Soudain, l'amour

Guégan · Chapitre 43 sur 55

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Soudain, l'amour

Dix-sept

 

 

MEYER NE DISSIMULE PAS sa satisfaction depuis que Max lui a fait part des changements dans la construction du scénario. Sans marquer d'hésitation, il l'a félicité d'avoir ressuscité Mélanie Guilbert. Compte tenu de l'aide à l'écriture que devrait leur accorder le ministère de la Culture, plus Max introduira de passerelles entre le Stendhal de 2002 et la vraie vie de l'écrivain, moins les bureaucrates de la rue de Valois rechigneront à cracher au bassinet. Ce n'est pas tout, dit-il, on va confier le rôle à Catherine Deneuve, de sorte qu'on trouvera plus facilement un financement du côté des chaînes de télévision. Le clin d'œil dont le producteur assortit sa suggestion ne hérisse pas Max. Il n'a plus de temps à perdre dans ces comédies de chien et chat dont hier encore il se délectait. Il ne s'amusera plus à prendre au pied de la lettre les manières de maquignon de Meyer qui ne les adopte d'ailleurs que pour tromper ses interlocuteurs. Et puis, Max a beaucoup aimé l'actrice dans ce film de Philippe Garrel où il s'est en partie reconnu sous les traits d'un architecte hanté par son passé, même s'il aurait préféré que son sosie ne se suicide pas.

 

– Et maintenant, parlons politique.

– Je suis pressé.

– Ce sera court, le temps que tu termines ton alcool de poire.

– Merci.

– Tracy a tort, toi, tu es en train de changer. Je m'attendais à une réaction plus épidermique.

– C'est quoi l'épiderme? Un mot de passe?

– Tiens, il te reste encore un peu d'esprit. Un conseil cependant, n'abuse pas de l'amour, mon camarade, tu nous décevrais.

– Qui y a-t-il derrière ce « nous » de garde champêtre ?

– Tous les nôtres qui voudraient que tu te joignes à eux.

 

– De plus en plus hermétique. Fais simple, je deviens bête, et je le deviens avec plaisir.

– Tu conviendras avec moi que la déroute de la gauche plurielle est consommée. Les stals sont laminés, les socialos auront du mal à se resituer idéologique-ment, et les Verts autant que les chevènementistes vont rapidement devenir inutilisables. Et donc...

– Et donc, jouez, hautbois, résonnez, musettes, l'heure est venue de construire le grand parti des prolétaires.

– Ne m'interromps pas.

– Pas de ce ton avec moi, Meyer.

– Tu m'autorises quand même à reprendre?... Merci. La donne est en train de se modifier. D'accord ? Des défections se produisent un peu partout. Et pas seulement au PC mais aussi à LO et chez les écolos. Il n'est donc que temps de réunir ces transfuges aux adversaires de la mondialisation, Attac et le reste, aux anciens des organisations révolutionnaires qui ne veulent plus rester inactifs, et enfin aux militants de la LCR, auxquels il faut ajouter leurs sympathisants, ce qui doit représenter en gros un centième de leurs électeurs. Ça fait du monde, non?

– Ça fait plutôt auberge espagnole.

– Pourquoi, tu n'aimes plus les danseuses de flamenco ?... Sans déconner, Max, on n'a jamais été aussi près, non pas d'un parti, mais d'une sorte de confédération des exclus de la politique telle que les grands partis la conçoivent. Quelque chose qui rappellerait la Première Internationale, chaque tendance étant reconnue comme telle, mais toutes marchant d'un même pas.

– Décidément, tu es indécrottable. L'organisation avant tout, hein? Et le rêve, qu'en fais-tu ? Un motif d'exclusion ?

– Logane, je suis sur la même ligne que toi, l'utopie d'abord. Ne pense pas une seconde que je souhaite renouveler les erreurs du passé, et pas que du nôtre de passé, de tous les passés, 1917 compris. Simplement, je suis convaincu que les palabres doivent s'accompagner d'une mise en place de structures capables d'accueillir qui veut réagir et agir.

– Et je suis censé faire quoi là-dedans ?

– Reprendre ta place. Le courant auquel tu te rattaches s'est trop longtemps satisfait d'avoir été isolé du reste de la gauche radicale. Il faut que ça cesse.

– Le courant, dis-tu ? Le seul courant avec lequel j'entretiens, par force, des liens est le courant électrique. Or, figure-toi que je vais bientôt m'employer à le couper.

– Pourquoi, tu comptes aller finir ta vie sur une île déserte ?

 

– Pas déserte, puisque je serai le Vendredi d'une Robinsonne.

– Nous tenons notre première réunion, une sorte de banc d'essai, mercredi soir. Viens et, si tu t'y sens de trop, la porte sera grande ouverte.

– Pas de Tcheka? Pas de service d'ordre pour me casser la gueule ? Dis donc, tu m'épates. Et pourquoi, d'ailleurs, mercredi soir ? Il n'y a rien à la télé, ce soir-là ?

 

– Tu as déjà entendu parler du 1er Mai?

– Plus depuis que les gros bras de Marchais m'ont cassé deux côtes... voilà, attends que je calcule, trente-quatre ans de ça.

– Cette fois, ce sont eux qui nous protégeront, à condition bien sûr qu'ils soient encore en mesure de le faire.

– Ça se tient où, votre teuf ?

– En terrain neutre. À la Maison de la Chimie.

– Pourquoi ne pas aller occuper la place du Colonel-Fabien ?

– Tu vois, c'est pour de telles idées que je désire que tu sois des nôtres... Alors, c'est oui, tu viendras?

– Ça dépendra de Stendhal. Au fait, malgré l'imminence de la révolution, tu comptes toujours produire ce film ?

– Imbécile!

 

– Peut-être, en effet... Je peux m'en aller, maintenant ?

 

– J'oubliais, j'avais un message pour toi. Ma sœur m'a dit que pour le journaliste, tout baignait, tu avais raison, il avait tort.... D'où sort-il, celui-là?

– D'un roman. Mais pas de Stendhal, plutôt d'une série noire.

 

– Je n'en lis pas.

– Mesure prophylactique? Ou allergie?

– Je n'en lis pas, mais j'en vis une chaque jour.

– Moi aussi.

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