The Origin Of Violence (French Edition)

Marie HJ · Chapitre 16 sur 66

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The Origin Of Violence (French Edition)

9 Rafael

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9 Rafael

 

— Quatre semaines d’immobilisation, si vous êtes sage.

L’infirmière me sourit d’un air charmeur et je tente de lui rendre l’amabilité,

mais ma joue douloureuse se rappelle immédiatement à moi et mon pitoyable rictus se termine dans un soupir de souffrance sans doute un peu exagéré.

Mon père secoue la tête d’un air dépité, les traits tendus par la colère, tandis

qu’Angel s’étire sur son fauteuil, se réveillant péniblement de sa sieste improvisée. Pour ma part, je me sens encore stone et léger comme un moineau.

J’adore les calmants que diffuse cette perfusion.

— On peut la ramener à la maison ? C’est de la bonne, bébé !

Un petit rire frais échappe à l’infirmière, qui note un truc sur sa tablette en

secouant la tête.

Une image contenant plante Description générée automatiquement—

Malheureusement non. On stoppe les anti-douleurs ce soir, et demain, retour à la maison.

— Oh…

Merde !

Naturellement, la jeune femme pose sa main sur mon pied par-dessus les

draps puis se lance dans un nouveau sourire décapant en rangeant sa tablette dans la poche de sa veste.

Je crois que j’ai une touche.

— Si ça ne tenait qu’à moi, je vous garderais un peu plus dans le service,

monsieur Alvarro.

— Rafael, je vous prie.

Elle se met à rougir, à minauder, mais mon père, lui, ne semble pas supporter

l’ambiance roudoudou planant dans cette chambre.

Même pas drôle !

— Merci Mademoiselle, bonne fin de journée, la congédie-t-il en se levant.

Comme d’hab, il en impose avec sa stature d’homme important, et la petite

mignonne se barre sans demander son reste. Angel s’esclaffe dès qu’elle ferme la porte derrière elle.

—À quel moment lui dit-on qu’elle n’entre pas dans tes critères ?

— Jamais ! m’esclaffé-je avant de siffler de douleur à cause de ma joue.

Putain !

— Oui, voilà ! rétorque mon père en arpentant la pièce. Au lieu de jouer le joli

cœur, si tu pouvais te concentrer sur les choses importantes, nous avancerions plus vite. Bon, donc, l’inspecteur Warren m’a informé que ce… ton agresseur, ne semble pas faire partie du cartel Carily. C’est déjà une bonne nouvelle.

— Ça tu aurais pu me le demander, je t’aurais affirmé la même chose.

C’est fou comme les antidouleurs agissent uniquement sur les douleurs,

comme leur nom l’indique, d’ailleurs, mais pas sur l’agacement chronique que me suscite mon père. Il faudrait prévenir la petite infirmière, peut-être qu’elle saurait m’administrer quelque chose de plus corsé pour le reste de la journée.

— Et comment peux-tu deviner une chose pareille ? rétorque-t-il en levant les

yeux au ciel.

— Je le sais, c’est tout. Ce type n’est pas un enfant de chœur, je le conçois,

mais pas non plus un mafieux. Il faut quand même faire preuve d’un manque cruel d’analyse élémentaire pour ne pas le remarquer. C’est quand même dommage pour un procureur, non ?

Et PIM, dans les dents ! La vache, je parle bien, quand même. Sans filtre,

visiblement. Ce qui n’enchante pas vraiment le patriarche.

— Tu comptes faire le malin longtemps ? aboie-t-il en me fixant d’un regard

noir.

— Non, mais je suis sous calmants. Ceci explique sans doute cela.

— Mouais.

Je n’ai juste pas envie d’entrer dans un énième conflit avec lui. Je me trouve

cloué dans un lit d’hôpital, l’épaule immobilisée, deux côtes cassées, et le reste de mon corps ressemble plus ou moins à de la banane écrasée, par endroit. Aussi bien en texture qu’en couleurs. Donc, franchement, l’orgueil mal placé de mon père, je m’en passerais bien.

— De toute manière, je n’ai pas besoin de toi ici, continué-je en lissant ma

sublime chemise de nuit blanche à motifs vert pastel. Je ne suis pas en sucre et je vais me remettre.

— Bien entendu ! Toujours en train de minimiser la situation. Bon, de toute

manière, j’ai besoin que tu signes quelques documents.

Il pivote sur lui-même, rejoint sa chaise et récupère son attaché-case pour en

sortir une liasse de papiers.

— Quels documents ?

— La plainte contre ce type.

