Soudain, l'amour
Quinze
MALGRÉ SES IDÉES NOIRES, Max a su s'adapter à la situation. Et même la retourner à son avantage. Après avoir brocardé la curiosité de Sacha, trop poli pour lui rendre la pareille, il s'est déclaré désireux de connaître l'opinion de ses hôtes sur des sujets moins datés, afin qu'il ne se fasse plus l'impression de singer ces anciens combattants ressassant leurs batailles perdues. Cela lui a été accordé, mais du bout des lèvres par Laura. Et depuis lors la conversation s'est orientée vers des généralités que Max aurait crues balayées par le postmodernisme auquel Sacha, davantage que sa camarade de classe, se dit sensible. Le dîner touche à sa fin, si tant est que le contenu des barquettes d'un traiteur vietnamien y ressemble. Max n'en peut plus de loucher vers la bouteille vide de saumur qu'il avait apportée de crainte de se voir servir quelque abominable piquette. Il a d'ailleurs bien fait, les jeunes gens ne buvant que du thé vert. Somme toute, plus rien ne le retient ici, et le moment est venu d'apprendre à Laura qu'elle ne trouvera pas Jenny en rentrant chez elle, quoique, comme il l'avait prévu, la cadette ne se fût pas inquiétée de l'absence de l'aînée lorsqu'elle avait ouvert la porte du grand studio dans lequel Max constata du premier coup d'œil que la table n'avait été mise que pour trois. La vanité n'avait pas aveuglé Max. Dans l'esprit de Laura, il ne pouvait s'agir d'une tentative de séduction. Militante de l'espèce la moins sensible aux élans du cœur, elle ne devait se laisser émouvoir que par la rigueur d'une démonstration théorique. En incitant Max à se défaire pour quelques heures de Jenny, elle ne s'était souciée que de le coincer sur le seul plan où elle l'attendait, la controverse politique. Ces trois assiettes ne signifiaient pas autre chose que « je savais que tu viendrais seul pour discuter, eh bien, vois, j'y suis prête », en sorte que même si Jenny n'avait pas été hospitalisée, même si Max s'était senti rassuré de la savoir entre de bonnes mains, il aurait adopté la même attitude railleuse et sournoise, se gardant du moindre sous-entendu sensuel. Bon, lève-toi et décampe.
– Diable, déjà onze heures vingt! Il est temps que je débarrasse le plancher. Vous avez votre concours et j'ai mon scénario. Merci d'ailleurs de me l'avoir fait oublier. Oui, vraiment, j'ai passé une excellente soirée, les enfants. Inutile de me faire les gros yeux, Laura, cette familiarité est l'un des rares privilèges que m'autorise mon âge. Sacha, vous permettez, il faut que je vous confisque pour un moment votre amie, j'ai quelque chose d'important à lui dire.
– Sacha peut tout entendre.
– Et puis, monsieur...
– Appelez-moi Max.
– Sachant que vous dîneriez avec nous, mon père, dont vous paraissez avoir tant de mal à vous souvenir, m'a permis de lui emprunter l'un de ses pur malt. Il paraît que vous en êtes un grand amateur.
– C'est bien la preuve qu'il me confond avec quelqu'un d'autre, je ne prête jamais attention à l'étiquette quand je décide de m'arsouiller.
– Comme Bukowski, alors ?
– Comme qui ? Je ne lis pas les Russes d'aujourd'hui, je reste fidèle au réalisme socialiste.
– À quoi joues-tu, Max? Tu sais très bien qui est Bukowski.
– Je te jure que non. Et puis, pourquoi mentirais-je ?
– Vous ne voulez pas le goûter?
– Soit ! Mais quand mon verre sera vide, je serai déjà loin.
– C'est idiot ce que tu viens de dire, à moins que tu possèdes aussi le don d'ubiquité.
– Quel autre don me suspectes-tu, ma chère Laura ?
