Soudain, l'amour

Guégan · Chapitre 33 sur 55

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Soudain, l'amour

Sept

 

COMME ATTIRÉ PAR UN AIMANT, Max, en quittant le bureau de Meyer, est parti à pied vers Saint-Germain-des-Prés. Jenny et lui sont convenus de se retrouver vers vingt et une heures à la Rhumerie martiniquaise. La crainte qu'il éprouvait, il y a encore quelques jours, de croiser une de ses anciennes fréquentations dans ce quartier ne le tourmente plus. Il semble même prendre plaisir à flâner. Tout lui est sujet d'étonnement maintenant qu'il prête attention au décor de la rue. Les années précédentes, il passait devant les vitrines sans leur accorder un regard. Il était pressé, sur le qui-vive. Il ne l'est plus, mais le général avait raison, il ne peut pas vivre sans ruminer ses doutes jusqu'à l'obsession. C'est le tribut qu'il doit payer à l'imagination. Il faut qu'il ait peur. Comme il longe l'École de médecine dont les murs sont couverts de graffiti antifascistes, et devant lesquels il ne s'arrête pas, il se remet à penser à l'IRM de Jenny. Le résultat, il est persuadé de le connaître par avance, elle aura une tumeur au cerveau. Maligne et non bénigne, bien sûr. C'est dans l'ordre des choses. Max Logane ne peut que perdre les êtres qu'il aime. Cette conviction soudaine ne l'attriste pas, elle le met en rage. Pas question, cette fois, de baisser les bras devant la maladie. D'attendre la mort en tenue de deuil. Il veut que Jenny vive. Elle vivra, se promet-il, avant que des cris l'empêchent de reconsidérer son intuition, ce dont Max est coutumier quand, dans le silence de sa maison ardéchoise et en face d'une bouteille, il fait se succéder le noir pressentiment à l'euphorie. Comme il se demande pourquoi l'alcool ne l'a pas déjà tué, le cortège des manifestants le rejoint. Max hausse les épaules et se fond dans la foule hurlante à la façon d'un désespéré se laissant tomber par-dessus bord.

 

– Venez, je vous invite à prendre un pot.

– On n'est pas que nous deux, il y a aussi...

– Tournée générale. J'ai touché plein d'argent, il faut le dépenser.

– Attention, on est au moins cinq.

– Tant mieux! Où sont les autres?

– Elles ne devraient pas être loin, sauf qu'elles connaissent mal Paris.

– Ah, bon, vous venez d'où?

– De Seine-Saint-Denis. D'habitude, nous, on ne s'aventure pas plus loin que Pompidou.

– Eh bien, attendons. Vous fumez?

– Des brunes? Non, merci. Zina, t'as encore une Camel pour moi?

– La dernière.

– Je vous en achèterai.

– Vous avez gagné au loto?

– Non, aux cartes.

– Hé, Sandrine, pas si vite, on est là. Arrive, je t'dis. T'es seule? Où elles sont, les copines?... Ce monsieur veut nous offrir une bière.

– Ou autre chose.

– Z'êtes prof?

– De philo, oui.

– Je dis ça, parce que, des vieux, y en a pas des masses dans la manif.

– C'est clair, Sandrine. Ils votent tous pour le grand décoloré, tellement ils ont les boules à l'idée de se faire piquer leur thune.

– C'est votre première manif?

– Presque.

– Comment ça, presque?

– Au lycée, il y a un mois, on s'est mis en grève contre le manque de pions.

– Bon. Dites, vos amies n'ont pas l'air de vouloir arriver.

– Qu'est-ce t'en dis, Zina? Z'ont dû se tirer, non?

– Ou alors elles se sont fait enlever?

– Vous nous vannez?

 

– J'aurais trop peur de me moquer de vous. Non, chez moi, dire n'importe quoi, c'est un tic. On me paie même pour ça.

– Vous devez avoir la vie facile, vous, m'sieur.

– Appelez-moi Max.

– Putain, Max, ça fait keuf!

– Sauf que je n'en suis pas un.

– Que vous dites!... Prouvez-le.

– En faisant quoi?

– J'sais pas...

– S'il faut que j'aie aussi les idées...

– Vous êtes prof, non?

– J'ai trouvé.

– Ah, vouais.

– Vouais. Vous voyez les CRS là-bas, je vais aller les insulter. S'ils m'embarquent, c'est que je ne suis pas flic, d'accord?

– Vous en êtes cap'?

– Regardez bien. Tenez, prenez quand même ce billet, et buvez un coup à ma santé, si je ne reviens pas.

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