Soudain, l'amour
Vingt-six
L'IDÉE LUI EST VENUE tandis qu'ils reprenaient des forces dans un restaurant chinois de Belleville. Chez les Meyer, a-t-il pensé, le succès de Le Pen doit tempérer la satisfaction de voir éliminé leur ancien camarade Jospin. Eux qui s'étaient déclarés prêts à renouveler le précédent de la présidentielle de 1965 lorsqu'ils avaient choisi, au second tour, De Gaulle contre Mitterrand, plutôt un conservateur qu'un social-traître, vont se retrouver privés du pouvoir d'invoquer dans quinze jours le vote révolutionnaire en glissant, antifascisme oblige, un bulletin Chirac dans l'urne. Max les a aussitôt imaginés en train de peser le pour et le contre, de pinailler en brandissant les textes sacrés dont chacun estime détenir la meilleure clé de lecture. Une petite visite lui a alors paru s'imposer, les occasions de rire aux dépens des bien-pensants se sont faites suffisamment rares pour ne pas rater celle-là. De plus, la compagnie de Jenny, dans cette robe jaune citron que n'adoucit pas la couleur lie-de-vin de son spencer, devrait susciter la jalousie de l'aréopage de stratèges siégeant le verre à la main devant un gros récepteur de télévision. Mais le suivra-t-elle ? Encore tout à l'heure, elle s'est déclarée impatiente de se remettre au lit maintenant qu'elle a l'assurance que Laura ne rentrera pas de la nuit. Or, point de résistance, Jenny acquiesce tout de suite. La soudaineté de sa décision ne paraît pas surprendre Max. Sous l'emprise du bonheur, le plus expérimenté des assassins oublie parfois de se méfier de sa supposée victime.
– Que puis-je vous servir, mademoiselle Monfray? Je ne me trompe pas, j'ai bien entendu, c'est Monfray? Max n'articule pas toujours.
– Appelez-moi Jenny.
– Que buvez-vous, Jenny?
– Si j'osais, je vous demanderais si vous n'avez pas du champagne au frais.
– Bien que sûr que si... J'en ai toujours pour les grandes occasions.
– Comment, vous n'avez pas déjà fait péter le bouchon pour célébrer la défaite de Jospin ? Merde, Meyer, perdrais-tu le sens des saines traditions?
– Jenny, vous arrivez à le supporter?... Cette défaite, mon camarade, n'est pas une victoire. Elle n'est pas due à la montée en puissance de l'extrême gauche sur laquelle je tablais. Mon espoir est déçu. J'attendais un bon quinze, seize pour cent, soit dix pour Besancenot et cinq, six, pour Laguiller, or ensemble à peine s'ils arriveront à franchir la barre des dix.
– Évidemment, si tu t'es résigné à la révolution par les urnes, je comprends que tu n'aies pas débouché le champagne. De toute façon, nous, on n'est pas venus boire à la déroute des socialos, mais fêter la déclaration de guerre... La guerre civile, bien entendu.
– Max, tes plaisanteries sont du plus mauvais goût.
– Je ne plaisante pas, Sarah. Pas avec des gens comme vous. Très franchement, je pensais en débarquant ici vous découvrir en plein kriegspiel, étudiant comment passer de la théorie à la pratique. Par exemple, étant donné que vous étiez partisans du pire, Chirac plutôt que Jospin, j'étais sûr que vous aviez décidé de voter Le Pen afin de précipiter le chaos. C'est la raison pour laquelle je me suis décidé à venir vous rejoindre. Je ne voulais pas qu'on dise de moi que je m'étais défilé le jour de l'appel aux armes.
– Logane, tu n'as...
– ... pas changé ? Tu ne pourrais pas être plus original, Tracy? Je n'entends que ce refrain me concernant sans que je comprenne s'il s'agit d'un reproche ou d'un compliment. Bon, alors, il arrive, ce champagne ? Mon amoureuse a soif, et moi encore plus.
– Parce que, toi, Logane, tu vas voter FN ?
