Soudain, l'amour
Seize
RIEN DE TEL QU'UNE DISPUTE pour démêler le vrai du faux, se disait Max quand il convoquait ses camarades pour des mises au point politiques dont il n'ignorait pas qu'elles prendraient vite l'allure de règlements de comptes. Il n'empêche qu'une fois la haine exhalée, chacun voyait plus clair. En lui comme en l'autre. Au risque de se marquer à l'avenir la plus grande défiance. C'était un temps orageux, les cœurs étaient à vif, parfois inutilement, mais Max, en dépit de plaies mal cicatrisées, comme la pitoyable répudiation de Clara, s'en sent encore solidaire. Pas un jour ne se passe sans qu'il se demande, on en a eu assez de preuves, s'il rempilerait dans l'hypothèse où la dialectique remettrait le couvert. Une manière que Max a de parler de la révolution sans vouloir la nommer. Bien qu'en cette matinée du lundi 29 avril 2002, la dialectique continue de se vautrer dans ce coma profond duquel même les plus décidés des antimondialistes ne songent à la tirer, n'imaginant d'ailleurs pas qu'elle puisse exister, Max a le sentiment de voir aussi clair qu'à la fin des années 60. (N'oublions pas que c'est un partisan de l'insurrection qui parle ici, préciserait en note Stendhal si Logane s'était appelé Leuwen.) Il a renoncé à Laura. Non parce qu'elle l'avait maltraité la veille, car ce n'est pas en l'accablant de reproches, en l'injuriant, qu'on se débarrasse de Max lorsqu'il projette de séduire une femme, aurait-elle déjà mari et amant. Mais parce que le désir de la foutre l'a quitté. L'amour que lui inspire Jenny ne suffit pas à expliquer son revirement. Même quand il vivait avec Clara ou Béatrice, pour ne citer que les deux seules connues du lecteur, Max ne ressentait aucune espèce de culpabilité à coucher avec qui bon lui semblait, surtout s'il agissait des amies de ses maîtresses. Donc, il a tiré un trait sur Laura, ce qui n'a pas été sans conséquence. Tout du moins sur le scénario. Entre minuit et trois heures du matin, il l'a repris, et il a transformé les personnages des deux sœurs en une mère et sa fille, se souvenant que le jeune Stendhal s'amouracha à la toute fin de 1804 d'une actrice de trois ans son aînée, Mélanie Guilbert, jusqu'à la suivre à Marseille où le Grand Théâtre lui avait signé un engagement. C'est en sa compagnie que Stendhal découvrit quelque temps plus tard qu'il était davantage amoureux de l'amour que de l'amante. Leur rupture ne fut toutefois jamais définitive. Ils se retrouvèrent en de nombreuses occasions, lui, l'écrivain sans succès, et elle, la comédienne ayant fait une fin honorable en se mariant avec un général russe. À partir de là, Max a inventé une autre destinée à Mélanie. Après le décès du général, victime d'un attentat à Kaboul, elle a épousé un cinéaste dont elle a eu, à trente-six ans, une fille, Anna. Stendhal les rencontre par hasard au Flore, et le voici de nouveau tiraillé entre la nostalgie et la tentation. Avec la mère, qui n'est pas sans tendresse pour lui, il évoque le passé, tandis que, s'étant proposé de faire découvrir Paris à Anna, il va essayer de s'en faire aimer.
– Tu as raison. Laura est trop possessive. Mais pourquoi ne lui as-tu pas dit la raison exacte de ma présence dans cet hôpital?
– Justement, parce que je ne voulais pas qu'elle m'en chasse... Je n'ai que toi tandis qu'elle est entourée de gens qui l'aiment et qu'elle aime.
– Tu veux bien redresser l'oreiller?
– Tout de suite.
– Approche-toi un peu plus, que je sente ton souffle sur mon visage.
– Tu m'autorises à t'embrasser?
– Écoute, Max, je ne sais pas ce qu'ils me font avaler depuis hier, mais j'ai la bouche amère. C'est comme du fiel.
– Je m'en fiche.
– Pas moi.
– Jenny, je t'aime et je veux...
– Oui?
– Je veux que tu viennes avec moi en Ardèche.
– Impossible, il y a la chimio... Tu les as entendus comme moi, ils vont mettre le paquet. Et puis, je ne me sens pas de taille, pas encore disons, pour me retrouver seule avec toi. Il y a trop de monde dans ta tête. Trop d'inconnus contre lesquels je ne peux rien.
– Au fur et à mesure qu'ils referont surface, je te les présenterai, je te dirai qui ils sont et, si tu le désires, je les ferai disparaître.
– Qu'est-ce que tu racontes? Je ne vais pas m'asseoir en face de toi comme devant un album de photos dont on feuillette les pages. Sans compter que l'Ardèche, c'est une mauvaise idée, parce qu'en plus de ces images du passé, il y aura aussi, dans cette maison, trop d'objets auxquels auront touché d'autres mains que les tiennes, et ça, dans l'état où je suis, je ne pourrais pas le supporter.
– Partons dans une autre ville où tu pourras tout à la fois suivre dans les meilleures conditions ton traitement et où je n'aurai aucune attache.
– Tu écriras ?
– Chaque jour.
– Sauf que ça n'existe pas les villes où tu n'es pas passe... Tu as pris trop d'avance sur moi. Ne réagis pas mal. Ce n'est pas un reproche, c'est une évidence. Elle ne me déplaît pas, même si elle me défavorise toutes les fois où tu t'enfermes dans tes souvenirs. C'est vrai, je veux être avec toi, je veux me battre à tes côtés, je veux te voir en m'endormant et m'en éveillant, je te veux tout entier, moi aussi, mais je veux avoir le choix du moment et du lieu.
– Soit, j'attendrai. Et tout en attendant je mettrai mes affaires en règle.
– Toi, tu es en train de te raconter une histoire. Réfléchis bien, Logane. Si tu n'es pas sûr de toi, ne t'oblige pas à me faire croire l'inverse.
– Je vais vendre la maison d'Ardèche, j'en tirerai bien soixante-dix mille euros...
– Ça fait combien de francs, ça?
– Entre quatre cent cinquante mille et cinq cents, je dirais.
– On n'ira pas loin.
– J'aime ton côté fourmi, il me rassure, je me dis que grâce à toi je ne finirai pas à l'hospice.
– Parce que tu crois que ça va durer si longtemps entre nous ?
– Pardon, mais tu m'as bien dit que ta sœur venait à onze heures ? Il est temps que je te quitte alors. Je reviendrai après le déjeuner.
– Max, jure-moi que si ton général t'apprend sur moi quoi que ce soit que le pneumologue m'ait caché, jure-moi que tu me le diras.
– C'est juré.
– Ne me mens pas.
– Je ne te mentirai pas. Plus jamais.
– Dieu, que la vie va être triste !
– Eh bien, nous pleurerons ensemble. À tout à l'heure.
– Ne pars pas. Reste encore un instant.
–Oui.
– Embrasse-moi.
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