Soudain, l'amour
Vingt-trois
EN FIN D'APRÈS-MIDI, après s'être attardé à la librairie Corti d'où il est ressorti avec un pamphlet de Georges Picard, Max pénètre dans le jardin du Luxembourg. Il a repris sa canne et ne s'est pas rasé. Il fait enfin son âge, et même davantage. Bien que son interition première ait été de descendre jusqu'aux courts de tennis, il y renonce à cause de sa hanche et s'assoit sur la première chaise de libre qu'il aperçoit en bordure du bassin. Il allume une cigarette, en tire une bouffée, la trouve amère, le foie sans doute, mais ne l'écrase pas. Souvent il ne fume et ne boit que pour mortifier son corps. Ça ne date pas d'hier. Ça remonte au temps où il prenait en tout le contre-pied des opinions familiales, et pas que dans le domaine de la seule politique. Les siens prônaient-fls les vertus du vivre sain que le jeune Max tombait dans l'excès inverse, même qu'une fois Police Secours l'avait ramassé rue Cujas alors qu'il dormait dans son vomi et l'avait, grâce à son carnet de correspondance, ramené chez ses parents qui en avaient profité pour vider sa musette de l'US Army et découvrir que leur butor de fils ne s'éclatait qu'en mélangeant la colle à l'éther. Ceux-là, ce père et cette mère qui considéraient toute marque d'affection comme une faute, il ne regrette pas de les avoir torturés, encore qu'il ne soit pas parvenu à se convaincre que sa conduite les ait réellement affligés. Ils avaient la peau si dure. Lui aussi d'ailleurs, à bien y réfléchir. On est toujours le fils de quelqu'un, toujours un héritier, quoiqu'on en rabatte en adoptant pour principe que nul n'est responsable de ses parents. Max voudrait les chasser de son esprit, mais il redoute que Jenny les remplace. Quitte à broyer du noir, autant que ce soit en se donnant le beau rôle, celui de la victime, plutôt qu'en se retrouvant dans la position du coupable. Il sort de sa poche Le Monde qu'il parcourt sans s'arrêter aux pages politiques ni aux avis de décès, le travers, paraît-il, des gens qui vieillissent. Il n'a plus personne sur qui verser des larmes, et la mort de ses ennemis l'indiffère. Il ne les hait, on le sait, qu'en bonne santé et en situation enviable. Tel celui-ci, maoïste reconverti dans le commerce culturel, dont la photographie en aventurier rimbaldien saute aux yeux de Max. Encore un qui cultive ses souvenirs de jeunesse à la manière d'une rente perpétuelle. Les quelques lignes de l'apologie que Max est en train de lire suffisent cependant à le nettoyer de son vague à l'âme. Ça défile dans sa tête. Tant que des individus de cette espèce, se dit-il, occuperont le devant de la scène, accroche-toi à ton strapontin. A défaut de ruiner un si piètre spectacle, satisfais-toi de le siffler jusqu'à ton dernier souffle. Holà, du calme, Logane, se raisonne-t-il tout aussitôt, voici que tu fais ton imprécateur. Sois plus modeste, plus méchant aussi, sinon bientôt tu seras abonné aux récriminations. À quoi sert de condamner si tu n'exécutes plus la sentence?... Max est sur le point de jeter le journal quand son regard accroche, plus bas dans la page, un entrefilet. A moins de cinq cents mètres de là, une salle de cinéma consacre l'essentiel de sa programmation à l'œuvre de Jean-Pierre Melville. Max a vu tous ses films, les a beaucoup aimés, surtout Le Deuxième souffle. Heureux hasard, cette tragédie d'un temps disparu est inscrite au programme d'aujourd'hui d'ici moins d'une petite heure, constate-t-il en regardant sa montre. Max allume une autre cigarette, elle lui paraît plus agréable que la précédente.
– Ali, tu m'autorises à passer un coup de fil?
– Ça ne peut pas attendre? On a des choses sérieuses à discuter.
– Je me doute que tu ne m'as pas demandé de passer pour m'offrir une autre bouteille de whisky. N'empêche que si je ne téléphone pas tout de suite, je ne vais faire qu'y penser. Et tu me connais, quand quelque chose m'obsède, je n'écoute plus.
– D'accord, tiens, sers-toi de mon portable. Tu veux que je te laisse?
– Pas la peine.
– Tu sais comment ça marche? Tu composes ton numéro, puis tu appuies sur la touche yes... Oui, c'est ça.
– Allô... Jenny?
– Non, c'est Laura.
– Excusez-moi, mais vous avez la même voix que Jenny au téléphone.
– Première nouvelle.
– Jenny est là?
– Qui la demande?
– Un collègue de son lycée.
– Et il n'a pas de nom, ce collègue?
– Évidemment que si... Paul... Paul Beyle.
– Ne quittez pas, je vais voir.