– Le don de m'agacer, par exemple, en niant l'évidence.
– Nous y voici, n'est-ce pas ?
– N'es-tu pas venu pour ça ? Pour nous démontrer que l'on pouvait se satisfaire de vivre sans mémoire et dans l'indifférence au monde réel.
– Ah, ce bon vieux monde réel ! J'aurais cru que ça n'avait plus cours. Et qu'en est-il de son pendant, le fameux mouvement réel? Est-il toujours à la mode?
– Je vous sers ?
– Versez, versez, Sacha, j'ai changé d'avis, je ne partirai que lorsque nous aurons éclusé la cave de votre père. Il habite l'immeuble?
– Trois étages en dessous.
– Pourquoi ne pas l'inviter à venir nous rejoindre ? Ce sera comme à Guignol. Chacun essaiera de me taper dessus mais, attention, j'ai encore de la ressource.
– C'est impossible. Ce soir, il y a réunion du bureau exécutif du Parti socialiste.
– Vous, vous cherchez à me faire plaisir? Non? Pourtant, ça y ressemble. C'est tout de même formidable que votre papa, le gauchiste qui se souvient avec émotion de l'époque où avec son ami Logane, sauf que je ne l'étais pas, il cassait du bourgeois, soit devenu un cacique de la social-démocratie. Ne me dites pas qu'il est de surcroît sénateur, ce serait pour le coup trop farce.
– Il n'est que conseiller municipal.
– Et pas adjoint? Dommage, il aurait pu organiser au musée Carnavalet une exposition sur le joli mois de mai qui n'est jamais si joli que lorsqu'on le transforme en objet de culte...
– Tu es lourd, Max.
– Très lourd. Et ce n'est qu'un début... Je vais bientôt peser des tonnes.
– Puis-je vous poser une question plus personnelle ?
– Vous prenez des risques, Sacha.
– À défaut de l'avoir vue sur scène, j'ai lu l'une de vos trois pièces.
– Laquelle?
- À la balle et au couteau.
– Du prêchi-prêcha passé de mode par bonheur.
– Je ne dirais pas ça. Au contraire, c'est le type de textes qui manquent aujourd'hui.
– Il y a bien autre chose qui nous manque. Cette centaine de pages faisaient déjà à l'époque la part trop belle au schématisme. J'étais aveugle, je ne voyais rien venir... Mais, je m'emballe et j'oublie que vous vouliez me poser une question. Allez-y. Quelle est-elle ?
– Pourquoi, d'après vous, les héros n'ont-ils plus la faveur des artistes et, réciproquement, du public?
– Qu'est-ce que j'entends ? Héros, artistes, public, c'est quoi, tout ça ? Vous le savez, vous ? Moi, pas... Laissez-moi pourtant vous dire que vous devriez vous méfier des héros. Ils commencent par défier l'éternité et finissent boursicoteurs. À moins qu'ils n'en aient pas le temps et qu'ils tombent foudroyés dans le feu de l'action. À eux, alors, la couronne de laurier, l'éloge funèbre, et tout le saint-frusquin, mais ceux-là, les héros sacrifiés, sont encore plus imbuvables que les héros à la retraite.
– Pourquoi?
– Parce que les statues condamnent à l'impuissance. On passe devant, on se découvre, on s'incline, et l'on finit par se reprocher de vouloir se poser en égaux de nos prestigieux aînés. Je suis partisan de mettre à bas les statues. Toutes les statues.
– Peut-on vivre sans idéal?
– C'est pire qu'à l'oral de l'agrégation ! Vous êtes en quête d'un idéal, Sacha? Comme je vous plains, vous allez souffrir. Et pour pas grand-chose puisque les modèles que vous vous choisirez vous écraseront tôt ou tard et que vous serez contraint d'y renoncer la mort dans l'âme.
– Il n'y a donc pas de solution?
