Soudain, l'amour

Guégan · Chapitre 50 sur 55

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Soudain, l'amour

Vingt-quatre

 

 

LE LENDEMAIN, APRÈS AVOIR DÉPOSÉ Jenny et consulté sa messagerie sur Internet, Max est reparti pour Biarritz afin de rendre la Polo au loueur. Il avait été convenu que chacun déjeunerait de son côté, Max ayant repéré, la veille, une librairie d'occasions dans laquelle il ne désespérait pas, si la chance lui souriait, de trouver l'un des livres dont il avait parlé à Jenny. Il en a été pour ses frais. En dehors de quelques raretés régionalistes sur le Pays basque, et d'une assez belle collection d'almanachs des années 30 et 40, les bacs n'étaient remplis que de poches et de livres neufs soldés. Le métier se perd. Où sont passés les chineurs auprès desquels sa génération s'est gorgée de lectures interdites? Quel sort réserve l'avenir à leur enfant si Jenny tombe enceinte ? C'est quoi, ce pays de merde ? Autant de questions sans réponses qui finissent par réveiller sa vieille complice, l'amertume. Max aimerait pouvoir lui appliquer le traitement qu'il réserve à ses écrits sur l'ordinateur. Pomme X, on coupe et on recommence. Dommage que l'inconscient se moque des règles informatiques, dommage surtout que je ne sache pas me contenter d'être encore en vie. En réponse, sa hanche se réveille. Quand ce n'est pas le bourdon, c'est madame la douleur qui rapplique, et l'autre folle qui, un pied dans la tombe, rêve d'un gros ventre, si c'est ça, la vie, pourquoi lui ferais-je les yeux doux? Là-dessus, Max pousse la porte de la Maison de la Presse, mais alors qu'il prévoyait de n'y passer qu'en coup de vent, le temps d'acheter ses journaux et les magazines de Jenny, l'imprévu se rappelle à son bon souvenir. Au rayon des romans policiers, malmenée par les dizaines de mains qui l'ont feuilletée et reposée sans se décider à l'emporter, la réédition de Ringolevio lui cligne de l'œil. Il y a encore de l'espoir, tant bien que mal l'héritage se transmettra, la jeune classe ne partira pas démunie à l'assaut du mensonge organisé... À qui jugerait exagérées, sinon invraisemblables, de telles sautes d'humeur, que ne soutiennent aucune analyse sociale, ni aucun euphorisant chimique, Max ne manquerait pas de répondre que l'homme qui cherche un puits dans un désert s'émerveille toujours de la moindre goutte d'eau. Il pensait cela dans les années 60, il le pensait moins quand il s'associa aux frères Kader, et plus du tout voilà une dizaine de jours tandis qu'il pénétrait dans la librairie proche du cimetière Montmartre. Faut-il croire que l'amour, ce mot que t'arrache Jenny chaque fois que tu jouis, te débarrasse de ta rouille?

– Monsieur... Est-ce que...?

– Jeune homme, quoi que vous vendiez, je ne suis pas acheteur.

– Je... Euh... Non... Mais pas du tout...

– Ne balbutiez pas. Soyez direct.

– Plus je vous observe et plus je suis persuadé que... Au fait, je suis assis là-bas, oui, sur votre gauche, la table où il y a cette...

– Vingt dieux, un prodige! Et moi qui craignais que les rouquines eussent été rayées de la carte. Ce bon point va vous valoir mon indulgence si vous vous décidez à me dire pourquoi vous vous dandinez devant moi. N'auriez-vous pas de quoi payer votre addition?

– C'est ma copine qui m'a invité.

– Les rouquines sont par nature fantasques et généreuses.

– Bon, je me lance... Ne seriez-vous pas Maximilien Périer-Lagrange?

– Vous permettez? Avant de vous répondre, il faut que je boive un coup.

– Je me suis trompé?

– Non. Mais il y a si longtemps qu'on ne m'a plus appelé ainsi. J'ai du mal à comprendre d'ailleurs comment un garçon de votre âge...

– À la maison, dans le bureau de mon père, il y a une photo de vous.

– De moi?

– Pas que de vous. C'est une photo de groupe que mon père a fait agrandir à cause de la présence de son propre père à vos côtés.

– Pour le coup, nous voici plongés dans les méandres de la préhistoire. Puis-je savoir de qui vous êtes le petit-fils ?

– De Paul Le Goff.

– Paul ?... Le grand Paul Alors j'imagine que vous êtes le fils de Manuel, mais quel âge avez-vous ?

– Dix-neuf ans.

 

– Il n'a pas lambiné, Manuel.

– Il va avoir quarante ans en décembre.

– Vous en êtes où ? Je veux dire, vous commencez, ou vous attaquez le dessert?

– On a déjà bu notre café.

- Venez en prendre un autre avec moi. Tous les deux, bien sûr.

– Ma copine reprend dans cinq minutes. Elle est hôtesse dans l'agence immobilière qui est juste en face.

– Ne me dites pas que, vous aussi, le travail vous appelle.

– Dans une certaine mesure, oui. Je ne suis que de passage, logiquement j'aurais dû repartir ce matin, sauf que je ne me suis pas réveillé et que j'ai raté mon train. Or le prochain part dans une vingtaine de minutes.

– Vous n'habitez pas Biarritz ?

– Mes parents, mais pas moi. Je me suis réinstallé à Paris depuis l'année dernière.

– Et vous y faites quoi?

– De la musique.

– Jazz, rock, rap, techno, world? Merde, j'ai oublié la valse musette.

– Et, pourquoi pas l'hymne olympique, tant que vous y êtes ?... Je suppose que vous n'aimez pas la musique d'aujourd'hui?

– Détrompez -vous. Suffit que ça swingue, et je suis client.

– Eh bien, moi, je mélange tous les styles.

– Écoutez, laissons de côté les considérations musicales. De toute façon, ce que je pense n'a aucun intérêt. Le Goff, c'est ma jeunesse, et depuis quelque temps tout ce qui me la rappelle me fait l'effet d'une potion magique. Maintenant que la porte est ouverte, on ne va tout de même pas la refermer, vous n'êtes pas de mon avis ?

– J'aimerais aussi qu'on se revoie, qu'on ait le temps de bavarder plus longuement. Je sais si peu de choses sur mon grand-père. Appelons-nous. Voici ma carte.

 

– Il a une carte ! Ça, c'est la classe. «François Le Goff, Ephémère Production. Dites donc, vous êtes gonflé.

– Je peux avoir votre numéro?

– En ce moment, je campe à droite à gauche, et je n'ai pas de portable.

– Appelez-moi.

– Promis.

– Si vous restez encore quelques jours dans la région et que l'envie vous prenne d'appeler mon père, il est dans l'annuaire, ne lui parlez pas de moi. Nous sommes fâchés. Invoquez le hasard, ce sera préférable, quoique, à votre place, je...

– François, j'y vais.

– J'arrive, Hélène.

– Je vous félicite, mademoiselle.

– De quoi, monsieur?

– De ne pas vous être pliée à la dictature des blondes.

 

– Oh, ça, si je pouvais, je me raserais le crâne.

– Vous auriez tort. Le rouge est une si belle couleur.

– Sauf chez les femmes, monsieur.

– À Paris, alors, jeune Le Goff?

– Certainement.

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