Soudain, l'amour
Quatre
IL SORT LA GITANE DE SA POCHE. Elle a perdu la moitié de son tabac et fait peine à voir. Tout juste s'il parviendra à en tirer deux ou trois bouffées. Quel imbécile ! Il aurait dû en prendre soin. C'est à ce type de détails cliniquement absurdes, un cylindre de papier mutilé, que Max Logane évalue son déclin, et non aux symptômes indiscutables de la sénescence, hanche foutue, aorte en perdition, que lui énumèrent les médecins lorsqu'il les consulte. Quant à écouter et suivre leurs recommandations, tintin! Hier matin encore, au Val-de-Grâce, Max a pris à la blague les conseils du général. Il n'est pas près de s'arrêter de fumer et de boire. D'accord, il ne s'alignerait pas au départ d'un marathon, mais il peut encore taper sans trembloter dans un punching-ball. Il ne se freine qu'avec les femmes. Par choix plutôt que par défaillance. Les Métilde, les Clémentine, les Giulia sont aussi rares dans l'Ardèche chiraquienne que dans les États pontificaux de Stendhal. À moins que ces belles tentatrices t'aient fui sans t'accorder le moindre regard, se dit Max Logane en écrasant ce qui est déjà devenu un mégot. Assis sur l'herbe, le dos appuyé aux montants de la barrière, il ne lui reste plus qu'à passer en revue les adolescents des deux sexes en train de s'échauffer avant de se mesurer au saut en hauteur. Dommage qu'il ait dû accepter l'argent du producteur. Il n'aurait pas lâché son traité du voyeurisme qu'il envisageait de dédier à Bakounine et à Bresson. Ceux-là seuls auront partagé son goût de la chair fraîche.
– Monsieur, s'il vous plaît.
– Oui, mademoiselle, mais peut-être dois-je dire madame ?
– Mademoiselle, si ça vous amuse !... Au risque de vous paraître indiscrète, que faites-vous ici?
– Je passe.
– Vous ne pouvez pas rester là.
– Et pourquoi donc ? À quel titre d'ailleurs m'interrogez-vous ? Vous êtes assistante sociale, bonne sœur, ministre de la Famille, quoi d'autre, dites-moi ?
– Je suis leur entraîneuse.
– Le féminin est parfois à double sens.
– Écoutez, je n'ai pas le temps de plaisanter. Si ça peut vous satisfaire, sachez que je suis aussi fonctionnaire de l'Éducation nationale et que...
– Vous travaillez au black, alors?
– Ça suffit, je suis prof de gym à Jacques-Decour et en plus j'entraîne ce club. D'accord? Pas d'objection?... Sur ce, vous allez devoir partir, puisque je doute fort que vous soyez le père de l'un de ces gamins.
– Ce serait mentir que de vous répondre par l'affirmative... Mon fils est mort, la semaine dernière, le jour du départ en vacances, et ses deux enfants aussi, tous tués par la faute d'un chauffeur de car.
– Que dites-vous là? Mais quelle histoire abominable... Je suis... confuse. Non, c'est pire. Je me sens... Je ne sais plus trop quoi vous dire.
– Ne dites rien, et surtout ne vous sentez pas obligée de ne plus assumer votre rôle. Je vous en prie, continuez à m'interroger. Vous êtes en droit de le faire. Vous avez charge d'âmes, comme on dit. Il vous faut veiller sur ces enfants.
– Non, je ne veux plus rien savoir. Je crois avoir compris.
– Vous avez compris quoi ?
– Que... Que vous êtes ici parce que vous êtes triste et que vous avez besoin de vous changer les idées.
– Pour être franc, je ne sais pas moi-même pourquoi je suis ici.
– Vous êtes encore sur le coup de l'émotion, n'est-ce pas?
– S'il vous plaît, aidez-moi à me relever.
– Et moi qui n'avais pas vu votre canne! Je suis vraiment impardonnable. Attendez, appuyez-vous sur moi. Allez-y, je suis solide.
– Merci... Dites, c'est quoi, votre spécialité? La perche? Le triple saut?
– Pardon!
– Vos jambes... Elles sont puissantes et déliées.
– Comment pouvez-vous... ?
– Vous avez fait de la compétition?
– C'est incroyable. Pourquoi me posez-vous de telles questions ?
– Parce que je suis curieux.
– Ça, oui, on peut dire que vous l'êtes, mais peut-être pas dans le sens où vous l'entendez.
– Alors, la compétition?
– Je ne sais pas si je dois vous répondre, mais, c'est vrai, j'en ai fait avant de devenir prof, sauf que j'étais moyenne. Disons que je n'étais pas assez sérieuse. Je ne m'entraînais que lorsque j'étais libre et je ne l'étais pas souvent à l'époque.
– Une passion?
– Vous m'embarrassez.
– Voilà longtemps qu'une jolie femme ne m'avait pas adressé pareil compliment.
– Et vous en profitez lâchement pour m'en faire un, à votre tour.
– Vous êtes fâchée?
– Non, je suis surprise... Surprise et un peu mal à l'aise, si vous voulez tout savoir.
– Mais je parle, je parle, et je vous empêche de faire votre travail.
– Oui, un peu.
– Ne dites jamais « un peu ».
– Pourquoi ?
– Je vous en prie, retournez auprès de ces enfants qui sont en train de se demander ce que nous pouvons bien nous raconter.
– Ne souhaitez-vous pas que l'un d'entre eux vous reconduise jusqu'à la sortie ?
– Avec votre accord, si vous me le donnez, j'aimerais pouvoir encore rester un petit moment.
– Je devrais dire non, mais bon j'accepte.
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