Soudain, l'amour
Quinze
JENNY L'APPELLE vers onze heures du matin. Juste pour lui dire qu'elle passera le chercher ce soir à son hôtel. Pourquoi pas tout de suite? Silence. Ou pourquoi pas dans l'après-midi? Cette fois, Jenny lui répond qu'elle lui en donnera la raison ce soir. Autant dire jamais, pense Max qui lui demande si elle s'est réconciliée avec sa sœur. Pas encore. Quand elle s'est réveillée, Laura avait déjà fichu le camp, mais elle va aller la cueillir à la sortie de la bibliothèque Sainte-Geneviève. Si chacune rentre ses griffes, elles déjeuneront ensemble. En quelle classe est Laura? En khâgne à Louis-le-Grand, pourquoi? Pour rien, à quelle heure, ce soir? Entre vingt heures trente et vingt et une heures, ça va, ce n'est pas trop tard? Parfait, je vous attendrai au bar. Je préférerais monter vous prendre dans votre chambre. À propos, je suis sur le point de changer d'hôtel. Ah bon, pourquoi? Ordre du producteur. Ce n'étaient donc pas des paroles en l'air, vous restez à Paris? Je ne reviens pas sur mes décisions. Moi, si, tout le temps. Nous allons bien nous entendre alors. Excusez-moi, il faut que j'aille prendre ma douche.
– Entre, Logane. Tu pardonneras le désordre, mais la soirée s'est prolongée et, en plus, elle a été assez agitée.
– Je vois.
– Tu veux un café?
– Un vrai ou du Nés?
– De l'arabica authentique, mon vieux.
– Dis-moi, Schmidt, tu les collectionnes, toutes ces affiches?
– Il m'arrive plutôt de les coller... Depuis que j'ai réussi à obtenir du CNRS un mi-temps, officiellement pour terminer mon dictionnaire du second rayon littéraire, je me consacre surtout au développement de SUD.
– Sauf qu'il n'y a pas que du matériel syndical, là-dedans.
– Depuis quand des mecs comme moi ne cotisent qu'à une seule organisation? J'ai beau avoir repiqué à l'action syndicale et faire de la figuration à Attac, je n'ai pas pour autant lâché la Ligue. Or, au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, nos négociations avec Lutte Ouvrière pour une candidature unique ayant capoté, nous avons décidé de présenter un des nôtres à la présidentielle. J'espère d'ailleurs que tu vas voter pour lui.
– Tu en doutes?
– Sincèrement? Oui.
– Tu as quel âge, maintenant, Schmidt?
– Je vais avoir cinquante balais en septembre.
– Tu travailles toujours sur le XIXe siècle?
– Plus que jamais.
– Tu connais des profs à Louis-le-Grand?
– Quelques-uns.
– Un seul sucre, s'il te plaît.
– Max, pourquoi t'intéresses-tu à ce lycée? Méditerais-tu quelque mauvaise action?
– Bien sûr. Ignores-tu que le diable marche à mes côtés?
– Ciel, je tremble!
– Schmidt, je suis content de te revoir. Ce sont les bornés de ton espèce qui m'aident à faire front.
– Inutile que je te demande contre quoi, tu me baladerais... Cela dit, moi aussi, je suis content de te revoir, d'autant que je ne m'attendais pas à ce que tu me donnes signe de vie. On m'avait dit que tu ne voulais voir plus personne.
– J'essaie en effet de me protéger de la nostalgie. C'est mauvais pour les dents.
– Et tu y parviens ?
– Loin de Paris, oui.
– Tu m'as trouvé comment?
– Pas de parano. Pas entre nous. Je t'ai trouvé par le minitel, une invention qu'aurait dû prévoir Orwell. Entre parenthèses, que tu sois sous ton nom dans l'annuaire prouve que toi et tes petits camarades n'êtes pas près de repiquer à la clandestinité.
– Toujours aussi déplaisant, hein? C'est quoi ton secret, Max? Tu manges bio? T'es devenu musulman? Raconte.
– Ne te fie pas aux apparences, je ne suis plus qu'un clébard en bout de course.
– Ce sont les pires. Ils mordent pour le plaisir de mordre.
– En tout cas, merci d'avoir tout de suite accepté de me recevoir.
– Tu as besoin de quoi?
– D'un service. J'ai un nom, un début de piste et...
– Prof ou élève?
– D'après toi?
– Elève, donc, et du genre féminin, hein? Et dans quel bahut?
– A Louis-le-Grand, évidemment, et en khâgne.
– Tu ne vas pas t'amuser. Des bas-bleus, des forts en thème le nez sur leur copie.
– Je n'ai pas l'intention de m'amuser.
– C'est vrai que tu fréquentes Meyer?
– Il me nourrit.
– Logane travaillant pour son plus vieil ennemi! Et en plus, quand on sait que Meyer a la réputation d'être un arnaqueur.
– Qui ne l'est pas dans ce métier?
– Meyer ne s'intéresse pourtant pas au théâtre. Tu écris quoi pour lui?
– Un scénar sur la jeunesse de Proust.
– Bizarre. Tu disais le plus grand mal de Proust quand on s'est connus au 22 Mars.
– Tu auras mal compris.
– C'est vrai que j'étais très jeune, mais Proust, ça a fait tilt dans ma tête.
– Admettons. Reste que ce sont les lecteurs de Proust que je ne supportais pas. Et que je ne supporte toujours pas.
– Tu mens.
– Écoute, proustien, marxiste, trotskiste... zidanien, tout ça, c'est du pareil au même. La fidélité aveugle à un homme, quel qu'il soit, m'ennuie.
– Tu me vises?
– Pas du tout. Toi, tu les as lus un crayon à la main, et tu n'ignores pas qu'ils se sont trompés.
– Certainement pas Proust. Un écrivain n'est ni un théoricien ni un propagandiste. C'est sa peau qu'il met sur la table. Et Proust en est mort.
– J'ai une question pour toi. Tu connais bien l'œuvre de Stendhal?
– Moins que celle d'Eugène Sue mais plus que...
– Suppose que tu apprennes que Godard se prépare à tourner un film sur la fin de sa vie, de quelle façon réagirais-tu?
– Je vois mal Godard s'embarquer dans une reconstitution historique.
– Précisément, ce n'est pas dans ses intentions. Il va sortir Stendhal du passé et le projeter dans le Paris d'aujourd'hui.
– D'habitude, j'ai horreur de ces metteurs en scène de théâtre, tu n'en étais pas, rassure-toi, qui habillent de neuf le répertoire des siècles précédents. Les personnages de fiction ne tirent leur épaisseur, leur authenticité que du rapport qu'ils entretiennent avec l'époque où les a fait évoluer leur créateur.
– Donc, tu réagis négativement.
– Venant d'un autre que Godard, je craindrais le pire, sauf qu'avec lui le procédé peut se révéler passionnant... Mais que je suis con! Tu m'as eu, Max. Tu mens toujours aussi bien. Il ne s'agit pas de Godard mais de toi. C'est ça, ton scénario. Proust, ça ne collait pas avec toi, tandis que Stendhal... N'est-ce pas que je suis dans le vrai?
– Elle s'appelle Laura Monfray.
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