Soudain, l'amour

Guégan · Chapitre 28 sur 55

Pages du PDF

Soudain, l'amour

Deux

 

 

LES ABORDS DE LA CLINIQUE DES SPORTS sont plus calmes que le boulevard Saint-Michel. Bien qu'il soit sorti sans sa canne, Max a marché vite. Il est pile à l'heure. Au bout d'une dizaine de minutes, il commence à se dire qu'il va devoir patienter un tour de cadran. S'il était plus sûr de lui, il repartirait s'asseoir dans le café qu'il a dépassé en venant, mais il se peut que les médecins aient pris du retard sur leurs rendez-vous et que Jenny recouvre sa liberté alors qu'il sirotera une bière. Ils se rateraient, la sortie de la clinique étant hors de portée de vue du café. À sa place, n'importe qui irait s'installer dans la salle d'attente, voire dans le hall d'entrée où une chaise vide, il l'aperçoit à travers la porte vitrée, attend qu'on l'occupe. Du moment qu'il n'est pas obligé d'y pénétrer pour son propre compte, les établissements hospitaliers, autant que les cimetières, effraient Max. Quand ses deux amis sont morts, le premier en 89 du sida et le second en 96 d'un cancer du foie, c'est à lui que l'on a annoncé la gravité de leur état, sous le prétexte que ces malades-là s'étaient déclarés sans famille. C'était vrai pour José, l'héroïnomane que sa compagne avait fui du jour où sa séropositivité avait été constatée, ce ne l'était pas pour Bernard, divorcé mais père de deux grands enfants. Bernard s'était cependant obstiné à les tenir à l'écart. Il n'était pas question, avait-il déclaré, que ces garçons souffrent de le voir décliner jour après jour. Lui aussi voulait rester dans leur souvenir l'homme fort et intrépide qu'ils avaient aimé, de sorte que Max avait hérité de son agonie.

 

– Tu ne m'en veux pas trop de t'avoir fait attendre? Et pourquoi n'es-tu pas entré? Il y a une machine à café au rez-de-chaussée.

– Je prenais l'air, mais pour être honnête je commençais à avoir froid.

– On va aller se réchauffer dans un grand lit. Allez, en avant, marche!

– Pas si vite, s'il te plaît.

– Excuse-moi... Merde, quand je pense que c'est à cause d'un résultat d'analyse de sang qui a traîné, traîné.

– Rien de grave?

– Pas que je sache, mais en général je fais ça le matin en entrant, et en début d'après-midi ils ont tout noir sur blanc. Pas cette fois. Ils devaient savoir que j'avais un amoureux qui m'attendait dehors et qui avait oublié sa petite laine.

– Tu es là depuis ce matin?

– N'aurais-tu pas remarqué que je me suis tirée dès l'aube sans même prendre de petit déj ?

– Tu n'es pas si silencieuse que tu l'imagines. Mais j'ai pensé que tu voulais passer chez toi rassurer Laura et que je n'avais pas le droit de te retarder.

– En fait, le matin, tu n'y restes qu'une heure dans cette turne, le temps de faire analyses de sang et d'urine, plus une scintigraphie. Et tu reviens l'après-midi pour l'auscultation et le verdict. C'est une journée inoubliable dans le genre poupée Barbie qu'on tripote dans tous les sens.

– Bon, alors, tout va bien. Apte au service?

– Je suis nickel. Ils veulent juste me revoir à la fin de la semaine pour une IRM de la tête, à cause de mon accident de moto de cet hiver, et encore c'est parce que j'ai été assez bête pour leur en parler.

– Tu t'es plantée?

– J'étais à l'arrière, on a dérapé, et j'ai tapé, mais pas fort et avec un casque en plus, contre le flanc d'un autobus. Même pas d'hématome, une radio impeccable. Rien, quoi!

– Mais pourquoi leur en as-tu parlé?

– Parce qu'ils m'ont demandé s'il m'arrivait d'avoir mal à la tête.

– Tu es migraineuse ?

– Pas depuis quelques jours... Dès que je ne stresse plus, que je décompresse, ma tête me fout la paix.

– Faut suivre quand même, ils n'ont pas tort. C'est quel jour, l'IRM?

– Vendredi.

 

– Veux-tu que je t'accompagne?

– Tu en as envie ?

 

– Là n'est pas la question.

– Moi, je ne dis pas non. J'adorerais que tu me tiennes compagnie.

– Compte sur moi, alors.

– On prend le métro?

– Pour aller où ?

 

– Mais au pieu!

– Lequel?

– Le mien. Laura ne doit rentrer qu'à minuit, et peut-être même plus tard. Ils ont une grande réunion. À propos, tu sais une chose, ta cote est remontée de quelques points depuis que je lui ai appris que tu étais hostile au vote Chirac.

 

– Tu l'as vue quand?

– À midi, évidemment.

– Est-ce que tu en as aussi profité pour lui dire que je n'avais jamais été ton prof de philo ?

– Oui, mais elle le savait. Elle avait vérifié.

– Bons réflexes, excellente militante. Et elle a un amoureux, ta sœur ?

– En quoi ça t'intéresse?

– Toujours la curiosité, le plus exigeant de mes vices

 

– J'ai l'impression, mais c'est secret défense, qu'elle est moins aventureuse de ce côté-là que je l'ai été.

– Elle n'a jamais essayé de te recruter.

– Une fois, l'année dernière. Elle m'a traînée à leur fête annuelle, dans le Val-d'Oise, mais ça m'a gonflée plus qu'autre chose.

– Je vais te dire une chose, tu n'es pas faite pour LO.

 

– Pourquoi ? Parce que la politique ne me branche pas?

– Non, parce qu'ils t'obligeraient à ne plus écarter les cuisses.

 

– C'est ton quart d'heure romantique qui commence ?

 

– Je les connais, les copains à Arlette. Des pisse-froid. Et des frustrés.

– Je pourrais les dévergonder.

– Essaie, et si tu y parviens, écris un livre, tu en vendras plus qu'un astronaute retour de Saturne.

– Tu n'as plus froid?

– Je gèle. Erreur, je brûle d'impatience.

OceanofPDF.com