– Pardon, moi, je n'ai pas de carte d'électeur, je suis rayé des listes, je n'existe plus, mais je ne suis pas hostile à l'idée d'une confrontation générale. Qui sait, on pourrait l'emporter, écraser les méchants et en profiter pour établir enfin la république des conseils.
– Quelqu'un serait-il assez aimable de m'expliquer en quoi consiste cette république des conseils?
– Si je me souviens bien, Jenny, c'est le triomphe de la démocratie directe. Autrement dit, le pouvoir appartiendra à tous puisque chacun en possédera une parcelle.
– Quelle bêtise ! L'être humain est insatiable. Il en veut toujours plus.
– En dépit du fait, ma belle, que tu as préféré poser ta question à cette docte assemblée, moi, je dirais que l'homme en veut toujours moins. La preuve, elle est sous tes yeux. Tu as devant toi, je le répète, l'élite de la pensée progressiste, celle qui après s'être, sa vie durant, nourrie des récits de la révolution d'Octobre, de la guerre d'Espagne et de la Résistance, se retrouve enfin face à la bête fasciste mais qui, au lieu de vouloir l'écraser par le moyen des armes, va bientôt battre le rappel des citoyens en âge de voter.
– Chère Jenny, vous venez, incidemment, d'avoir la démonstration que la démocratie des conseils n'est pas un vain mot. Votre ami...
– Ce n'est pas mon ami, c'est mon amant.
– Max, donc, a pu, comme vous l'avez constaté, exposer, sommairement j'en conviens mais en toute liberté, un point de vue qui lui vaudrait, dans un autre système, la camisole de force ou, à tout le moins, un procès en sorcellerie négationniste.
– Il m'a pourtant semblé qu'il ne proposait pas autre chose que de se battre pour de vrai, comme disent mes élèves, contre Le Pen et ses partisans. Reste que, si ça peut vous rassurer, il ne tiendrait guère plus de trois reprises.
– Elle est parfaite! Vous êtes parfaite. Mais je reviens à votre question, à savoir comment fonctionnent les conseils ? Eh bien, avec votre permission, nous allons vous en donner la réponse de manière vivante. Chacun de nous va maintenant pouvoir donner tort à Max, et ensuite nous voterons, il sera mis en minorité et aura dès lors à cœur d'appliquer la ligne générale.
– Vous y êtes forcés ? Ça vous amuse ? Parce que les discussions politiques, moi, ça m'endort. Pourquoi ne montez-vous pas plutôt le son de la télé?
– Pour entendre Devedjian donner la réplique à DSK? Demandez donc à Max de vous les imiter. Lui, au moins, vous fera rire... Pour autant, je puis vous affirmer que nos conversations politiques réveilleraient un mort.
– Forcément, Meyer, à condition que tu précises que nous ne réveillons les morts que pour les fusiller. Et pas qu'au théâtre, n'est-ce pas?
– Max, ne globalisez pas. On ne se connaît pas, vous et moi, mais vous commettez une erreur en m'incorporant de force dans un ensemble dont je n'ai jamais partagé les ambitions ni les théories.
– Que fabriquez-vous avec Tracy, alors? Des confitures de complexes?
– Dis donc, Max, mollo, hein?
– Laisse, Philippe, je sais me défendre toute seule. Je n'ai pas été marxiste, ni davantage trotskiste. En Angleterre, où j'ai fait mes études de médecine, mes sympathies allaient à l'antipsychiatrie. Ce n'est pas sans vous rappeler quelque chose, je suppose?
– Le pire des cauchemars, le totalitarisme humanitaire. Vous ôtiez à un déviant le droit de l'être en le déclarant aussi normal que le reste des hommes. Moi, quand j'agis en me fichant de la raison, je n'ai pas envie de m'entendre dire ensuite que je ne suis pas différent des moutons qu'on mène à l'abattoir.
– Vous soulevez un point intéressant... À l'occasion, on devrait se revoir et en parler, mais revenons à Le Pen. Et pour vous montrer que je ne suis pas une forcenée de la permissivité, je vous rejoins, ou presque, sur la méthode à employer contre les fascistes.
