Soudain, l'amour
Quatre
LA NOUVELLE CHAMBRE dont Max a hérité se situe au dernier étage du palace, sous les combles. De belles dimensions, pas loin de trente mètres carrés, elle offre une vue des plus dégagées sur l'Étoile et, dans le lointain, sur les mégalithes de la Défense. L'oncle de Meyer, vieux beau volubile et charmeur, n'a pas lésiné. Il a ajouté au mobilier d'origine une table à tréteaux, le style architecte, verre détrempé, acier chromé, et un fauteuil club en cuir dans lequel Max se promet les petites siestes qui lui manquent depuis son arrivée à Paris. Pour l'instant, il est en train de mettre au point un emploi du temps censément idéal : réveil à dix heures, relecture des pages de la veille jusqu'à midi, déjeuner frugal sur place, écriture entre treize et quinze heures, sieste, puis fin d'après-midi et nuit en compagnie de Jenny. À peine l'a-t-il transcrit sur une feuille de papier qu'il la déchire. Comment a-t-il pu se laisser de nouveau tenter par ces habitudes de fonctionnaire à cause de quoi une vie se résume à des tranches horaires ? L'exemple de Jenny, fourmi davantage que cigale, l'a-t-il influencé ? La pensée l'en effleure, elle est séduisante, elle lui vaudrait absolution, mais il la repousse avec force. Chacun est responsable de ses actes. Ne cherche pas de fausses excuses. Pas toi. Surtout pas toi. Une fois de plus, Max se contraint à faire retour sur lui-même, une fois de plus il se revoit organisant minutieusement plans d'attaque et d'occupation, schémas d'infiltration et procédures de dissolution, quand, au détour d'un souvenir souvent ressassé, il entrevoit la promesse d'une réponse à laquelle il n'était pas préparé. Tel un médecin mettant, presque par inadvertance, le doigt sur le virus qu'il ne pensait plus découvrir, Max voudrait résister à ce qui pourrait n'être qu'une illusion supplémentaire mais finit par abdiquer. Il ne se dérobera pas devant l'évidence. Les germes du mal qu'il dénonçait dans ses tracts, puis dans ses pièces de théâtre, l'infectent pareillement. Lui aussi aspire à se soumettre à l'écoulement du temps. Lui aussi ne s'est survécu qu'en acceptant de se dédoubler, qu'en se résignant à intérioriser sa peur.
– Je viens de faire une découverte qui ne te plaira pas, Meyer.
– Stendhal était pédé?
– Ça, c'est connu.
– Ne raconte pas n'importe quoi.
– Tu serais bien avisé de te reporter à son Journal. Plus précisément à l'année 1814, lorsque les armées de la coalition antinapoléonienne occupent Paris. Désœuvré, Stendhal se rend au Théâtre-Français assister à une représentation du Barbier de Séville et se retrouve assis à côté d'un jeune officier russe dont il dit que, s'il avait été une femme, il serait tombé éperdument amoureux. Ensuite, il y a toutes ses amitiés masculines. Il n'admettait pour confidents que de jeunes hommes séduisants, même quand il avait atteint l'âge d'être leur père.
– Tu ne vas pas me fourrer ça dans le scénario?
– Je n'y avais pas songé, mais...
– Il n'y a pas de mais qui compte. Reste dans le registre des adolescentes, c'est déjà beaucoup, étant donné le raz-de-marée moralisateur... C'est quoi, ta découverte ?
– L'aliénation.
– Je respire. Tu t'es donc enfin remis à Marx?
– L'ai-je jamais quitté ? Blague à part, si je m'étais, comme tu dis, remis à Marx, je m'empresserais de le faire savoir, comme ça je redeviendrais à la mode.
– Tu as lu ce papier, c'était dans Libé samedi, je crois, sur le nouveau tic de langage qui nous parasiterait tous? Ça devrait te plaire, toi qui m'as fait une scène à propos de ces « un peu » qu'on entend et lit partout.
– J'ai acheté Libération samedi en partant pour Dijon, mais je me suis endormi dessus dans le train.
– Il paraît que le « comme ça » est en train de détrôner le « c'est clair ». Et que la littérature va en mourir.
– Tant mieux, qu'on la jette à la fosse commune !
– Donc, l'aliénation.
– Attends-toi au pire. Je viens en effet de comprendre qu'elle ne découle pas uniquement des rapports de production. Elle est, selon moi, contenue dans nos gènes. L'homme primitif ne s'est affranchi de l'état animal que pour ne plus supporter les conséquences de sa sauvagerie dont il lui reste malgré tout une trace qu'on appelle, je crois, le troisième cerveau, celui dont parlait Koestler à la fin de la vie. La horde supposait le pouvoir absolu du plus brutal sur le plus faible. D'accord ? Comment alors mieux expliquer la mutation de l'homme sinon par son désir, légitime autant que logique, de confier sa vie à un protecteur en échange de la garantie que sa mort serait le plus longtemps possible retardée? C'est là où l'on retrouve Marx, à ceci près que son hypothèse selon laquelle « mieux vaut une fin effroyable qu'un effroi sans fin » doit être comprise, non comme le combat final entre la bourgeoisie et le prolétariat, mais comme la guerre sans merci que devra se livrer l'homme pour liquider en lui-même sa part d'effroi. Il ne s'agit pas que de renverser la société, il s'agit de se renverser soi-même. Sinon, le Comité de salut public, la Tcheka, la Stasi, l'hôpital psychiatrique, la libre distribution des drogues et tranquillisants gagneront toujours.
– Logane, tu perds les pédales, là. C'est de l'idéalisme pur jus que tu me sors. Du Vaneigem mal digéré. L'homme a besoin d'un ordre qui régisse ses rapports à l'ensemble du groupe. Le tout est d'éviter que le pouvoir soit confié à une organisation quelle qu'elle soit.
– C'est déjà ce qui a foiré. Partout. Chez tous. Car c'est le refus de se reconnaître potentiellement mortel, c'est-à-dire fragile, inquiet, lâche, qui pousse le militant à voter les motions de confiance à ses dirigeants. Quelle tranquillité d'âme, ensuite.
– Tu me vises ?
– Sincèrement, je ne pensais pas à toi. Tu as été chef en second, puis tu as été brisé par le grand chef, donc je suppose que tu es vacciné et que tu ne rechuteras pas... Hier, au Quartier latin, j'ai croisé plusieurs cortèges qui manifestaient contre Le Pen. Sur la banderole que brandissait un tout jeune mec, j'ai lu un truc qui va te plaire : « Attention ! Ne pas voter peut provoquer un président grave. » Tu mises toujours sur le retour des luttes sociales ?
– Bon, écoute, j'ai deux personnes en attente au téléphone et un rendez-vous qui doit s'impatienter dans l'antichambre, rappelle-moi quand tu auras fini de cuver ton whisky, car tu as dû encore forcer sur la dose.
– Tu n'aimes plus les hommes ivres, Meyer?
– Si, mais après qu'ils m'ont rendu le travail que je leur ai commandé.
– Exploiteur.
– Pochetron.
– Tu t'es piégé, Meyer! En me traitant de pochetron, tu viens d'admettre que tu étais un exploiteur, puisque pochetron, je me flatte de l'être. C'est cela, la dialectique, Meyer. Elle finit toujours par avoir le dernier mot. Au revoir.
OceanofPDF.com