– Une seule, mais elle n'est pas héroïque. Du moins, au sens où vous l'entendez. Faites table rase, brûlez les livres, adoptez comme mode de vie la page blanche, et écrivez votre vie sans vous laisser écraser par le poids du remords. Et comme on n'écrit jamais mieux qu'en prenant le contre-pied de ce que l'on déteste, remerciez les héros qui ont rendu les armes d'exister. Puisque c'est contre ces traîtres que vous vous affirmerez.
– Vous y êtes parvenu?
– Qui ? Moi ? Absolument pas. Je n'ai toujours fait que raturer des pages déjà imprimées.
– En réalité, en vous posant cette question sur l'absence de héros dans l'art contemporain, je songeais principalement au personnage grâce à qui un roman, une pièce de théâtre, un film témoignent de leur temps.
– Autrement dit, le personnage de fiction?
– Oui.
– Vous devriez délaisser vos études et regarder autour de vous, ça court les rues.
– Comment ça?
– Tout est fiction. Même nous, on nous a inventés puisque nous n'avons décidé ni de naître ni de mourir... Sacha, plutôt que de lire mes pièces, vous feriez mieux de vous laisser emporter par les courants, qu'ils soient montants ou descendants.
– Je ne comprends toujours pas.
– N'espérez pas que je vous facilite la tâche.
– Max, moi non plus je ne vois pas où tu veux en venir.
– Laura, le monde est un musée. Visiteurs et gardiens participent de la même illusion.
– Laquelle?
– Lâchez-moi, je ne veux plus penser, je ne veux que me méfier... Je vais tout de même vous raconter une histoire. Je me souviens qu'en pleine guerre du Vietnam, les Américains ont élu John Wayne héros de l'année sous prétexte qu'il en avait incarné plus d'un à l'écran. Le plus curieux dans ce palmarès, c'est que les généraux Patton et MacArthur venaient après Wayne. Bref, le virtuel, qu'on appelait faux-semblant, a commencé bien avant que l'informatique s'empare du monde...
– Et alors?
– Alors, rien.
– Rien?
– Rien sinon le refus.
– C'est déjà beaucoup.
– Le refus de soi, Sacha. Ne pas s'habituer à son image et attendre.
– Attendre quoi?
– Attendre... Toujours attendre... Combien vous me donnez, Sacha ? Dix-huit sur vingt ou zéro?
– Pardon? Seriez-vous en train de me faire comprendre que vous ne pensiez pas ce que vous venez de dire? Que ce n'étaient que des paroles en l'air?
– Je vous ai averti, je ne pense plus. Ou alors uniquement en noir et blanc.
– Vous nous sous-estimez ou vous nous méprisez ?
– Écoutez, vous ne voudriez tout de même pas que j'imite ces militants en fin de carrière... En tout cas, Laura, félicitations pour t'être montrée aussi stoïque en face d'un provocateur qui aimerait bien qu'on lui resserve de ce malt.
– Ne crois pas que tu m'as mise en colère. Même ça, tu n'en es plus capable. Tu as tout oublié, tout renié.
– Si ça pouvait être vrai...
– Tais-toi, Max. Le seul héroïsme que je reconnaisse est celui du salarié obligé jour après jour de devoir vendre à prix sacrifié sa force de travail.
– On ne frappe plus les trois coups avant que le rideau se lève ? Avant qu'entre en scène la Némésis, grimée, il est vrai, en travailleuse de force ?.. Eh oui, que cela te plaise ou non, il va falloir t'y faire, je te couperai chaque fois que j'en aurai envie, je n'appartiens pas à la génération de la limitation du temps de parole.
– Les règles de la démocratie s'appliquent à...
– Je chie sur la démocratie, Laura. Cela dit, s'il est vrai que le supplice du prolétaire est sans fin, dis-toi bien, à l'instant où je te parle, que, s'il en avait le choix, il préférerait se retrouver dans la peau de Messier plutôt que dans celle de Spartacus. Or c'est de Spartacus que nous attendons le retour. Il n'y a que l'esclave révolté, armé et sachant se battre qui fait trembler Rome. Merde, quel con je fais, je suis en train de me trahir.
