Soudain, l'amour
Vingt-deux
VOILÀ DEUX BONNES HEURES que Max écrit mais qu'il ne garde rien. Lorsque Ali l'avait déposé devant son hôtel, il était plus de minuit. Personne ne l'avait appelé. Un moment, tandis qu'il enchaînait whisky sur whisky à la table du plus jeune des frères Kader, il avait craint que, désireuse de mettre à profit son absence pour lui laisser un message de rupture, Jenny eût découvert qu'il n'avait pas quitté Paris. Grand seigneur, Ali l'avait laissé emporter le restant de la deuxième bouteille. Max l'avait finie en compagnie des Mémoires d'un touriste dont il relut les dernières pages à voix haute, sinon ses yeux noyés de larmes s'y seraient refusés. Puis, la fatigue ajoutée au chagrin fit son œuvre. Le sommeil l'avait emporté, pas aussi profondément cependant que s'il s'était réconcilié avec lui-même. Et donc, vers neuf heures du matin, il s'est réveillé en sursaut. Mais sans gueule de bois, ni douleur à la hanche. Aussi n'a-t-il pas cherché à se rendormir et, après s'être fait monter du café, l'avoir bu et s'être douché, a-t-il branché son ordinateur. Il avait un message. Pas de Jenny à laquelle il n'avait pas donné son e-mafl, mais de Meyer. Il datait de la veille. Le dîner de vendredi, c'est-à-dire d'aujourd'hui, était reporté à dimanche. Le con, il va nous imposer une table ronde sur les résultats du premier tour. Qu'il ne compte pas sur moi, je me fous de Chirac et de Jospin. Sans prendre le temps d'y réfléchir, Max a commencé de taper sa réponse avant de s'interrompre tout aussi subitement et de fermer sa boîte d'envoi. Un instant, il a songé à sauter par la fenêtre. Il s'est levé, il a tiré les doubles rideaux, la lumière du jour l'a ébloui, et il est parti d'un grand éclat de rire. Après s'être rassis, il a cliqué sur l'icône Scénar. C'est vrai que ça tient le coup, mon truc. Ne pas continuer serait stupide. Il a donc essayé de s'y remettre. Sans succès. À l'instant, Max vient de se relever et de s'emparer du livre de Jean Prévost, Z.a création chez Stendhal, dont le sous-titre, Essai sur le métier d'écrire et la psychologie de l'écrivain, l'a toujours snobé. Quel toupet en effet que de vouloir cerner un tel sujet en à peine moins de quatre cents pages, se répète-t-il pour la énième fois en l'ouvrant au hasard. Il cherche une citation qui pourrait lui redonner l'impulsion. Il erre d'une page à l'autre sans être accroché par quoi que ce soit, mais il persiste. La chance est en compte avec lui. Page 185, elle se montre enfin généreuse. « On peut tout acquérir dans la solitude, avait écrit Stendhal, hormis du caractère. » Max se remet aussitôt au clavier.
– Répète...
– Ne compte pas sur moi dimanche, Meyer.
– Tu joues les stars?
– Non, puisque je ne viens pas.
– Tu rateras quelque chose. Tracy sera des nôtres.
– Ce ne pouvait être pire.
– Tu en connais beaucoup des intellos qui ne se sont pas reniés ces dernières années?
– Autant que des producteurs.
– Tu sais avec qui il vit, Tracy, en ce moment?
– Je m'en tape.
– Ne sois pas si péremptoire... Il vit avec la sœur d'Ingrid Mortensen.
– Cette dame a mauvais goût.
– Elle ressemble comme deux gouttes d'eau à sa sœur sauf qu'elle est psychanalyste au lieu d'être actrice.
– Alors, Tracy et elle vont bien ensemble.
– C'est parce que tes copines ne peuvent pas se rendre libres dimanche que tu renonces?
– Je n'aime pas ce mot de copines.
– Putes, tu préfères?
– De beaucoup.
– Sinon, elles seraient venues si l'on s'était vus ce soir?
– Où je vais, elles me suivent.
– Bref, pour dimanche, c'est non.
– C'est pour ça que je t'appelle, Meyer, pour te dire non.
– Tu avances?
– Ça prend forme... Et question changement d'hôtel, on en est où?
– Lundi, ou mardi au plus tard, tu déménages. C'est réglé avec mon oncle. Par ailleurs, hier, j'ai vu mes partenaires. Je leur ai servi un baratin de première, et du coup ils ont accepté le marché. Tu es content?
– Je te le dirai quand je verrai mon nouveau contrat et le chèque qui va avec.
– À propos, j'ai déjà mis ma secrétaire sur le dossier de demande d'aide à l'écriture, et elle a besoin de quelques renseignements te concernant.
– Quoi?
– Il s'agit de ton curriculum vitae.
– C'est une fiche de police qu'elle remplit?
– Au fond, je ne sais pas grand-chose sur toi. Après ta période agité du bocal, tu vois que j'ai des lettres, j'ai du mal à me repérer, singulièrement entre 74 et 81. Et je ne suis pas le seul dans ce cas. Même Tracy, avec qui j'en ai parlé, est dans le noir. Pourtant rien ne lui échappe.
– Vous n'avez qu'à répondre que j'ai été interné à ma demande dans une clinique psychiatrique.
– Tu veux qu'on se plante?
– Invente. Dis que j'ai navigué. C'est chic, ça, un écrivain voyageur. Et puis non, dis la vérité. Dis que j'ai fait du fric.
– Avec quoi?
– Dans le conseil aux entreprises en voie de développement.
– Pas question. La commission ne donne qu'aux pauvres.
– J'ai trouvé.
– J'écoute.
– Écris que j'ai été infirmier volontaire dans une quelconque ONG. Un artiste qui se dévoue pour les causes humanitaires, voilà qui devrait exciter la bonne conscience des mécènes, non?
– Sauf que ce n'est pas une activité très littéraire.
– Eh bien, mets ce que tu veux, Meyer, je signerai les yeux fermés.
– Fais un effort pour dimanche. Bon sang, tu aimais ça, refaire le monde!
– Justement, je l'ai refait, et il ne me plaît pas plus qu'avant puisque Tracy ne l'a toujours pas quitté.
– Plus teigneux que toi, on ne trouve pas.
– N'est-ce pas?
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