Soudain, l'amour

Guégan · Chapitre 14 sur 55

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Soudain, l'amour

Quatorze

 

LA LUMIÈRE DU JOUR INONDE LA CHAMBRE. Quoique Max n'ait pas fermé l'oeil de la nuit, son visage, rasé de près, paraît moins fatigué qu'à l'ordinaire. En T-shirt et pantalon de pyjama, il regarde, allongé sur le lit à peine défait, la télévision en attendant qu'on lui monte le petit déjeuner. Sur le guéridon qui lui sert de bureau, son ordinateur portable est ouvert. Après le coup de fil de Jenny, il s'était mis nu afin de s'observer dans le grand miroir de la porte de la salle de bains. Ça ne lui était pas arrivé depuis la fois où Béa avait capitulé et fui la maison d'Ardèche. Il espérait alors comprendre pourquoi son corps n'acceptait plus les ruses grâce auxquelles les couples résistent à la monotonie. Il avait même envisagé, soûl comme il était, de surpasser Van Gogh en s'émasculant avec le rasoir sabre dont il n'a jamais su se servir sans se couper. Cette nuit, le constat avait été plus banal, il blanchissait de partout. Il ne s'en était pas attristé, il ne traite l'âge en ennemi que dans le dessein de vaincre la résistance des femmes qu'il aborde. Sitôt après s'être rhabillé, Max avait vidé le minibar de ce qu'il contenait à l'exception des deux bouteilles d'eau minérale. Mais au lieu de sombrer dans le lourd sommeil des ivrognes, il avait branché son ordinateur et commencé de pianoter sur le clavier, mais, très vite, comme à chacune de ses précédentes tentatives, il avait buté sur le même obstacle, la reconstitution minutieuse des pensées d'un homme dont chacun possédait une image différente. Malgré ce qu'il avait appris sur les derniers instants de Stendhal ou qu'il supposait probable, Max se sentit de nouveau pris au piège de la reconstitution. En s'appliquant à faire vrai, il pataugeait dans l'à-peu-près. La crainte de la fausse note le tétanisait. Il repensa à ce qu'il avait écrit à Jenny, « La peur est notre meilleure alliée », et expédia à la corbeille ce qu'il venait de relire. Dans la minute suivante, alors que, vaincu, il entamait sa lettre de rupture de contrat, le visage de Laura s'était, tel un message subliminal, intercalé entre les lignes. Il en avait été si troublé qu'il avait précipitamment refermé son ordinateur. Pourquoi pensant à Jenny se retrouvait-il en face de sa sœur? Aucune des réponses qu'il se fit ne le satisfaisant, il s'était redéshabillé, avait pris une douche et essayé de s'endormir. Impossible. Laura ne le quittait pas. Autant pour la chasser de ses pensées que pour tuer le temps, il avait rallumé l'ordinateur et jusqu'à six heures du matin il n'avait plus cessé d'enchaîner les répliques.

– Allô, Stendhal, ici, c'est Balzac.

– Tu as donc reçu mon mail?

– Hélas, oui!

– Je t'écoute, Meyer. Vas-y, sois sans pitié. Tu as le pouvoir, ne te gêne pas.

– Max, tu es un chien. Absolument. Définitivement. Ton truc, c'est hyper-bandant, mais tu m'emmerdes.

– Si tu le dis.

– Ne m'interromps pas. Mets-toi un instant à ma place. Compte tenu de ce que tu m'avais fait miroiter, un mixte de Pialat et de Chéreau, le budget que j'avais décroché correspondait, bien que nous soyons à la télévision, au tournage d'un film historique, avec costumes, décors et tout le tralala. Or, là-dessus, tu me sors du Cassavetes de l'époque pure et dure qu'on peut mettre en boîte en trois semaines maxi. D'une, ça risque de les défriser, et de deux, s'ils ne se retirent pas, ils vont revoir l'addition à la baisse. Et qui l'aura dans l'os? Moi... Je ne vais tout de même pas leur rendre l'avance qu'ils m'ont consentie. Ce n'est pas dans ma nature.

 

– Résultat?

– Je suis dans la merde.

– Renvoie-moi. Dans mon contrat, je crois me souvenir qu'il est prévu que si mon premier jet ne correspond pas aux intérêts de la production – ce sont les termes exacts, non ? – tu es en droit de me remplacer.

– Arrête tes conneries. Tu es mal réveillé ou quoi? Tu n'as pas compris que j'étais enthousiaste. Mais ne compte pas sur moi pour te passer la brosse à reluire pendant deux plombes. Si la fin correspond au début, on va faire un triomphe... à la cinémathèque dans vingt ans.