– Si je me souviens bien, Spartacus et les siens, que j'admire moi aussi, ont été écrasés par les légions romaines.
– Et alors? Tu ne souhaites que des victoires? Penses-tu pouvoir te lancer dans la révolution avec un logiciel de comptabilité... et une assurance vie ?
– C'est ça que tu écrivais dans tes pièces? Pas étonnant qu'on ne les monte plus.
– Sacha, vous complimenterez votre père sur le choix de ses whiskys. Mais pourquoi vous taisez-vous ? Seriez-vous aussi accablé que Laura?
– Je ne sais plus quoi penser. Il me semble que vous avez tort mais que Laura n'a pas pour autant complètement raison.
– Le juste milieu, maintenant... Au fond, vous ne m'êtes pas du tout sympathique, mon garçon. Viens, Laura, partons. Pour toi, j'ai du respect, pas pour ton camarade.
– Ça ne va pas la tête? N'imagine pas une seule seconde que je vais te suivre. Sacha est mon ami. Lui, au moins, quand il l'a fallu, il a su prendre ses responsabilités.
– Serait-ce que tu comptes le rallier à ta cause. Comme tu as raison! Il fera un parfait petit bureaucrate. Affable, serviable et vraisemblablement servile.
- Je pourrais vous casser la gueule, mais vous êtes trop vieux.
– Tu as tort de t'en priver, Sacha, parce que tu gagnerais et qu'ensuite tu pourrais fourrer Laura dans ton lit. La récompense du héros, il ne faut pas cracher dessus.
– C'est déjà fait, connard.
– Divine surprise, Laura a un sexe et s'en sert. Bizarre qu'on ne t'ait pas exclue de LO? Serais-tu en mission d'infiltration? Pardon, je me trompe. On dit entrisme, n'est-ce pas ? Sauf que c'est lui qui t'est entré dedans.
– Fous le camp.
– Les grands mots ne te réussissent pas. Tu es risible. Sacha tout autant, qui se prend pour Hercule... De toute façon, j'allais me casser. Jenny a besoin de moi et je cours la rejoindre. Ne grimace pas, Laura. Ça fait ressortir tes lentilles. Ne crains rien, je ne m'en vais pas squatter ton espace vital. Je sais tenir mes engagements, je ne retournerai pas rue du Faubourg-Saint-Martin. Et pour cause, ta sœur m'attend ailleurs. Mais à l'hôpital, pas dans ma chambre d'hôtel.
– Quoi?
– On baisait sur le piano, elle est tombée, et, paf, une entorse.
– Hospitalisée pour une simple entorse ? Tu te paies ma gueule?
– Bien sûr.
– C'est pas vrai?
– Si, ça l'est. Jenny est au Val-de-Grâce.
– Mais c'est un hôpital militaire...
– Forcément, où voudrais-tu que la promise d'un soldat de fortune soit le mieux soignée?
– Putain, tu t'arrêtes de déconner, ou c'est moi qui t'éclate la tronche avec cette bouteille.
– Ne menace jamais, frappe d'abord. On ne t'a apparemment rien appris dans ta secte.
– On se calme. Laura, arrête, il s'agit de ta soeur, et vous, monsieur Logane, reprenez vos esprits.
– Mes esprits ?... Où sont-ils ? Vous les avez vus ? Dites-moi où ils se cachent. Non, réellement, ça m'aiderait, je les cherche depuis si longtemps.
– Laisse tomber, Sacha. On n'a pas besoin de lui. Je vais appeler l'hôpital.
– Si je puis me permettre, personne ne te renseignera à cette heure-ci. Attends demain matin et essaie de parler au général François Cartier. Vous êtes faits pour vous entendre. Hasta la vista, compañeros !
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