Soudain, l'amour
Vingt-deux
ILS AVAIENT REGARDÉ LE FILM de Lumet, à cause de River Phoenix que Jenny s'était rappelée avoir adoré dans My Own Private Idaho. À la fin, la tête sur la poitrine de son amant, Jenny pleura. Max aussi. Aucun des deux ne chercha à dissimuler son émotion, ni à la justifier d'un quelconque commentaire. Ils restèrent ainsi longtemps silencieux, inertes. Presque morts. Comme si, à la perspective de devoir reconnaître que leur entente ne se limitait plus à l'exercice de la seule lubricité, Jenny et Max redoutaient de se tromper de mots. Quand enfin ils se décidèrent à ouvrir la bouche, le pire survint sans qu'ils l'eussent cherché, du moins le pensent-ils maintenant qu'après avoir poussé la déraison jusqu'à décider de faire chambre à part, chacun essaie de trouver le sommeil. Une plaisanterie de Max sur la forme du sèche-cheveux de Jenny les précipita dans une dispute ignoble, comme seuls peuvent en avoir ceux qui, dégrisés, reculent devant la mise en commun de leurs affinités. Parce qu'elle se sent responsable d'un tel gâchis, Jenny serait tentée de se lever et d'aller rejoindre son amant, mais un reste de fierté l'en retient. C'est tout de même lui qui a été le plus venimeux. De son côté, Max, que sa culpabilité étouffe, toujours son maudit désir d'écraser le contradicteur, est sur le point de venir réclamer son châtiment. Il ne voudrait le faire qu'avec des caresses. Or il faudra bien qu'il parle. Qui sait s'il y parviendra sans marquer de réticences ? Sans dévoiler les doutes qui le rongent? Il hésite. Elle hésite. Le temps s'écoule. En pure perte.
– Allô... Comment s'est passée ta réunion?
– C'est toi, Max? Mais quelle heure est-il ?
– Quatre heures du matin, moins quelques minutes.
– Quatre heures ! Putain, le con ! Tu sais que je me suis couché il y a à peine une heure?
– Vous étiez si nombreux ou tu t'es auto-interviewé ?
– Tu n'avais qu'à venir, lâcheur.
– Je ne suis pas à Paris.
– Tu es rentré en Ardèche?
– Non plus. Tu m'en veux?
– De ne pas être venu? Il y avait tellement de monde que je n'ai pas eu une seconde le loisir de regretter ton absence.
– Donc, la révolution avance à grands pas et les patrons tremblent.
– Tu m'appelles pour me dire ça? Mais tu es malade. Au lieu de m'empêcher de pioncer, tu aurais été mieux inspiré de tirer du lit la femme de Tracy. Réfléchis, une psy, dans ton cas, ça s'impose.
– Inutile, j'en ai une à portée de la main, façon de parler d'ailleurs.
– D'accord, j'ai compris. Tu es avec Jenny. Et tu viens de t'engueuler avec elle.
- C'est vrai que tu piges vite. Je me souviens que dans les assemblées générales, celles où en tout cas vous daigniez venir, toi et tes camarades, tu n'avais pas ton pareil pour brouiller les cartes en rebondissant plus vite que n'importe qui. Tu as agi de même dans cette réunion ?
– Max, tu as beau crâner, cette foutue envie te colle toujours à la peau, hein?
– Arrête avec tes gros sabots. Une bonne fois pour toutes, fais-toi à l'idée que je suis en permission de longue durée...
– On va se quitter parce que j'ai les yeux qui se ferment.
– Toi, tu fatigues plus vite qu'avant. Je t'ai connu plus vaillant.
– Et toi, tu travailles au moins? Que tu fasses politiquement ce que bon te semble ne concerne que toi, tu remarqueras que je n'ai pas osé parler de conscience, mais le scénario, c'est du flouze, et je ne plaisante pas avec.
– Tout à l'heure, j'ai terminé la scène où Stendhal et la fille de Mélanie pleurent comme des Madeleines en assistant à la représentation d'une pièce de théâtre.
– Laquelle?
– Je ne sais pas encore. On demandera à ta sœur. Elle doit toujours être branchée avant-garde, non?
- Sur ces bonnes paroles, je raccroche.
– Attends, tu avais raison pour Jenny. Je crois que je suis en train de la perdre.
– Tu veux que je lui parle? Que je lui explique quel sale type tu es ? Que tu reprends ce que tu donnes mais que, lorsque tu l'as repris, tu le redonnes?
– C'est presque ça. En vérité, j'aimerais que tu me trouves une idée pour m'en sortir.
– Baise-la.
– Toujours aussi expéditif, Meyer.
– Il n'y a pas d'autre moyen. D'abord, on feuque, puis on cause.
– T'as feuqué qui, cette nuit?
– Ta gueule !
– Tu fais bien d'en parler, de ma gueule, je vais descendre en ville me la faire éclater. Je tomberai bien sur une bande de petits voyous qui prendront plaisir à dérouiller un viocard.
– Laisse un plan avant d'y aller.
– Un plan?
– Oui, un plan des scènes encore à écrire pour que je puisse engager un jeunot qui finira le travail pour trois fois rien.
– Il est dans ma tête, le plan.
– Merde, baise-la, et laisse-moi dormir.
– Je l'aime, Meyer.
– Tu l'aimes et tu ne la baises pas ? Redescends sur terre, tu n'as plus vingt ans. Tu joues contre la montre, désormais.
– S'il n'y avait que moi...
– Qu'est-ce que tu cherches à me dire?
– Je crois, non, je suis convaincu que les médecins nous mentent, qu'elle est plus gravement atteinte qu'ils ne le prétendent et que, si quelqu'un joue contre la montre, c'est elle, et personne d'autre.
– Je te reconnais bien là. Le soupçon permanent. Arrête. Te monte pas la tête. Ou alors agis. Sors-la du Val-de-Grâce. Réclame un autre avis.
– Pourquoi prendrais-je une telle initiative? Pour l'achever plus vite?... À supposer que d'autres médecins confirment mon intuition, ne vaut-il pas mieux qu'elle continue de se penser guérissable?
– Aime-la, Max. Donne-lui ce qu'elle attend. Tu n'as pas d'autre issue.
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