– Vous êtes pour le terrorisme? Un avion d'Irak Airlines qui s'écraserait sur la villa de Le Pen à Saint-Cloud ? Ça oui, ce serait un happening réussi.
– Bien que j'apprécie votre forme d'humour, je ne songeais pas au terrorisme, Max. Croyez-vous que le 11 septembre ait fait avancer la cause que vous semblez vouloir défendre? Certainement pas. Il y a mieux à faire. Il suffirait d'interdire le FN, d'enfermer quiconque s'en réclamerait, de...
– Halte-là-! Vous n'avez rien compris à ce que j'ai dit. Je ne suis pas pour que d'autres que moi se chargent de la punition. Moi, je ne cherche à savoir qu'une chose. Suis-je encore capable de risquer ma vie pour une cause? Ou, si vous voulez me rabaisser, pour une mise en scène?
– Le Pen n'est qu'un épiphénomène, Logane. L'ennemi, c'est l'extension du capitalisme à la planète tout entière, la mondialisation pour parler moderne.
– Pas du tout. L'ennemi, c'est la démocratie. L'électeur finit toujours par donner raison au plus pourri.
– Tout à l'heure, je t'ai dit que tu n'avais pas changé, j'aurais mieux fait de dire que tu ne t'étais pas amélioré. Le libertaire est devenu nihiliste, position des plus commodes lorsqu'on veut s'éviter de devoir choisir.
– Tandis que toi, Tracy, fidèle à tes schémas républicains, tu vas voter Chirac. Je me trompe?
– Oui, tu te trompes. Personnellement, je suis pour l'abstention.
– Et toi, Meyer, tu vas faire quoi?
– Chirac, en misant sur le retour des luttes sociales dès l'automne.
– Parce qu'avant tu ne voudrais pas gâcher tes vacances?... Et toi, Sarah ?
– Pareil, bien que rester à Paris cet été ne me déplairait pas.
– Meyer, mais il manque quelqu'un. Qu'as-tu fait de Viviane, ta charmante sœur?
– Comme tu ne devais pas venir dîner, elle a préféré se rendre, en compagnie de notre fille, à la soirée de TF1.
– Max, on s'en va.
– Tu vas rater le clou du spectacle.
– Allons, Jenny, ne nous privez pas si vite de votre compagnie.
– Voyez-vous, je suis entrée ici au bras d'un homme drôle et tendre, et je constate que vous êtes en train de le changer.
– Ne crois pas ça, Jenny, je suis un roc à l'intérieur.
– Mais je ne veux pas que tu sois un roc. Et puis, plus tu parles, plus tu redeviens con, et moi, les cons, j'ai du mal avec eux. D'autre part, je n'ai pas envie de t'entendre bientôt dire, histoire de chercher à m'épater, que tu renonces même à écrire ton scénario sous prétexte que ton producteur, fort aimable en comparaison de mon proviseur, va mal voter d'ici quinze jours. Car ça, vois-tu, je ne te le pardonnerai pas. Les ratés, c'est comme les cons, ils ne sont réjouissants qu'à la télé.
– Merci, chère Jenny, de plaider ainsi ma cause. Rassurez-vous. Max et moi, nous avons toujours su nous arrêter à temps.
– N'arrange pas la réalité, Meyer. Autrefois, nous étions ennemis. Tu as même lâché ton service d'ordre sur moi la fois où je t'ai traité d'agent de la CIA. Tu ne l'as quand même pas oublié?
– Suis-moi, Max. Viens, mon lit est encore chaud.
– Autorise-moi encore quelques répliques.
– J'avais cru comprendre que tu avais peur de me perdre.
– Ce monde-là, c'est aussi le mien, Jenny.
– Demain, si tu veux, mais pas ce soir.
– Elle a raison, Max, pars. Au fond, tu n'étais pas prévu au programme.
– Si tu te ranges à ses côtés, Meyer, je m'incline. C'est toi qui as le carnet de chèques.
– Fous le camp... Je t'appelle demain pour le déménagement.
– On peut emporter le champagne ? Merci, camarades.
OceanofPDF.com