Soudain, l'amour

Guégan · Chapitre 34 sur 55

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Soudain, l'amour

Huit

 

MEYER FAIT UNE ENTRÉE FRACASSANTE dans le commissariat. Il n'est pas venu seul. Deux hommes l'accompagnent. Max, qu'on a enchaîné par le poignet droit à un radiateur, reconnaît le plus massif des deux. C'est Armentières, l'ancien responsable du service d'ordre personnel de Meyer. Max lui doit sa cicatrice sous le menton. Meyer parle haut et fort. Il jette au planton le nom d'un député parisien dont il se prétend l'intime. Il ment. Certes, il l'a été puisqu'il l'a recruté dans les années 60, mais il ne l'est plus. N'empêche, ça en impose. Accourue aux nouvelles, la lieutenante, qui s'est plu à humilier Max en lui passant les menottes, déclare qu'il ne peut s'agir que d'une peccadille. Monsieur Périer-Lagrange aura voulu faire une blague à nos collègues CRS. Vous les connaissez, des têtes de mule qui prennent tout au tragique. S'entendre proposer de but en blanc l'achat de dix kilos de cocaïne moyennant une réduction de trente pour cent les a convaincus qu'ils avaient affaire à un de ces audacieux trafiquants dont ils entendent parler sans jamais voir la queue d'un seul. Vous remarquerez d'ailleurs que votre ami n'a pas été enfermé dans une cellule, et que nous lui avons permis de vous téléphoner. Pourquoi les menottes? interroge le second compagnon de Meyer en tirant de sa grosse serviette de cuir un Instamatic jetable. Je vous en prie, maître, pas de photos, on ne pouvait pas faire moins devant nos collègues. À d'autres, hurle Max, tu n'as pas supporté que je me moque de tes airs supérieurs de mal baisée, t'es qu'une fliquesse de merde! Aussitôt l'avocat entraîne vers son bureau la fonctionnaire de police suffoquant d'indignation. Aux cris qu'elle pousse, Max s'étonne que, cinq minutes plus tard, un de ses subordonnés vienne le délivrer et lui rendre sa carte d'identité. Tout juste s'il ne lui présente pas des excuses. Pendant ce temps, l'avocat, qui a prononcé les mots qu'il fallait, obtient que disparaisse de la main courante toute trace de l'interpellation de Max.

– T'es donc toujours aussi con, Logane.

– Pas toi, Armentières? Pourtant, tu en tenais une sacrée couche.

 

– Vous deux, la guerre des tranchées, c'est fini. Il n'empêche que c'est vrai que tu es con, Max.

– Tu devrais me remercier. Grâce à moi, tu as pu rejouer un de ces numéros que tu adorais dans le temps: le leader volant au secours d'un de ses fidèles. Ça coûte moins cher qu'une cure de thalassothérapie, non?

– Exact! Et si on allait boire un verre?

– Il est quelle heure?

– Tu n'as plus de montre?

– Je l'ai pétée en me protégeant d'un coup de matraque.

– Quoi? Ils t'ont frappé?

– Un CRS a essayé mais j'ai paré le coup. C'est la montre qui a pris.

– Ils n'ont essayé qu'une fois?

– Eh oui, Armentières, les bonnes habitudes se perdent. Il faut dire aussi que la foule a pris fait et cause pour moi. Surtout un groupe de lycéennes de banlieue qui gueulaient à la bavure policière.

– Comment tu sais que c'étaient, un, des lycéennes, et, deux, de banlieue?

– Je venais de manifester avec elles.

– Merde, j'ai dû manquer un épisode. Logane défilant contre Le Pen? Bientôt, tu vas m'annoncer que tu voteras le 5 mai pour le candidat de tous les républicains.

 

– Cherche pas à comprendre, Meyer. En tout cas, merci. Et maintenant est-ce que l'un de vous veut me dire quelle heure il est?

– Neuf heures moins le quart.

– Je ne serai donc pas en retard. J'ai rendez-vous avec Jenny... Autre chose, je peux savoir qui vous êtes, monsieur l'avocat, car c'est bien la profession que vous exercez, n'est-ce pas?

– Maître Jacques Risler.

– Ça, pour le coup, c'est génial, j'ai été tiré des griffes de la police par un chiraquien et deux anciens trotskos. Il y a comme un parfum de franc-maçonnerie, là-dessous. Hein, que vous êtes des frangins? Dites oui, s'il vous plaît, comme ça j'aurai eu droit à la totale.

– Allez, fiche le camp, Max, va rejoindre ta dulcinée.

– Salut et fraternité.

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