Soudain, l'amour

Guégan · Chapitre 6 sur 55

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Soudain, l'amour

Six

 

 

TANDIS QUE LE TAXI le ramène à son hôtel, Max se demande s'il n'a pas eu tort de donner rendez-vous à Jenny Monfray dans cette brasserie de la rive gauche. Il risque d'y croiser l'une ou l'autre de ces figures radoucies qu'il s'irrite de savoir encore en vie quand on en parle devant lui. Son humeur s'en ressentirait et le dîner serait fichu. Max regarde sa montre et se dit que, sitôt qu'il aura regagné sa chambre, il appellera Jenny et lui proposera un autre restaurant, loin, très loin de ses anciens territoires. Il se sent soudain mieux. Mais pas longtemps. C'est une mauvaise idée. Jenny sera chez elle, peut-être en train de mentir à l'homme qui partage son lit. En de telles circonstances, une femme que le remords ronge revient brutalement sur sa promesse si on lui en offre l'occasion. Il a déjà connu ça. Et puis, c'est elle qui a choisi le Balzar. Quand elle traînait au Quartier latin, elle n'avait jamais osé en pousser la porte. À l'idée de pouvoir enfin le faire, elle ne lui a pas dissimulé sa satisfaction. Elle en riait presque. Eh bien, advienne que pourra, se dit Max en laissant un gros pourboire au chauffeur du taxi qui ne l'en remercie pas. À la réception, le Roumain monosyllabique lui tend sa clé et une fiche sur laquelle il a mal orthographié le nom du général ainsi qu'un numéro de téléphone.

 

– Allô, bonjour madame, j'aurais aimé parler au général François Cartier, s'il est là.

– Ne quittez pas, je vous le passe.

– Allô, Cartier à l'appareil.

– Comment allez-vous ? C'est Max.

– Et vous? Profitez-vous pleinement de votre séjour à Paris ? Quoique sans excès, j'espère.

– Depuis la consultation d'hier matin, je ne me déplace plus qu'à pas comptés et si, d'aventure, une femme laisse tomber son foulard, je ne me baisse pas pour le ramasser.

– Je ne vous ai pas fait trop peur quand même? Une hanche, aujourd'hui, c'est un accessoire jetable.

– La mienne, j'y tiens.

– J'ignorais que vous étiez à ce point maniaque.

– Je le deviens.

– Seriez-vous en train de m'avouer que vous glissez vers l'égocentrisme, premier stade de la réaction?

– Je m'efforce surtout de ne pas glisser sur la pente fatale, en l'occurrence les merdes de chien. Si c'est là être égocentrique, voire réactionnaire, alors, oui, je le suis.

– Quoi ? Ne faites-vous pas confiance à notre nouveau maire? Il nous promet une ville si pimpante que nous irons bientôt pique-niquer sur son pavé tandis que ces salauds de pauvres seront repoussés vers quelque lointaine terre d'exil... Ah, celui-là, quel guignol!

– Vous avez pourtant voté pour lui.

– Aimable à vous de me le rappeler... Bon, j'ai étudié les notes que vous m'aviez laissées et je suis parvenu à un diagnostic. Il vaut ce qu'il vaut, mais je ne dois pas être loin de la vérité.

– Je suis tout ouïe.

– Votre ami Stendhal souffrait selon toute vraisemblance d'une artérite temporale. C'est une maladie rare, qu'on appelle aussi maladie de Horton, mais qui, si elle est traitée avec efficacité, se guérit en moins de deux années. De nos jours, bien entendu. Je serais plus pessimiste concernant le milieu du XIXe siècle.

– Artérite temporale, cela veut-il dire que...?

– C'est tout simple, les parois des artères temporales sont le siège d'une réaction inflammatoire. D'autres artères, la coronaire et même l'aorte, peuvent être elles aussi atteintes. L'origine de cette maladie est inconnue, bien qu'elle s'associe souvent à la pseudopolyarthrite rhizomélique... Vous êtes en train de noter, peut-être ? Inutile, je vais vous adresser un courrier... Et dans le cas de Stendhal, c'est l'évidence me semble-t-il. Si j'ai bonne mémoire, il s'est toujours plaint de rhumatismes qu'il disait avoir hérités de son grand-père.

– En effet, vous avez raison. Les raideurs dont il souffrait tant aux cuisses qu'aux épaules ou au cou l'ont plus d'une fois convaincu que, s'il ne ressemblait pas à son père, il était bien le petit-fils de son grand-père Gagnon.

– Qui était médecin, si je ne m'abuse.

– Exact... Comment en êtes-vous arrivé à cette conclusion ?

– Les symptômes que vous avez relevés à partir de sa correspondance sont parlants : maux de tête, fièvre qui dure, yeux brouillés, appétit déclinant, et surtout cette asthénie qui devient vers la fin son quotidien.

– Cette artérite temporale pourrait-elle être liée à la syphilis ?

– On ne peut pas l'exclure. Mais d'où tirez-vous que Stendhal était syphilitique?

– J'ai lu quelque part il y a longtemps, mais sans pouvoir remettre la main sur ce texte, que non content d'avoir eu plusieurs blennorragies, Stendhal aurait aussi contracté la syphilis dans un bordel de Brescia. Je me souviens que j'ai découvert ça dans une brochure éditée par des médecins beylistes dans les années 50. L'un d'entre eux usait d'une formule qui m'avait frappé. Je cite de mémoire : « Il a en somme été un catalogue de maladies vénériennes. »

– Je plains ses conquêtes quand il se déculottait. Quel spectacle peu ragoûtant !

– Ça vous fait rire?

– Mon cher, en face de la souffrance humaine, ou l'on est gai, et le moral du malade remonte, ou l'on est triste, et la fin vient plus vite que nous le souhaitons.

– Est-ce la raison pour laquelle vous êtes si gai avec moi? Serais-j e si mal en point?

– Vous finirez centenaire, avec un joli cancer de la prostate, ça va de soi, mais nous vous maintiendrons jusque-là.

– Quel âge aurez-vous à ma mort? Quatre-vingt-quinze ans?

– Quatre-vingt-onze, s'il vous plaît.

– On aura l'air fins... Deux épaves bras dessus bras dessous.

– N'insultez pas l'avenir.

– À vos ordres, mon général.

– Rompez.

– Avec qui? Avec quoi?

– Vous les avez souvent divertis, vos petits camarades antimilitaristes, avec d'aussi foireuses plaisanteries ?

– Plus d'une fois.

– Dommage que je n'aie pas été le toubib de votre bataillon, vous en auriez bavé.

– Je ne suis pas certain que vous y fussiez parvenu. Et à supposer que oui, nous y aurions perdu l'un et l'autre.

– Bonsoir, et amitiés à votre hanche.

– Mes respects, mon général.

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