Soudain, l'amour

Guégan · Chapitre 45 sur 55

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Soudain, l'amour

Dix-neuf

 

 

ALI N'A PAS MÉGOTÉ. Il a craché cinq mille euros mais a refusé que Max lui signe une reconnaissance de dette comme du temps où, ne négligeant aucune occasion de hâter sa faillite, Logane dilapidait au poker l'argent sale que lui rapportait son association avec les frères Kader. Tandis que nombre de ses camarades choisissaient de quitter la scène politique en tombant dans l'alcoolisme, l'overdose, voire la folie, et qu'ils disparaissaient sans que les ronge un quelconque sentiment de culpabilité, Max, dans son refus viscéral du suicide, avait cherché à se renier afin de pouvoir se mépriser chaque jour de sa nouvelle vie. Ce n'est pas pour éviter de s'entendre condamner qu'il ne s'est jamais ouvert à qui que ce soit de ses activités délictueuses, le dégoût que lui inspirait sa personne y aurait trouvé son compte, mais parce qu'il s'était interdit d'entraîner dans sa chute les voyous qui lui faisaient confiance. Au croisement de la rue de la Grange-aux-Belles, qu'il a descendue à pied, et du quai de Valmy, où il espère arrêter un taxi, Max est à présent convaincu qu'il doit la vérité sur ces années-là. Mais à qui? Pas à Jenny. Elle manque de méchanceté dès qu'elle n'est pas en cause. Max serait trop vite pardonné. Sans compter qu'il doit l'aider à vivre, et non l'impliquer dans son inconduite. Et s'il allait tout avouer à Schmidt? Lui, peut-être, se moquerait des prescriptions et l'accablerait, mais Max a tant de choses à régler, comme de confirmer auprès de l'agence de Passy la location de cette maison de Bidart, qu'un détour par le XIVe arrondissement lui semble inenvisageable. Un taxi en maraude surgit, ralentit, mais repart en klaxonnant rageusement quand Max, baissant la main, feint de regarder ailleurs. La proximité de la rue du Faubourg-Saint-Martin vient de lui rappeler qu'à cinq minutes de là, un tribunal est toujours prêt à siéger.

– Tiens, Max ! Qu'est-ce que tu viens faire ici ? Me présenter tes excuses ?

– Mieux que ça, Laura, je viens te faire juge de mes saloperies.

– Tu ne vas pas recommencer? Tes états d'âme n'intéressent plus personne. Jusqu'à nouvel ordre, il n'y a que Jenny qui compte... Et si tu avais eu l'intention de te faire pardonner de me l'enlever, trêve de blabla, c'est la meilleure solution. Et quand je dis la meilleure, je n'ai en vue que ses intérêts, pas les tiens, ni les miens. Je suis encore capable de comprendre que Jenny, dans l'état où elle est, a besoin de se mettre entre parenthèses. Et puis, elle t'aime. De sorte que je n'ai rien à redire à la solution que vous avez choisie.

– Ce que j'ai à te confier ne concerne pas ta sœur. J'ai des comptes à rendre, et je t'ai choisie pour les entendre, car il n'y a que toi qui en aies le droit. C'est à ta génération que la mienne doit apprendre de quelle façon elle s'est survécu.

– Envisages-tu de me faire un cours d'histoire?

– Presque. Je vais te raconter Logane. Pas celui de l'espoir, celui d'après.

– Et mes révisions ?

 

– S'il te plaît, épargne-moi l'ironie. Elle ne convient pas à la fonction que tu vas devoir exercer.

– Ne te trompe pas d'interlocutrice, Max. Contrairement à l'idée que tu te fais de moi, je déteste les procès, les excommunications, et plus encore les procureurs.

– Je me charge d'être mon propre procureur. Je ne veux pas courir le risque que tu me montres de la pitié.

– Confesseur, ce n'est pas mieux.

– Ne crois pas que je viens ici te réclamer une quelconque absolution. Non, de toi, je n'attends qu'une chose. Que tu aies de la mémoire pour te souvenir plus tard, quand nous ne serons plus là, à quels compromis sont arrivés tes aînés lorsque le cours de l'histoire ne s'est plus accordé à leurs rêves.

– Si tu fais des phrases, c'est que tu as bu...

– Pas une goutte.

– Tu veux un café?

 

– Non, de l'eau. Beaucoup d'eau.

– Tu sais ce qu'on dit : « Toute l'eau de la mer ne suffirait pas à laver une tache... »

– Suffit, je connais mes classiques. Merci. Assieds-toi et écoute. Voilà, en janvier 1971...

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