Soudain, l'amour

Guégan · Chapitre 49 sur 55

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Soudain, l'amour

Vingt-trois

 

ELLE VIENT DE SE RAPPELER où elle avait rangé la canne de son grand fils, le demi de mêlée de l'équipe locale victime l'année dernière d'une déchirure ligamentaire du genou. Loué soit le Seigneur, Monsieur va pouvoir s'épargner de descendre au bourg s'en acheter une, d'autant que le pharmacien doit en être à court. C'est que la saison de rugby touche à sa fin. Entre nous soit dit, ajoute la gardienne en fronçant les sourcils, je vous avais mis en garde, rien de pire que l'eau glacée pour réveiller les vieilles douleurs. Max ne la dément pas. Tant qu'à faire, mieux vaut qu'elle attribue son boitillement à une crise de rhumatismes qu'à l'exploit amoureux dont il s'est cru capable en se laissant submerger par l'impétuosité de Jenny. Lui dire la vérité scandaliserait inutilement cette femme si serviable qui se signe chaque fois que, dans le couloir du premier étage, elle passe devant le James Dean crucifié, peint par un émule de Dali ou de Warhol. À bientôt soixante ans, baise-t-on encore debout avec une sportive pendue à son cou quand on a la hanche déglinguée ? Oui, et même plutôt deux fois qu'une, quitte à en payer le prix, se répond Max en entendant le pas de Jenny dans l'escalier.

 

– Et l'ETA, tu n'as jamais donné?

– Je n'ai aucune sympathie pour les nationalistes.

– Bien, je coche la case correspondante.

– C'est quoi? Une liste ?... Me soumettrais-tu à un questionnaire ?

– En effet, j'ai décidé de ne plus naviguer à l'aveugle avec toi, histoire de nous éviter d'autres disputes.

– Tu aurais dû commencer par me demander quelle était ma marque de préservatifs.

– Pas besoin, j'ai l'œil. À propos, si on laissait tomber ces machins-là ?

– Il me semble qu'au moins une fois cette nuit on l'a déjà fait, et qu'on a peut-être eu tort.

– Quand je viole, je viole. Pas de pause capote, ça casserait le rythme.

– Là, tu n'as cassé que ma hanche.

– Mais je te trouve encore plus désirable avec une canne.

 

– Conclusion: plus de préservatifs.

– Eh oui, la nature doit reprendre ses droits. Moi-même, j'envisage d'arrêter la pilule.

– Chercherais-tu à me faire comprendre que tu caresses le projet d'être mère?

– En un sens, oui.

- En un sens, seulement? Quel est l'autre?

– L'envie de te sentir vraiment dans mon ventre.

– Je croyais que c'était un vagin.

– Ne prononce pas ce mot, je ne l'aime pas. À mon avis, ce sont les hommes qui l'ont inventé, pas les femmes.

 

– Tu aurais préféré quoi?

– J'aurais choisi un nom de fruit, ou de fleur. Quelque chose qu'on ait envie de sentir, de lécher, de croquer.

– Consulte donc un dictionnaire d'argot, les voyous ne t'ont pas attendue pour le faire.

– Si c'est à moule que tu...

– Non, je songeais à l'abricot fendu.

– Abricot fendu ? Ce n'est pas un fruit féminin, ça.

– Il y a aussi figue.

– Je demande à réfléchir.

– Réfléchis, mais réfléchis aussi au fait qu'il n'est pas certain que ce soit le bon moment pour une grossesse.

– Rapport à ma chimio ?

– Pas seulement.

 

– Il y aurait bien une autre possibilité.

– Laquelle?

– Tous les deux, on signe le contrat suivant : sitôt la tumeur cramée, tu me fais un gosse. Disons que tu essaies.

 

– Merci pour la restriction... Une question, cependant. A quoi servirait un tel contrat si, au bout du compte, nous n'en avions plus envie?

– Te fatigue pas, j'ai compris. Cet enfant, tu n'en veux pas.

– Je mentirais si je te contredisais.

– Vu ce que je viens de dire, tu seras sans doute étonné d'apprendre que, moi aussi, j'hésite.

– Mais tu aimerais tout de même.

– Oui, et pourtant lorsque j'entends une collègue au lycée me confier qu'elle vient de décider de faire un bébé, je me retiens pour ne pas lui cracher à la gueule. Un enfant, ce n'est pas un objet qu'on fabrique, c'est de l'inconnu, comme l'amour, c'est toujours une surprise, bonne ou mauvaise.

– Un jour que Michel Leiris dansait avec une femme qu'il désirait, elle lui confia qu'elle était enceinte... Devine quelle a été sa réaction?

– C'est un écrivain, ce Leiris ?

– Oui, et l'un de mes préférés.

– Il s'est enfui?

