Soudain, l'amour

Guégan · Chapitre 17 sur 55

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Soudain, l'amour

Dix-sept

 

MAX N'ÉTAIT PAS REVENU dans ce cimetière depuis une quarantaine d'années. Il n'a pas le culte des morts. Chaque fois que l'un des complices de sa jeunesse disparaît, il se fait un devoir de n'assister ni à la mise en bière ni aux obsèques. Il avait dix-sept ans quand il a pris cette décision. Paul, son frère aîné, que le Parti de leur père avait exclu au prétexte qu'il soutenait les réseaux d'aide aux nationalistes africains, venait de faire une chute mortelle dans les Alpes. Jusqu'alors, Max n'avait vu de cadavres que sur un écran de cinéma ou une scène de théâtre. Il lui était difficile d'imaginer que le visage de Paul n'offrirait pas l'espèce d'apaisement à laquelle les acteurs l'avaient habitué. Ce qu'il découvrit ce jour-là en se penchant par-dessus le cercueil l'épouvanta. Dans les mois suivants, sitôt qu'il cherchait à se remémorer Paul, il ne se le représentait qu'affreusement défiguré. Ses morts, et Max en a eu plus que sa part, il a toujours voulu, à compter de ce jour, les conserver doués de vie, les revoir tels qu'ils avaient été au temps où ensemble ils partageaient la peine et la joie. Ainsi sa lecture du Rouge et le Noir, alors qu'il venait d'entrer en classe de quatrième, la devait-il à ce frère qui allait signer Armance ses articles contre la ligne de Thorez dans Clarté, le mensuel de l'Union des étudiants communistes dont il était l'un des dirigeants. Max vient d'y repenser tandis qu'il relit l'inscription, Scrisse, Amo, Visse, que les amis de Stendhal ont fait graver sur son monument funéraire. Depuis qu'il travaille à son scénario, Max a découvert que l'ordre des mots, tel que l'avait fixé l'écrivain, a été inversé. Lui aussi avait vécu et aimé avant d'écrire, et non le contraire. On ne se méfie jamais assez de ses zélateurs.

 

– Puis-je vous aider, monsieur?

– A priori non, à moins que je ne trouve pas ce que je cherche.

– Et vous cherchez quoi?

– Au fond, je l'ignore... Il y a longtemps que vous avez ouvert cette librairie?

 

– Cinq ans bientôt.

– Auparavant, qu'est-ce qu'il y avait comme magasin ici?

– Une mercerie.

 

– Maintenant que vous le dites, je la revois... Vous êtes contente? Les affaires marchent?

– Le neuf, couci-couça, à cause de la concurrence, mais l'occasion, c'est nettement mieux.

– À une époque, j'ai caressé le projet d'ouvrir une librairie dans ce quartier.

– Vous avez eu raison de ne pas donner suite.

– Voilà une remarque amusante dans la bouche d'une libraire.

– C'est que je suis un cas à part dans le métier. Je vis seule, je travaille seule. Je ne sors jamais. Je ne bois ni ne fume. Je ne m'habille qu'aux Puces. Pas de voiture, pas de maison à la campagne, pas de fil à la patte et pas de...

– Arrêtez, c'est trop! Pensez à vos prochains clients.

– Et si vous étiez le dernier? Il est déjà tard.

– Impossible, mon ombre me suit toujours.

– Eh bien, on lui dira que personne ne m'aime et que je n'aime plus personne.

– Ah, non, pas de littérature ! Ça nuit à mon équilibre nerveux.

 

– Vous, vous ne vivez pas à Paris.

– Ça s'entend autant que ça? Ce doit être le contrecoup des verres de rhum que je me suis enfilés avant de pousser votre porte.

– Que vous ayez bu n'a aucune espèce d'importance. Quant à votre accent, car vous en avez un, léger mais perceptible, il n'est pas davantage en cause, les provinciaux sont légion dans cette ville. Par contre, vous semblez ignorer que Paris ne favorise pas les liaisons durables.

– Félicitez-vous-en.

– Quoi ? Vous ne protestez pas ? Je vous croyais homme à n'envisager les choses que du bon côté.

– Vous vous êtes piégée, voilà tout.

– Dites-moi donc pourquoi.

– Vous manquez de pratique dans l'usage de la noirceur. Le pessimisme, puisqu'il faut le nommer, ne se résume pas à quelques considérations négatives autant qu'intempestives sur ses propres difficultés. Le pessimisme ne vaut que s'il ferme la porte à l'inespéré et, dans votre cas, convenez que ce serait difficile. Vous me faites plutôt penser à ce que Paulhan disait sur les gens qui cassent un de leurs lacets et qui maudissent aussitôt les fabricants de chaussures. Le pessimisme n'est donc pas à la portée du premier venu. C'est une longue patience. Les prédispositions ne suffisent pas. Il faut avant tout se mettre dans la situation où tout espoir équivaut à une perte de temps. Quand je voulais être libraire, j'avais encore le sentiment de pouvoir être utile. Comme vous, à l'instant, lorsque vous vous êtes proposée de m'aider dans mes achats. Vous devez penser qu'il existe de bons livres, qu'il faut les lire, en un mot vous continuez de miser sur l'avenir. Pas moi. Je me contente d'attendre que le jour s'achève. Après, on verra... Quant à vos idées noires, un coup de gomme, et il n'en restera plus trace. La proximité du cimetière ne doit pas y être étrangère. Déménagez, changez d'air, et nous en reparlerons. Ou alors imitez-moi, buvez. Buvez jusqu'à plus soif, jusqu'à devenir une machine à débiter des lieux communs.

