Soudain, l'amour

Guégan · Chapitre 25 sur 55

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Soudain, l'amour

Vingt-cinq

 

LORSQUE JENNY OUVRE LA PORTE de son appartement et s'efface pour lui permettre d'entrer, Max éprouve un choc. Posée sur un piano droit, il vient de reconnaître l'une des statuettes de Clara. Il voudrait reculer, disparaître, mais le regard sévère de Jenny le stoppe dans sa tentative de fuite. Il est pris au piège. Ses pensées s'entrechoquent. Est-il victime d'une mise en scène diabolique? Jenny s'est-elle depuis le début jouée de lui ? Que lui réserve-t-elle ? Mais non, tu déconnes ! Trente années ou presque séparent ces deux femmes. Cet objet ne doit se trouver là que par un désastreux concours de circonstances. La gifle que lui donne ensuite Jenny le replonge dans l'effroi. C'est donc cela le pire qu'elle lui a promis sur le quai de la gare : l'obliger à affronter l'épisode le plus noir de son passé? Quoiqu'il se sente incapable de la moindre résistance, un ultime réflexe conditionné le pousse à lever sa canne en direction de Jenny, mais il la laisse retomber quand, les bras ouverts, son amante se jette sur lui. La suite est à la hauteur de son trouble. Il ne sait pas si la jeune femme lui fait l'amour ou cherche à le détruire tant elle déploie contre lui toutes les ressources de sa férocité.

 

– Le changement de pieu te va, tu auras tenu plus longtemps qu'à ton hôtel.

– Ne m'en redemande pas davantage sinon, la prochaine fois, convoque le Samu.

– Imbécile, il y a la grève des urgences.

– Eh bien, dans ces conditions, il faudra que tu me traînes jusqu'à la pharmacie de garde en priant le ciel qu'on veuille bien me délivrer sans ordonnance du Viagra.

– Justement, j'allais te poser la question. Tu n'en prends jamais?

– En Ardèche, vois-tu, les passions ne se déchaînent que lorsque le club du troisième âge organise son loto mensuel.

– Mon pauvre amour, te voici bien loti.

– Tu cherches à m'imiter, tu joues avec les mots ?

– Je joue avec ce que j'ai. Ta bite est HS, donc je suis réduite à tirer mon plaisir de ce qui est encore en état de marche.

– La statuette qui est au-dessus du piano, où l'as-tu achetée ?

– Elle est belle, n'est-ce pas ? C'est une femme qui l'a sculptée d'après ce que m'a dit l'élève qui me l'a offerte à la fin de l'année dernière. Je crois me souvenir que sa mère était l'amie de cette femme. Tu sais à partir de quel matériau cette statuette a été faite ? Il paraît que la sculptrice n'utilise, la plupart du temps, que des carcasses d'ordinateur. À mon avis, elle ne doit pas porter les écrivains dans son cœur.

– Elle a raison... Je vais te faire un aveu. S'il te plaît, ne grimace pas. Il ne s'agit pas de te confesser un autre mensonge. Ce serait même une déclaration d'amour si je n'avais pas tant de répugnance à employer un tel mot. C'est vrai, ça, chaque fois que je prononce ce putain de mot, j'ai le sentiment d'une défaite, comme si l'amour s'associait obligatoirement à la famille, autant dire à la barbarie.

– Bon, t'accouches?

– Quand tu es venue me faire des remontrances au stade, j'étais loin d'imaginer qu'un jour je redouterais de te perdre...

– Qu'est-ce que c'est que ces conneries ? C'est le sexe qui te rend morbide?

– Je ne suis pas morbide, je dis les choses comme elles sont. Je suis en train de m'attacher à toi alors qu'il ne le faudrait pas. Vois-tu, je ne peux pas vivre sans m'inventer constamment un monde dont je sens par ailleurs la parfaite inutilité. N'importe, j'ai besoin de me mentir à moi-même sinon je m'effondre. Nous deux, ça risque donc d'être une aventure sans lendemain si tu te mêles de vouloir me changer en réclamant une égalité que je ne peux t'offrir.

– Écoutez-moi ce vieillard qui retombe en enfance. Quand il ne bande plus, il se prend pour le grand méchant loup. Problème, je ne suis ni ne veux être le petit chaperon rouge.

– À Dijon, hier soir, je suis allé au cinéma.

– Voir quoi? Un de tes westerns pleins de superburnés qui se tirent dessus à défaut de s'enculer?

– C'est étrange tout de même cette répulsion pour le spectacle de la violence alors que, dans un lit, tu...

– Ça va, les psys, j'ai donné. Dis-moi plutôt ce que t'as vu.

– Un vieux film de Melville, Le Deuxième souffle.

– Si je ne me trompe pas, c'est un polar, hein? Ça, j'aime. Même beaucoup. J'ai d'ailleurs dû le voir, celui-là. L'acteur principal, c'est ce type costaud, genre étrangleur au grand cœur... Lino Ventura, non?

– Gagné! Moi je l'avais vu au moins une demi-douzaine de fois à sa sortie. C'était l'époque où les crétins de gauche traitaient Melville de fasciste, lui le Juif résistant... Quoi qu'il en soit, j'avais oublié qu'avant que l'action démarre, Melville nous livrait sous la forme d'un avertissement écrit un aperçu de sa morale.

– Je ne m'en souviens plus. Faut dire que la morale, ça me rend frigide.

– Attends une seconde... Je l'ai copié sur un bout de papier. Tu sais où est passé mon pantalon?

– J'ai dû le foutre à la poubelle.

– Déconne pas.

– Regarde sous le lit.

– Oui, tu avais raison. Voilà, je l'ai.

– Fais voir. Tu t'es racheté un nouveau carnet, toi !

– J'en ai tout un lot avec moi quand je travaille... Sois attentive une seconde, c'est très beau : « À sa naissance, il n'est donné à l'homme qu'un seul droit : le choix de sa mort. Mais si ce choix est commandé par le dégoût de la vie, alors son existence n'aura été que pure dérision... »

– Je suis rassurée.

– Et par quoi?

– Parce que, vu comme on est partis, tu n'es pas près d'être dégoûté de la vie... Merde, quelle heure il est?

– Je ne sais pas non plus où j'ai posé ma montre.

– Il ne doit pas être loin de vingt heures. Tu veux bien brancher la radio ? Elle est sur la tablette, derrière toi. Ils vont sûrement donner les premières estimations des résultats.

– Ça t'intéresse?

– Moyen, mais si Laguiller, qui est la candidate de ma sœur, fait un tabac, comme elle l'espérait, eh bien, on aura toute la soirée à nous.

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