Soudain, l'amour

Guégan · Chapitre 47 sur 55

Pages du PDF

Soudain, l'amour

Vingt et un

 

 

LA GARDIENNE POUSSE DES HAUTS CRIS lorsque Jenny lui fait part de leur désir, bien que Max ne fasse pas chorus, de descendre se baigner. Madame, la température de l'eau ne doit pas dépasser douze degrés, et d'aussi bon matin, un jour comme aujourd'hui, quasiment un dimanche, personne ne viendra à votre secours si l'un de vous se trouve mal. Il est vrai qu'au moment où ces paroles sont prononcées, le soleil, dont la radio avait prévu le retour, tardait encore à percer le brouillard. Le petit déjeuner s'étant éternisé, autant par flemme que par lascivité, le ciel, qui n'est pas, fiez-vous à la chanson, sourd aux plaintes des amants, en a profité pour s'accorder aux prévisions météorologiques, et Jenny n'a alors de cesse que de contraindre Max à la suivre. Comme la gardienne le leur avait laissé entendre, il n'y a sur la plage qu'un petit groupe de planchistes en train de passer leurs combinaisons isothermes, les veinards pense Max, et de-ci de-là des enfants bottés et chaudement vêtus qui fouillent, armés de pelles, le sable mouillé à la recherche de coquillages. Pas un seul baigneur. Il est pourtant maintenant près de midi. Max essaie une nouvelle fois de détourner Jenny de son projet. En vain. Elle est déjà en maillot qu'il hésite toujours à se déchausser. Le temps qu'il s'y résigne en frissonnant, elle s'est jetée à l'eau. Lui ne s'y aventure qu'à petits pas, reculant plus souvent qu'il n'avance malgré les encouragements de Jenny – c'est génial, vas-y – et la volonté de se prouver qu'il peut encore courir le risque d'attraper la crève pour la beauté du geste. Le froid est le plus fort. Trois brasses, dont une la tête sous l'eau, applaudissez l'exploit, tiennent quitte Max de toute démonstration d'héroïsme. On ne va pas contre sa nature, se disculpe-t-il en se hâtant de se rhabiller, il a l'âme d'un sniper, pas celle d'un marin. Il n'est chez lui que sur la terre ferme. Où il attend, tiraillé par toutes sortes d'angoisses contradictoires, le retour d'une Jenny à la chair rosie mais rugissante de bonheur. Il la salue comme elle le mérite. Avec l'admiration que prodiguent les planqués aux volontaires redescendant du front. Les planchistes l'imitent. Après avoir pris soin d'abriter la téméraire sous une grande serviette-éponge, et lui avoir, avec énergie, rendu sa couleur naturelle, Max perd ses manières d'ange gardien lorsque, s'étant débarrassée de son maillot, Jenny lui découvre les pointes de ses seins que l'océan glacé a impudiquement rehaussées.

 

– C'est mort, hein?

– Forcément, un jour férié.

– Au contraire, il devrait y avoir plein de monde aux terrasses de bistrots et dans les rues.

– Attends, en ce jour la république défile contre le fascisme. Or la république, ce sont d'abord tous les pleins de fric qui hantent les aéroports les week-ends et jours fériés et qui se sont fait construire les villas qui nous entourent.

 

– Si on était restés à Paris, tu serais allé à la manif?

– Probablement que non.

– Et pourquoi?

– Parce que le 1er Mai, on doit réclamer l'impossible.

– C'est-à-dire ?

– La semaine de vingt heures payée cinquante. Ou mieux, la fin du travail.

– Tu es emmerdant avec tes grands mots. Moi, ne t'en déplaise, je me serais déplacée.

– Avec ta sœur ? Je te signale que Lutte Ouvrière doit, sans doute pour la première fois de son existence, traîner des pieds. Manifester en faveur de Chirac et de Strauss-Kahn, c'est tout de même trop lui demander... Avec trente ans de moins au compteur, j'aurais moi-même rédigé un tract et, sans doute, si je l'avais distribué, m'aurait-on cassé la gueule.

– Tu aurais écrit quoi dans ton tract?

– Rien que l'Histoire ne m'y autorise... Cette fête des travailleurs, que même le Front populaire n'a pas été capable de décréter chômée, c'est Pétain qui l'a officialisée. Après Hitler, il est vrai... Elle est bonne, non?

– Ça ne m'étonne pas que tu comptes autant d'ennemis. En plus, tu dois tout faire pour que leur nombre ne baisse pas. Du coup, quand je réfléchis à nous deux, je me dis qu'on va devoir s'habituer à survivre dans un bunker. Promets-moi qu'on s'abonnera au câble et à un vidéoclub... Justement, pour ce soir, si on se louait une cassette ou un DVD qu'on regarderait au chaud dans notre pieu?

– Pourquoi louer, et où d'ailleurs le faire, quand il suffit de puiser dans la réserve du proprio?

– Qu'est-ce que tu racontes ? Je n'ai rien vu de semblable.

 

– Il a planqué ses DVD dans le coffre de bois...

– Celui de l'entrée ? Mais il est fermé à clé. J'ai essayé de l'ouvrir.

– Rappelle-toi notre conversation au Balzar. Je t'ai dit que j'étais un assassin et un voleur.

