Soudain, l'amour
Neuf
MAX NE SE DÉCIDERA À RACONTER sa mésaventure à Jenny que le surlendemain, le matin où, ensemble, ils se rendent à l'IRM. Il avait pourtant voulu le faire dès qu'ils s'étaient retrouvés à la Rhumerie martiniquaise, persuadé qu'elle en rirait aux éclats, mais il en avait été dissuadé par son accueil. Le baiser glacial qu'elle s'était laissé arracher le surprit, et il le fut davantage quand Jenny lui demanda d'un ton vindicatif s'il espérait pouvoir la doubler en se tapant sa sœur. Elle n'enroba pas sa question d'un sourire canaille, elle la cracha comme si, en usant d'autres mots, elle risquait de s'étouffer. Elle ne lui laissa pas non plus le temps de répondre. Un flot d'accusations suivit d'où il ressortit, pour autant que Max sût les interpréter, que Jenny datait ses soupçons de leur première conversation téléphonique, tout de suite après la scène que lui avait faite sa cadette, lorsque Max s'était proposé de venir s'expliquer avec Laura. Preuve, affirma-t-elle, que tu envisageais déjà de te servir de moi pour arriver jusqu'à elle. Plutôt que de s'embarquer dans une longue justification, de l'étayer par des détails trop précis pour ne pas paraître fabriqués, Max abonda dans le sens de Jenny et lui reprocha d'avoir tant tardé à le deviner. Que croyait-elle qu'il était venu faire à Charléty sinon obtenir qu'elle le présentât à sa sœur? Mieux, pourquoi pensait-elle qu'il avait attendu minuit pour l'inviter à attendre un taxi, carrefour de l'Odéon? Petit à petit, Jenny avait abandonné ses airs hostiles, bien qu'elle continuât de l'écouter avec le masque d'un président de cour d'assises. Parce qu'un tel procès lui en rappelait d'autres, plus lourds de conséquences, Max interpréta comme il convenait les pensées de Jenny. Elle devait se reprocher de l'avoir accusé, mais elle ne s'en excuserait pas, ce n'était pas dans ses habitudes. Aussi était-elle probablement en train de chercher de quelle façon s'en sortir sans le secours de son amant. Si Max lui avait en effet tendu les bras, il se serait heurté à l'orgueil de la jeune femme qui l'impressionnait encore plus depuis qu'elle avait pressenti le danger que représentait sa sœur. Il en aurait pleuré de se savoir à ce point désiré mais, dans le même temps où il se laissait manœuvrer, il sentait ses doigts impatients de reprendre possession du corps de Laura. C'est donc dans le taxi les emmenant, ce vendredi matin, à la clinique des sports que Max apprend à Jenny, qu'il tient enlacée, comment il aurait très bien pu rater leur rendez-vous de mercredi. Il évite de mentionner les lycéennes, la manifestation, et va jusqu'à inventer un tout autre motif d'arrestation. Il n'a pas supporté, dit-il à Jenny, la brutalité des CRS lorsqu'ils ont interpellé une chanteuse dans les couloirs du métro Odéon. Pourquoi ment-il? Pour le plaisir que lui procure son amoureuse en le récompensant d'une caresse à laquelle il est si sensible? Ou pour ne pas donner de nouveaux arguments à sa jalousie? Lui-même l'ignore. Il a toujours vécu ainsi. Bien qu'il se soit convaincu de devoir changer de style, il persiste à vouloir tricher avec les émotions.
– Vous suivez ou vous voulez que je vous explique ce que je vois sur les écrans?
– Pour être franc, docteur, ces clichés ne m'évoquent pas grand-chose. Je suis perdu.
– Je ne vais pas vous faire un cours, mais sachez que votre fille n'a rien. Les images sont nettes et ne laissent aucune place au doute. Vous devez être rassuré?
– À qui le dites-vous! Donc, aucune tumeur ?
– Pourquoi une tumeur? Il y a tant d'autres possibilités dans le cas de céphalées.
– Je n'ai prononcé le mot de tumeur que parce que, justement, j'ignore tout de ces choses-là.
– Sur la demande d'IRM, que j'ai sous les yeux, l'examen n'a été prescrit qu'à cause d'un accident de moto, déjà ancien d'ailleurs.
– Vous n'auriez pas par hasard le résultat de ses analyses de sang?
– Non. C'est votre fille qui doit les avoir. Elle ne vous les a pas montrés?
– Eh bien, non.
– Craignez-vous qu'elle vous cache quelque chose? Vous savez, en général, quand une patiente est inquiète, elle en parle à ses proches, et à plus forte raison à son père...
– Ce doit être mon imagination.
– Sans doute, à moins que, se méfiant de vous pour des raisons que j'ignore, elle n'ait pas voulu vous alarmer.
– Ne me dites pas ça, sinon je vais recommencer à broyer du noir.
– Pendant qu'elle se rhabille, je peux, si vous le désirez, téléphoner à l'étage du dessus et demander au labo ce qu'il en est.
– Laissez tomber.
– Comme vous voulez. Elle vit chez vous?
– Qui? Ma fille? À l'âge qu'elle a? Elle a sa vie depuis longtemps et je ne l'ai accompagnée que... Mais pourquoi me posez-vous cette question?
– Parce que vous auriez pu...
– Fouiller dans ses affaires? Pour qui me prenez-vous, docteur? Je ne suis pas ce genre de père. Si ma fille ne m'en a pas parlé, c'est que, comme vous venez de le dire, tout va très bien.
– En effet, c'est la sagesse même que de le penser. Sur ce, je vous abandonne, il faut que j'aille dicter mon compte rendu tant que j'ai une secrétaire sous la main.
– Je vous remercie, docteur, de m'avoir permis d'assister à cet examen.
– C'était la moindre des choses. Allez donc la rassurer. Et arrêtez de vous torturer les méninges.
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