Soudain, l'amour

Guégan · Chapitre 7 sur 55

Pages du PDF

Soudain, l'amour

Sept

 

ILS DOIVENT SE RETROUVER à neuf heures du soir. Max aurait préféré une autre heure mais, craignant d'en donner la raison, il s'était tu. Déballe-t-on ses petites manies à une femme que l'on s'efforce de museler par le jeu des promesses ? S'il avait laissé voir quelle sorte d'homme il était quand il ne cherchait pas à séduire les inconnues, Jenny se serait, c'est certain, amusée à ses dépens, et tout aurait été à recommencer. On perd si facilement la face devant une rieuse. Il avait donc bien fait de lui cacher comment il avait organisé ses soirées depuis qu'il s'était retiré en Ardèche. Même lorsque les jours rallongent, Max s'empresse de passer à table avant que sept heures sonnent au clocher du village. Il n'y est pas poussé par la faim, il se contente de si peu désormais, un morceau de fromage ou une tablette de chocolat. Mais par la soif. Il attend ce moment depuis midi, heure à laquelle, la tête cotonneuse, il s'est assis devant l'ordinateur, souvent pour se rendormir dans le quart d'heure suivant, le nez sur l'écran. Jusqu'à la fin de l'après-midi, il ne se survit que dans l'attente de la cuite. D'abord, du vin, pas loin de deux bouteilles, que son estomac accepte mieux s'il s'oblige à grignoter quelque chose. Et, une fois vautré sur le canapé en face de la télé, du marc, celui que son voisin distille en toute illégalité, qu'il sirote en revoyant, parfois en accéléré, de vieux films dont il possède une riche collection. Voilà pourquoi Max Logane souffre de devoir changer de rituel à chacune de ses escapades parisiennes. Les premiers jours, surtout. Ensuite, il redevient l'homme sans habitudes qu'il a été dans une vie antérieure. Ce mardi soir de la mi-avril 2002, Max est entre deux eaux. Il a débarqué dimanche gare de Lyon et, comme son corps renâcle encore au changement, il n'y tient plus et quitte son hôtel tout de suite après le bulletin de France Info. Un quart d'heure plus tard, il est attablé dans l'arrière-salle d'un grand bouiboui du boulevard de Belleville qu'il a choisi à cause de sa clientèle bigarrée, commerçants maghrébins et sépharades hurlant à qui mieux mieux. Avec l'anisette, le garçon lui a apporté une assiette d'olives farcies à l'anchois qu'il dévore avant même d'avoir sifflé son verre. Ça ne lui a pas suffi. Il essaie d'attirer l'attention du garçon quand l'imprévisible se produit.

 

– Ça alors! Pour une surprise... Vous ne me remettez pas ? Philippe Tambroni.

– Il le faut?

– Toujours aussi déstabilisant, hein? Vous ne changez donc pas, c'est très bien... Je vais vous aider. J'étais l'assistant de Robin. À l'époque, vous étiez très liés tous les deux. Vous m'aviez même félicité d'avoir si bien relu l'article que vous nous aviez donné pour notre numéro sur l'individualisme. Pour autant que je me souvienne, vous aviez attribué à Rilke un propos d'Ibsen. Ça vous revient? C'est vrai que ça remonte à une grosse quinzaine d'années.

– J'attends quelqu'un.

– Ne vous inquiétez pas, moi aussi. Quand je pense que je vous croyais à l'autre bout du monde. Pierre Schmidt – vous vous souvenez de lui, tout de même ? – m'avait dit que vous étiez parti vous établir au Brésil... J'ai d'ailleurs demandé après vous à Porto Alegre, mais personne n'a pu me renseigner.

– Schmidt? C'était bien ce chercheur du CNRS qui ne vivait que pour le XIXe siècle? Vous le voyez encore ?

– Assez souvent. Nous sommes tous les deux membres d'Attac.

– Schmidt à Attac ! Il craint quoi ? Qu'on mondialise le romantisme?

– Demandez-le-lui. Vous voulez son téléphone?

– Je n'en suis pas certain.

– De toute manière, il n'est pas sur liste rouge, et grâce aux renseignements vous le trouverez sans difficulté... Évidemment, vous n'êtes pas obligé de répondre à ma question, mais pourquoi avez-vous renoncé au théâtre?

– Puisque je n'y suis pas obligé, je ne vous répondrai pas. En revanche, pourquoi ne m'avez-vous pas demandé si j'écrivais encore? Car, là, peut-être que je vous aurais répondu.

– Je n'aurais pas osé.

– Je vais déroger à ma réputation, je vais être pédagogue. Ce sera ma façon de vous dire au revoir. J'ai en effet claqué une porte mais j'en ai ouvert une autre. Pour le moment, l'horizon est bouché, je distingue encore mal le paysage, mais je ne m'ennuie pas. Je vis.

– J'anime une émission de radio sur la bande FM. Vous ne voudriez pas venir nous parler de tout ça ? Ou de n'importe quoi d'autre, d'ailleurs.

– Je n'en dirai pas davantage.

– J'insiste quand même. Vous êtes encore une référence aujourd'hui, même si vos pièces, et je le regrette, ne sont pas souvent montées.

– Eh bien, on a tort. Je suis le mauvais exemple et je me satisfais de l'être. Je ne cherche plus à convaincre mais à décevoir. En voulez-vous une démonstration? Ouvrez bien vos oreilles : s'il vous plaît, tirez-vous, j'ai passé l'âge de devoir supporter la compagnie des admirateurs.

 

– De quel droit me traitez-vous de la sorte? Je proteste !

– C'est ça, protestez. Et pendant que vous y êtes, lancez une pétition contre moi. Allez, fichez le camp.

– Les gens amers, comme vous paraissez l'être devenu, me rendent triste, monsieur Logane.

– Encore une remarque de cette sorte et je t'assomme. Ah, garçon, enfin ! S'il vous plaît, remettez-moi une anisette.

– Avec des olives ou autre chose?

– Non, des olives. Que voulez-vous, je reste fidèle à ce que j'aime... Tu es toujours là, toi? Tu attends quoi?

– Je vous regarde. Sans doute pour la dernière fois, et je me demande comment j'ai pu vous admirer autrefois.

– Je vais te le dire. Autrefois, tu étais jeune.

– Parce que vous vous imaginez que vous n'avez pas vieilli, vous aussi?

– Je compte jusqu'à trois.

– Inutile, je m'en vais. Je me suis trompé, ce n'est pas de la tristesse que vous m'inspirez, mais du dégoût... Au fait, vous qui avez tout oublié, vos principes et les gens qui vous aimaient, est-ce que le nom de Carla vous évoque encore quelque chose?

– Lâche ton venin, p'tit con.

– Carla est morte. Elle n'a pas survécu à sa dernière overdose.

– Tu étais son fournisseur?

– Quel salaud vous faites !

– Heureux de te l'entendre dire. Il est si difficile de nos jours d'être un salaud.

– Un bon conseil, mourez vite, personne ne vous pleurera.

– Superbe ! Je m'incline. Tu pourras raconter à tes camarades que tu as eu le dernier mot.

OceanofPDF.com