– Non.

– Il a fait un infarctus?

– Pire, il n'a pas pu s'empêcher de vomir sur sa cavalière.

– Tu veux dire qu'il l'a insultée?

– Non, il lui a vomi dessus. Littéralement.

– Tu comptes l'imiter?

– Je ne t'ai raconté cette histoire que pour gagner du temps. Je voulais essayer d'imaginer comment, moi, je réagirais si tu m'annonçais une telle nouvelle dans six mois ou plus.

– Et tu as trouvé?

– Je pense que je prendrais immédiatement rendez-vous avec un chirurgien.

– Pour me faire avorter?

– Non, pour la pose d'une hanche artificielle et, allons jusqu'au bout, pour un pontage de l'aorte.

– En somme, tu viens de me déclarer que tu es prêt à faire de vieux os.

– Il faudra bien que je conduise mon enfant à l'école et que je séduise les mères de ses copains et copines.

– Pourriture.

– Attends, ça c'est la partie plaisante, le happy end dont tout un chacun raffole, mais il y a un revers à la médaille. Et quel revers ! Une supposition que le grand jeu redémarre, comment pourrais-je reprendre ma place à la table si je dois m'occuper d'un gosse?

– Ton père l'a bien fait.

– Regarde le résultat.

– Tu n'es pas à plaindre.

– C'est que tu ne sais pas tout.

– Et je me fiche de le savoir. Garde tes secrets pour les écervelées que tu dragueras pendant que je serai enceinte... En attendant, puisque l'amour ne m'est pas encore interdit, si on s'enfermait entre quatre murs?

– Déjà?

– Oui, tout de suite. Tu n'as qu'à te démerder pour nous dénicher un hôtel. Oubherais-tu que la mort a préempté le terrain?

– Tu es incroyable. Du rayon layette, nous voici revenus à l'étage des linceuls.

– C'est l'attitude que t'ont recommandée les toubibs? Traiter mes angoisses par la grosse rigolade? Si oui, ne les écoute pas. Nous sommes des bêtes sauvages, je ne veux pas que tu me traites autrement.

– Ça te travaille ?... Qu'est-ce que je dis ? Tu parles d'une question à la con!! Excuse-moi, je suis nul, archinul, mais mon vocabulaire s'appauvrit quand...

– Quand la mort vient sur le tapis? Pourtant, tu es le premier à l'agiter lorsqu'il s'agit de toi.

– Tu as peur? Tu ne devrais pas. Tout va bien se passer...

– Tu en es si persuadé que ça?

– Absolument.

 

– Il n'empêche que, cette nuit, avant notre réconciliation, je n'ai cessé de songer avec effroi au temps que nous étions en train de gaspiller.

– Pour l'hôtel, je sais où nous allons aller.

– Non, mais j'halluciné, tu connais aussi San Sébastian?

 

– J'y suis venu cinq à six fois, entre 64 et 66.

– Si ce n'était pas pour l'ETA, c'était pour qui?

– Il aurait mieux valu que tu me demandes la raison de ces voyages en terre franquiste. Je t'aurais répondu que je faisais le livreur à l'époque.

– La drogue?

– Qu'est-ce que tu vas imaginer? Non, j'apportais à des gens qui me ressemblaient du matériel qu'on n'achète pas au coin de la rue.

– La drogue, tu y as touché?

– Tu reprends ton questionnaire?... Bon, j'ai fumé du H, j'ai pris de l'acide, j'ai touché à la poudre, mais juste pour suivre le mouvement. L'alcool et le tabac m'ont toujours suffi. Difficile de changer de style quand on en a trouvé un... Mais toi?

– Moi... Ne me juge pas, hein? Moi, je ne dis jamais non, encore aujourd'hui, lorsque l'occasion se présente de sniffer une ligne de coke.

– Tu en as avec toi?

– Non, mais il ne doit pas être difficile d'en trouver dans une station balnéaire aussi chic.

– Tu en as consommé depuis qu'on est ensemble ?

– Deux fois. Quand je me suis pointé à ton hôtel la première fois, et quand tu es rentré de Dijon.

– Tu en as parlé au pneumologue?

– Oui.

– Et alors?

 

– Il préférerait que, pendant la chimio, j'arrête, ou que je remplace la coke par un pétard.

– Ces militaires, tout de même!

– Il est loin, ton hôtel?

– À cinq, dix minutes à pied, dans la vieille ville. Sans canne, évidemment... Donc, ne m'en veux pas si, avec, c'est plus long. On pourrait prendre la voiture, mais il est plus sage de la laisser au parking. Là-bas, pour se garer, c'est galère.

– Sans vouloir te mettre la pression, et te forcer à me prendre la main comme un gentil infirmier, sache que je suis en train de perdre patience.

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