– Que je sache, ce n'est pas ta clientèle.

– Mais si, dès lors que je n'en suis pas de ma poche.

– Explique.

– Je vais d'abord les convaincre que, réflexion faite, la mort de Stendhal, c'est mauvais pour l'audimat et qu'il vaudrait mieux laisser tomber tant qu'il est encore temps. Sûr qu'ils vont tirer la gueule. Mais c'est là que je sors mon joker. Je leur échange l'agonie de Stendhal contre la jeunesse de Proust, un sujet qui touche tous les publics, et singulièrement la bande de tarlouzes qui est majoritaire au conseil de la chaîne.

– Je ne te savais pas homophobe.

– En quoi je le suis? Pour avoir dit tarlouze ? Tu vas me dénoncer? Merde, ils le sont, oui ou non? Et si tu savais comment ils s'appellent entre eux...

– Dis-moi plutôt quel sort tu réserves à mon scénar? Tu vas l'encadrer? Le déposer à Beaubourg?

- Je le produis.

– Avec quel argent?

– Celui des spectateurs de cinéma pour commencer. C'est plein d'anciens gauchistes, l'Avance sur recettes. Il suffira de réactiver les réseaux.

– Ne compte pas sur moi.

– N'empêche que je me servirai de ton nom.

– L'Avance, ça suffira?

– Bien sûr que non, mais j'ai mon idée sur le complément. De toute manière, on le tournera en participation.

– Est-ce que ça veut dire que le bon Meyer va interrompre ses mensualités?

– J'y serai obligé, mais je ne te laisserai pas tomber. Je t'obtiendrai une aide à l'écriture, et avant ça, comme je te signerai un nouveau contrat, je t'allouerai une avance.

 

– De combien?

– Ne me la joue pas loquedu. Tu as de quoi tenir sans moi, j'ai mes sources.

– Tu es en retard, tes sources sont désamorcées. Comme mon compte en banque.

– Ne t'inquiète pas, je te dis. Ce film, on va le tourner, et tu ne manqueras de rien.

- Justement, j'ai décidé de rester à Paris pour écrire et je voudrais que tu prennes en charge mes frais.

– D'accord, mais tu changes d'hôtel.

– Tu m'expédies dans un foyer pour travailleurs immigrés?

– Tout de suite, les injures. Non, mon oncle est propriétaire à cinquante pour cent d'un palace près des Champs. Il t'offrira l'hospitalité.

– Donc, c'est bien.

– Erreur, ton truc, c'est très bien, surtout si je parviens à convaincre Noiret de jouer le rôle.

– Il n'ira pas, il respire la force et le contentement. S'il en était capable, Bernard Frank serait parfait.

– Ah, ça, c'est pas con. On va faire à fond dans le branché. Et tu n'as pas encore une idée de ce style pour les deux sœurs?

– Je ne vais plus voir les films français.

– Sauf que celui-là, ce sera le nouvel À bout de souffle.

– Sur le câble, je suis tombé sur le film de la fille de Coppola. Dedans, il y a une actrice qui ressemble assez à la petite sœur...

– Si tu penses à Kirsten Dunst, change de producteur. À propos, ni par l'âge, ni par leur tempérament, tes personnages ne ressemblent aux Espagnoles dont tu m'as parlé hier à déjeuner. D'où les sors-tu, celles-là?

– Tu le sauras en lisant le prochain épisode... Je déménage tout de suite?

– Laisse-moi quarante-huit heures, que je m'organise.

 

– On se rappelle ou...?

– Viens dîner à la maison vendredi.

– Je risque de ne pas être seul.

– Je la connais?

– Non. D'ailleurs, peut-être qu'elles seront deux.

– Ah! ah!

– T'excite pas. Tu verras bien vendredi.

– Attends, mais j'y pense. Si tu restes à Paris, tu ne vas pas pouvoir voter...

– Ai-je jamais voté?

– Déconne pas. Il faut sanctionner Jospin, le renégat qui ment comme il respire. Quand je pense qu'il va être élu président de la République...

– Ça t'apprendra à mieux choisir tes camarades.

– Il promettait beaucoup quand on l'a recruté. Sais-tu qu'il se voyait en grand épurateur de la bourgeoisie au lendemain de la révolution?

– Tant mieux alors qu'il ait changé ! Un politicard sans principes est toujours préférable à un Fouquier-Tinville ou à un Dzerjinski! Je déteste les gens vertueux, ils finissent tôt ou tard dans la peau du bourreau. Sur ce, à vendredi.

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