Soudain, l'amour
Vingt
MAX NE PEUT PLUS Y RÉSISTER, le mensonge qu'il a sur le bout de la langue s'impatiente. Quand il a proposé à Jenny de la raccompagner à pied jusque chez elle, il était pourtant loin de soupçonner qu'il se laisserait aussi vite tenter. La nuit, qui ne s'était achevée qu'aux premières heures de la matinée, avait scellé le pacte dans l'entremêlement et la satisfaction de leurs vices. L'un et l'autre s'étaient, au fil de leur jouissance, désenglués des faux-semblants grâce auxquels chacun espère, en dépit du fossé des générations, se protéger des diktats de la foule. Lorsqu'ils s'étaient réveillés au beau milieu de l'après-midi, ils n'avaient éprouvé ni honte ni rancune de se retrouver ainsi dépourvus de leurs masques. Singeant le pèlerin touché par la grâce, Max renonça à sa canne et l'accrocha, telle une relique, sur le portemanteau de l'entrée, tandis que Jenny, bien aise de pouvoir exhiber des épaules marbrées de bleus, nouait autour de sa taille le pull de laine angora qu'elle aurait dû enfiler si elle avait prêté attention au bulletin météo. Une fois hors de l'hôtel, le couple s'était jeté sur d'énormes sandwiches grecs débordants de frites grasses qu'ils dévorèrent sur les marches de l'Opéra Bastille, assis au milieu des touristes éternellement fourbus, des voleurs satisfaits d'avoir échappé aux vigiles de la Fnac et des dealers à l'affût. Comme annoncé, le fond de l'air s'était rafraîchi, quoique le soleil eût repris l'avantage sur la pluie. Jenny frissonna avant de se blottir contre Max qui imita alors le père qu'il n'était pas en voulant obliger la jeune femme à se montrer raisonnable. Il obtint en retour un éclat de rire dont il n'aurait fait qu'une bouchée s'il n'avait pas craint de scandaliser le monde alentour. Jusque-là donc, Max n'avait eu d'autre projet que de renouveler, sans souci d'un quelconque emploi du temps, les heures qu'il venait de vivre. Il pensait qu'il en irait de même pour Jenny. Elle déserterait le lycée, il oublierait son scénario, et plus rien ne compterait sinon l'apprentissage en commun du cannibalisme. Mais, alors qu'ils remontaient le boulevard Richard-Lenoir, Jenny s'était brusquement inquiétée de savoir comment ils pourraient s'organiser à la rentrée des classes. Logique, s'était d'abord dit son amant non sans amertume. Puis, l'égoïsme avait pris le relais. Des paroles déplaisantes chassèrent bientôt les images de la nuit, Max ne tardant pas à se persuader que la jeune femme le sacrifiait au profit de ces règles sociales qu'il affecte de mépriser dès lors qu'elles ne le concernent pas. Il chercha comment l'en punir. Et il vient de trouver. Encore faut-il que Jenny y mette du sien.
– Autre chose, ce soir, ce sera peut-être difficile. Tu comprends, je dois ménager Laura.
– Tiens, je l'avais oubliée, celle-là.
– C'est ma sœur, et je l'aime.
– Plus que moi?
– Parfois, tu me donnes envie de te mentir.
– Tu lui racontes tout à ta sœur?
– Si tu veux savoir si elle est au courant de ma vie amoureuse, c'est non. Mais je le ferai plus tard, au bon moment. Je ne veux pas l'influencer.
– De toute manière, pour ce soir, c'est sans importance. Je ne te l'ai pas dit parce que tout est allé trop vite, mais je prends tout à l'heure le dernier TGV pour Montélimar.
– C'est quoi, cette farce?
– Je rentrerai au plus tard mercredi ou jeudi prochain. Tu comprends, je suis parti d'Ardèche en laissant tout en plan. Et comme je vais rester à Paris au moins cinq à six semaines, je dois moi aussi m'organiser, ne serait-ce qu'en obtenant de mon voisin qu'il s'occupe du jardin.
– Tu as un jardin, toi ? C'est drôle, je ne te voyais pas en train de faire pousser des légumes.
– Je suis assez conformiste, j'élève des poules et je cultive mon lopin de terre comme n'importe quel citadin reconverti dans le ruralisme.
– Ça y est, tu recommences à dire n'importe quoi.
– Tu as raison sur ce point. Le rayon conserves des supermarchés me suffit. Reste qu'il faut couper l'herbe et que si je ne prends pas mes dispositions, en juillet, tout sera envahi.
– Téléphone.
– Encore une fois, tu as raison. Un coup de fil suffirait sauf que j'ai aussi besoin de ma doc pour écrire le scénario, et que je dois en conséquence trier entre ce que j'emporte et ce que je laisse.
– Tu en as vraiment besoin ? J'avais cru comprendre que tu faisais œuvre d'imagination.
– Mais que serait l'imagination sans références au réel ?
– Un mensonge plus beau que la vérité.
– Me serais-je trompé? Ne m'avais-tu pas dit que tu enseignais l'éducation physique?
– Ne te défile pas. Dis-moi plutôt pourquoi soudain j'ai l'impression que quelque chose est en train de changer sans que je sois capable de dire quoi?... Merde, j'ai froid.
– Tu n'avais qu'à m'écouter, enfile ton pull.
– Et toi, Logane, tu m'aimes?
– Tu as vu ma gueule? De quoi j'ai l'air?
– Pourquoi ai-je froid, alors?
– Bon sang, passe-le, ce foutu pull!
– Aide-moi.
– Je ne vois pas comment. Ce n'est ni une veste ni un manteau...
– Cette nuit, tu aurais su.
– Jenny, ne fais pas ta mauvaise tête.
– Merci.
– Tu ne te sens pas mieux?... Il te va bien, ce pull.
– Banalités, banalités. Allez, quittons-nous là. Inutile que nous tombions sur Laura.
– Qu'est-ce que tu racontes? Au bas mot, on est encore à dix minutes de chez toi.
– Non, c'est mieux comme ça. Au fait, reprends tes livres. Je ne lis que les magazines sportifs.
– Donne-les à Laura.
– Cours, Logane, tu as un train à prendre.
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