– Vous n'avez pas l'alcool perspicace... Qui vous dit que je n'ai pas, en connaissance de cause, choisi le voisinage de ce cimetière? Les morts ne posent plus de questions. Ils écoutent sans piper mot. C'est reposant. Et puis, je vous le répète, il y a les livres.

– Vous voulez dire que les livres vous répondent?

– Comment? Vous l'ignoriez?

– Écoutez, je ne sais pas vous, mais moi j'aime la vie parce que je sais qu'elle a une fin. Oh, et puis zut, revenons à l'objet de ma visite dans votre librairie.

– Somme toute, vous vous laissez facilement abuser par les apparences.

– C'est en effet un plaisir que je ne me refuse pas, à ceci près que j'ai tendance depuis peu à peser le pour et le contre.

 

– Seriez-vous en train de m'avouer que vous devenez lucide?

– Je pense plutôt que je perds le goût du danger.

– Mais c'est cela, la lucidité, admettre que le danger n'est qu'une illusion de l'esprit. Personne à part vous ne souhaite votre perte. Même les femmes. Et Dieu sait qu'elles auraient des raisons de se venger!

– D'où tirez-vous cette impression? Il y a d'autres façons, plus radicales, de se mettre en danger que de courir après une femme.

– Je n'en connais pas d'autre, quand, comme vous, on choisit d'entrer dans une librairie.

– Aurais-je dû préférer une armurerie?

– Une librairie, c'est aussi une armurerie... Vous revenez du cimetière?

– Oui. Mais entre ma visite chez vous et le cimetière, il y a eu une halte prolongée au comptoir du bistrot qui est au coin de la rue.

– Intéressant! Je ne dis pas ça parce que vous avez bu. Mais qu'un pessimiste, qui ne peut s'empêcher d'être amoureux, rende visite aux morts, voilà qui est intéressant et qui donne à réfléchir.

– À quoi?

– Patience. J'essaie de me mettre à votre place.

– Ce n'est quand même pas banal, en ce moment je ne rencontre que des voyants. Hier encore...

– Au risque de vous désobliger, je ne vous vois pas allant vous recueillir sur la tombe d'un être qui vous a été cher, vous êtes trop préoccupé de vous-même.

– Moins que vous ne le pensez.

– Non, vous êtes entré dans ce cimetière en curieux, encore que vous saviez ce que vous cherchiez. Serait-ce la tombe de Charles Fourier? Impossible, vous êtes hostile au bonheur organisé. Donc, écartons Fourier. Pourquoi pas Dumas fils ? Il est cynique, blasé. La Dame aux camélias n'a été écrit que pour donner le change.

– Je n'ai jamais réussi à aller jusqu'au bout.

– Alors, il ne reste que Heine ou Stendhal.

– Je vais vous faciliter la tâche. Vous n'auriez pas le livre de Romain Colomb sur son cousin...?

 

– Bien sûr, Stendhal! À l'approche de la soixantaine, ce qui doit être votre cas, les hommes qui doutent, tout en se le reprochant, y reviennent toujours. Je vous aurais cru plus original.

– J'essaie encore de l'être.

– Mais vous vieillissez.

 

– Détrompez-vous. Je me sens plus jeune que je ne l'ai jamais été.

– Stendhal aussi.

– Nouvelle erreur. Sans doute l'aurez-vous trop vite lu. Il se savait condamné et il aurait volontiers signé un pacte avec le diable s'il avait pu retrouver ses vingt ans.

– Pas vous?

– Vous ne m'avez pas écouté. Je reconnais avoir vécu plus d'une vie, mais à chaque fois que j'en aborde une nouvelle, et c'est le cas en ce moment, j'oublie les autres.

 

– Vous mentez.

– Je vous l'accorde, mais qu'est-ce que ça change ? Un comédien aussi ment et pourtant, quand vous le voyez, quand vous l'entendez, vous vous laissez emporter par le personnage qu'il incarne.

– Sauf que vous n'êtes pas un comédien. Vous êtes même loin de l'être puisque vous écrivez vos propres reparties.

– Si au lieu d'être libraire vous étiez juge, j'aurais fort à faire pour établir mon innocence, n'est-ce pas?

– Je vous l'ai dit : je n'aime personne.

– C'est vous qui mentez maintenant.

– Je n'ai pas dû être assez claire. Aimer, pour moi, c'est donner et se perdre... Oublions donc ce verbe aimer qui vous tient tant à cœur et disons plus simplement que je ne m'attache plus à personne.

– Qu'est-ce qui vous permet de penser que personne ne vous aime?

– Mon petit doigt.

– Alors, là, je m'incline. On ne peut rien contre le petit doigt.

– Vous avez une très jolie canne.

– Elle est magique... comme votre petit doigt.

– De quoi vous protège-t-elle ? Des mauvais esprits ?

– Elle fait mieux que ça, elle me prévient des changements de temps. Ainsi je peux vous annoncer qu'il va pleuvoir ce soir.

– Se transforme-t-elle en parapluie?

– Hélas ! non... Alors, ce récit de Romain Colomb, vous l'avez?

– Pas en occasion, mais en reprint. Vous le voulez ?

– Oui, et si vous pouviez me faire un paquet-cadeau, je vous jure de vous envoyer tellement de nouveaux clients que vous serez obligée d'engager une employée.

– Par bonheur, je déteste les paquets-cadeaux. Les livres se suffisent à eux-mêmes.

– Tant pis. Mais j'y pense, auriez-vous aussi Odile?

– De Queneau?

– De qui d'autre?

– Ne soyez pas impertinent... Je crois que oui. Elle a de la chance, cette dame. Deux beaux livres d'un coup. Elle va se sentir revivre. Dommage pour vous.

– Erreur, il y a deux dames, si je puis dire. Chacune aura le sien.

– Diable, n'auriez-vous pas fait votre choix?

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