– Assassin, ça oui, je m'en souviens, mais voleur, tu mens, tu me l'as caché.

– Eh bien, te voici au courant. Donc, j'ai forcé la serrure de ce coffre, et dedans j'ai découvert une bonne centaine de DVD.

– Des choses bien?

– Beaucoup de merdouilles à la mode, Félix et Lola, La vie est belle, la Jeanne d'Arc de Luc Besson, Fight Club...

– Quoi ? Tu n'aimes pas Fight Club, toi, l'homme au nez cassé et qui n'a que le mot de destruction à la bouche?

 

– Je déteste.

– Explique-toi.

– Je ne sais plus. C'est déjà loin...

– Pas de ça, mon loulou. Ne me confonds pas avec Laura.

– Essayons, mais c'est sans garantie. Ce film raconte bien l'histoire d'un schizophrène qui se rend compte, quelle blague, que le monde est régi par Ikea et les cartes bancaires ?

– Tu schématises un maximum, c'est beaucoup plus complexe, beaucoup plus émouvant.

– Aussi complexe et aussi émouvant qu'un roman rouge-brun s'il s'en écrivait de vrais, et non pas ces ersatz qu'on rattache trop vite au fascisme. Bon, parlons de Fight Club. D'un côté, tu as ce cadre d'un groupe automobile qui découvre dans la boxe à poings nus la promesse d'une société nouvelle, quoique cette sorte de pugilat ne soit pas sans rappeler la barbarie de la Rome impériale. En gros, un tel discours, émasculons la société pour qu'elle ne nous baise plus, correspond à l'idéologie des SA, les sections d'assaut nazies. Tu as l'air surprise ? Les SA, ma chérie, ne manquaient jamais une occasion de vomir sur le capitalisme, cosmopolite, suceur de sang, et de célébrer, en retour, la vaillante classe ouvrière, rapport, j'imagine, à leur envie d'enfiler tous ces jeunes prolos sentant bon la sueur et l'huile de vidange. Tu te tais ? Je continue. Et donc, de l'autre côté, il y a le double du cadre, le caricatural Brad Pitt, qui, ras le cul des bastons, projette d'aller plus loin, d'instaurer le règne de la terreur généralisée, et mobilise pour ce faire une troupe d'abrutis au crâne rasé et, comprenez l'astuce, tout de noir vêtus. Il me semble qu'ils disent même avoir l'ambition de provoquer le chaos. À ta façon de rouler les yeux, je constate que j'ai tout juste. Eh bien, ceux-là, ce sont les SS. Et Fight Club n'est qu'une resucée des contradictions du nazisme avec une pincée de nihilisme façon Unabomber pour faire bonne mesure. J'exagère ? À peine. Quant à déclarer urbi et orbi que cette saloperie est une charge violente contre la mondialisation, permets-moi d'en rire. Entre les rase-bitume de Fight Club et les Diggers de Grogan, le choix est vite fait. Emmett Grogan, ça oui, c'était un mec génial, qui avait des couilles et qui ne se trompait pas d'adversaire, en l'occurrence les jeunes bourges contestataires de Berkeley. Tiens, par exemple, un jour de 1969, Grogan accepta de participer à un de leurs meetings anti-impérialistes. Sitôt son discours prononcé, dix mille étudiants survoltés lui réservèrent un triomphe. Après s'être laissé longtemps applaudir, Grogan reprit le micro et déclara à ces dix mille cons, dont les fils doivent adorer Fight Club, qu'ils venaient d'entendre un discours de Hitler aux sections d'assaut de son parti. Un discours datant de 1934, juste avant que les SS liquident les chefs SA.

– Dis, quand tu te rappelles un film, tu fais combien dessus ? Deux heures ? N'empêche que, quoique tu en penses, c'est parce que tu es un vieux gaga que tu n'as rien compris à Fight Club. Le cinéma doit s'arrêter à 1968 pour toi, je suppose?

– Dans le coffre, il y a tout de même trois bons films. Étrangement, ils ne datent pas de 1968.

– Des westerns?

 

– Non, des films pleins de larmes et de rêves.

– Alors, j'ai dû les voir.

– Peut-être.

 

– C'est quoi?

– jusqu'au bout du rêve, Jardins de pierre et À bout de course.

 

– Avec quels acteurs?

– Si tu le demandes, c'est que tu ne les as pas vus.

– Quels acteurs?

– Que je ne dise pas de conneries, dans le premier, il doit y avoir Amy Madigan, Kevin Costner, le vieux Lancaster, et James Earl Jones, qu'on retrouve d'ailleurs dans Jardins de pierre, aux côtés de James Caan et d'Anjelica Huston. Le bouquet, c'est la présence de River Phoenix et de Christine Lahti dans le dernier.

– Tu ne serais pas cinéphile aussi?

– Me trouves-tu si mauvaise mine?

– Ouaf, ouaf!

– Ça t'emmerde, hein, que je sois contre Fight Club? Bon, admettons que j'aie tort. Explique alors pourquoi contre Le Pen et ses électeurs, tous les inconditionnels de Fight Club ne descendent-ils pas dans la rue pour casser du facho ?

 

– On rentre, tu me fatigues. Oui, vraiment.

– Gifle-moi. Je suis impardonnable.

OceanofPDF.com