Il tire vers moi une table de lit à roulettes, dégaine son stylo de sa poche et

installe le tout devant moi.

— Comment pourrais-je signer une plainte que je n’ai pas formulée ?

demandé-je en posant un regard suspicieux sur les documents.

— J’ai… enfin, Angel a décrit les faits à ta place. C’est d’ailleurs comme ça

que j’ai appris que tu avais déjà croisé cet homme dans ce club, précédemment.

— Sérieusement ?

Je tente de me tordre le cou pour observer mon cousin, planqué derrière mon

père. Ce dernier observe le plafond pour éviter mon regard accusateur.

— Rafael, ne commence pas à te montrer réfractaire. Tu n’étais pas en état, et

il est hors de question que je fasse poireauter cette affaire. Le juge est saisi, l’audience a lieu demain et il ne manque plus que ta signature. Il va payer ce qu’il a osé faire à mon fils.

Je tente de mettre mes idées au clair un maximum en le dévisageant puis en

déchiffrant quelques paragraphes du document.

— Et donc, je suppose qu’il va s’en tirer avec une peine de prison, c’est ça ?

— Tout à fait ! Une peine exemplaire, je m’en porte garant.

La rage froide de mon père apparaît sur ses traits pourtant presque détendus.

Mon père. J’imagine qu’il a dû flipper comme jamais quand on l’a prévenu.

C’est pour cette raison que je compte bien avoir une véritable discussion avec Angel. Peut-être que je ne m’entends pas avec lui parce qu’il m’étouffe littéralement, pour autant, je comprends aussi ses angoisses et cela fait longtemps que je tente de l’épargner sur ce point.

Je saisis le stylo, puis…

Le repose. Parce que ce n’est pas ce que je souhaite pour ce type du nom de…

— Archer… Archer Connors.

Son nom est inscrit en toutes lettres sous mes yeux. J’ai du mal à associer ce

visage, ce regard, à ce nom. Pour moi il reste l’inconnu « tête de con » que j’ai cherché à revoir pendant trois semaines.

Et l’enfoiré qui m’a collé dans ce lit, dans cette attelle, et dans ce corps en

bouillie.

— Oui, c’est son nom ! déclare mon père en tentant de garder son sang-froid.

Bon, signe maintenant, Rafael ! Je dois déposer cette plainte à Warren avant treize heures, la procédure est longue et je tiens à ce que le procès ait bien lieu demain.

— C’est la procédure, tout ça ? Je ne pensais pas le système pénal si rapide.

— J’ai fait ce qu’il fallait pour que cela le soit.

Nous vissons nos regards l’un à l’autre pendant que je tente de faire le tri dans

le bordel brumeux qui occupe mon crâne.

— Rafael ! me rappelle-t-il à l’ordre. Prends ce stylo et signe cette satanée

plainte ! Tu pourras rêvasser après !

— Non. Je ne signe rien du tout !

— Je te demande pardon ?

Cette fois, il n’est pas qu’à moitié excédé, et je comprends ses raisons, mais…

— Et quoi ? le coupé-je abruptement alors qu’il tente de parler. Il part en

taule, se fait des potes, en encule d’autres et ensuite il rentre chez lui ? C’est ça le truc ? Tu crois que ça suffit, papa ? Combien de fois dois-je te rappeler que je ne porte aucune considération au système pénitentiaire de ce pays ? Tu ne vas réussir qu’à remplir son carnet d’adresses, c’est tout. Ce type me déteste, c’est évident, alors, je veux qu’il s’occupe de moi pendant toute ma convalescence !

Les deux autres hommes de cette pièce m’observent en écarquillant les yeux.

Moi-même, je comprends ce que je viens d’expliquer, et même si je suis

d’accord avec le début de ma tirade, je tique quand même pas mal sur la chute.

Et en même temps… Une sorte de petit démon en moi se réveille pour

s’acharner à piquer ma fierté. Parce que oui, au-delà des conséquences physiques de son acte, il existe bien un autre malaise que je sens grandir à mesure que je le décèle au fond de moi.

La honte. Ce maudit sentiment que je connais trop bien. Si avant je ne

trouvais jamais le moyen de le combattre, maintenant j’ai grandi et les choses sont différentes.

Se retrouver victime. Le pire qui puisse être brisé chez une personne, selon

moi, c’est l’honneur. On peut perdre beaucoup. L’usage d’un membre, de plusieurs, son image physique, la foi, de l’argent, tout, n’importe quoi, mais tant que l’honneur reste intact, on peut se relever. En revanche, si on se sent diminué, dévasté au plus profond de soi, alors, la bataille est terminée.