– Merci... Allô... Allô, Jenny? C'est moi. .
– Je l'avais compris. Alors ?
– Alors, je t'appelle parce que je rentre plus tôt.
– Bien. Quand?
– Tu n'as pas l'air très enthousiaste. Ce que je comprends d'ailleurs.
– Puisque tu le comprends, inutile qu'on s'éternise... Donc, quand reviens-tu à Paris?
– Dimanche matin.
– J'en prends note.
– Tu es à ce point fâchée?
– Fâchée? Tu cultives l'euphémisme maintenant?
– Diable, tu m'inquiètes, qu'est-ce que je dois faire pour réparer?
– En priorité, te mettre sur liste rouge, et ensuite te méfier des répondeurs...
– Quoi?
– Si tu étais sur liste rouge, Logane, le minitel ne m'aurait pas fourni ton numéro en Ardèche que je viens, il n'y a même pas une heure, d'appeler. Et là, manque de bol, j'ai eu droit à ton répondeur et au message que tu avais enregistré en prenant soin, connard, de le dater. Lequel m'a appris que tu étais absent de chez toi depuis le 14 avril. J'en ai donc déduit que tu m'avais menti, que tu n'avais pas quitté Paris à cause de ton foutu jardin, mais pour te rendre Dieu sait où... En tout cas, loin de moi et sans moi.
– Je peux tout t'expliquer.
– Je ne suis pas certaine d'en avoir envie.
– Fais un effort, écoute-moi.
– Vu l'état de nos relations, il est vrai qu'un mensonge de plus...
– C'est exact, je t'ai raconté des salades. Je ne pouvais pas agir différemment. Te dire de but en blanc que je devais me rendre à Dijon pour m'occuper d'une amie ne m'a pas paru adapté à notre situation. Je craignais que tu prennes ça pour une réaction de dépit.
– Parce qu'en plus, c'est pour une femme que tu m'as invitée à aller voir ailleurs si tu y étais.
– Il s'agit d'une très vieille amie que son mari vient de quitter et qu'on a dû hospitaliser à la suite d'une tentative de suicide. Je ne pouvais pas me dérober. Je me serais dégoûté. D'ailleurs, si je t'en avais parlé au lieu de te le cacher, je suis convaincu que tu m'aurais poussé à m'y rendre.
– On dirait un sitcom, ton truc. Me prendrais-tu pour une débile? Cette femme, tu la baises, et tu la baises depuis plus longtemps que moi, voilà la vérité.
– Si c'était le cas, pourquoi me risquerais-je à t'en parler maintenant? J'aurais pu inventer n'importe quoi.
– Pas un décès, ce serait du réchauffé.
– Les fausses excuses, j'en ai une provision en réserve.
– Un peu trop à mon goût.
– Je te jure que c'est vrai.
– Tu le jures?
– Je le jure.
– Et elle s'en sort comment, ton amie si chère?
– Doucement.
– Tu appelles d'où, là? De l'hôpital?
– Oui.
– Comment se fait-il que tu utilises un portable?
– Toi, tu as un poste qui affiche les numéros.
– Je suis de mon temps, je te l'ai déjà dit.
– En effet, je me sers de son portable.
– A quelle heure arrives-tu demain?
En fin de matinée.
– Je serai à la descente du train.
– Le problème, c'est que je ne rentre pas en train. Figure-toi que sa cousine m'a proposé de me raccompagner à Paris en voiture.
– Tu n'es pas seul alors à son chevet? Elle est fou-table, la cousine?
– Moins que toi.
– Je demande à voir.
- Laisse tomber, puisque tu souhaites venir me chercher à la gare, je vais prendre un TGV. J'appelle la SNCF pour avoir les horaires et je te rappelle.
- Demain, sur le quai, je serai en pantalon.
– Et moi en jupe.
– Longue, de préférence, si tu ne veux pas déchaîner l'hilarité générale.
– Mais je veux faire rire. Je veux t'entendre rire.
– Rappelle-moi vite en tout cas parce que je sors dans peu de temps faire mon jogging.
– Je t'aime.
– À qui dis-tu ça?
– À la seule sportive dont les performances m'importent.
– Ne baratine plus, fonce.
– C'est parti. À tout de suite... S'il te plaît, Δli je peux encore utiliser ton portable?
– Vas-y, la maison Kader ne recule devant aucun sacrifice.
– Je crois que je suis amoureux...
– Les femmes te perdront, Logane.
– Chacun sa façon de s'en aller, Ali.
– Mouais. C'est un bon coup, au moins?
– Tu n'aurais pas le numéro des renseignements SNCF?
– Je ne prends jamais le train. Passe par le 12. Ils te mettront même en relation.
– Je règle ça dans les cinq minutes, et après je suis à toi. T'as vraiment découvert quelque chose d'intéressant?
– Tu verras. Pour le moment, finis-en avec le téléphone.
OceanofPDF.com