Je le sais pertinemment. Et en ce moment précis, entre la rage qui bat au fond

de moi contre cet homme qui m’a pris pour un punching-ball sans raison et la souffrance qui tambourine sous ma peau, la pire des douleurs est en train de s’installer.

La honte.

La flétrissure.

Il m’a frappé et je n’ai rien vu venir.

Je me suis écroulé comme une poupée de chiffon, comme un minable, un

pauvre mec qui n’a pas su se défendre. Il m’a pris pour une merde et je lui ai donné raison.

Et ça ?

Je suis déjà conscient que lorsque la perfusion sera vide, que lorsque je

rentrerai chez moi et que j’arriverai à me planter devant un miroir, c’est cette atteinte à ma dignité que je décèlerai sur mes traits.

Guérir de mes blessures physiques ne me pose pas de problème majeur ni

d’inquiétude. Mais oublier qu’il m’a humilié ?

C’est une autre histoire.

Donc, oui. Je reste sur mes choix. Sur mon choix.

Je referme le dossier sous les yeux de mon père, effaré.

— Rafael, tu as perdu la tête ? Tu veux inviter ce renégat sous ton toit ? Après

ce qu’il a fait ?

— Enfin, Raf… ajoute Angel qui s’est levé de son fauteuil entre temps.

— J’ai vu la haine et le mépris dans ses yeux ! répliqué-je en tentant de me

relever contre mon oreiller. Comme s’il valait quelque chose et moi rien, papa ! Je le crois raciste, fasciste, et je pense sincèrement que je le dégoûte au plus profond de lui-même. L’envoyer en taule, pour qu’il se retrouve au milieu des mêmes que lui ? C’est trop facile. Je veux qu’il nettoie mes chiottes, me prépare ma bouffe et passe l’aspirateur. Je veux qu’il se rende compte que de nous deux, c’est lui la merde ! Pas moi.

Ma voix s’éraille sur mes derniers mots, parce qu’ils constituent plus une

prière qu’autre chose. Un frisson me déchire presque le dos par sa puissance lorsque je me rends compte que j’ai besoin de ça pour passer à autre chose.

Même sous calmants, même endolori de toute part, je le sais. J’ai besoin de

ma revanche et l’envoyer en prison ne sera pas suffisant.

— Rafael, soupire mon père en se posant sur le bord de mon lit, ce que pense

de toi ce rebut de la société n’a pas d’importance, tu le sais très bien. Cette idée est stupide.

Mon cerveau vrille à cet instant précis.

— Donc je ne dois pas prendre en compte ce que lui pense, mais reconnaitre

mon idée comme stupide ? Ta logique m’échappe, papa !

— C’est la tienne que je ne comprends pas !

Forcément qu’il ne la comprend pas ! Lui n’a pas eu à prouver quoi que ce

soit dès sa naissance. Il n’a pas subi les ricanements, les regards méprisants, les calomnies des gosses à l’école. Ce qui n’est pas mon cas.

J’ai accepté pendant longtemps ma place dans la société, puis j’ai décidé d’en

changer. Ce n’est pas pour baisser le regard à nouveau sous quelque sentiment de honte que ce soit.

Donc, non, mon idée n’est pas stupide, loin de là.

Pour autant, je suis aussi mort de trouille parce que oui, je vais devoir faire

face à ce nouveau démon qui vient de s’imposer dans ma vie pour au moins quatre semaines. Au mieux. Et c’est justement parce que je ne souhaite absolument pas qu’il s’éternise dans mon cerveau que je préfère prendre ce risque.

— C’est dangereux ! ajoute mon père.

— Et je rappelle que je pars dans quelques jours, s’en mêle Angel.

— Gregory sera là, déjà, répliqué-je de plus en plus sûr de moi, et papa, je ne

suis pas en sucre. Il suffit que tu poses les limites et qu’il comprenne bien qu’il n’a pas le choix. Dans tous les cas, c’est ça ou je ne signe pas cette plainte. Je suis majeur et en pleine possession de mes moyens, et à moins que tu ne décides de me faire interner, tu dois écouter mes objections et mes choix.

Pour le cas du garde du corps, je ne leur explique évidemment pas que je ne

compte pas le convier à notre tête à tête. Il restera dans sa chambre, je lui expliquerai bien son rôle. OK pour le garder dans les parages de toute manière, sur ce point je n’ai pas le choix. En revanche, il est hors de question qu’il impose sa présence, qui annulerait d’office mon besoin de justement me débrouiller seul. Je ne veux pas que ce type respecte mon garde du corps. Je veux qu’il me considère, moi. Mon père se mord la lèvre, pensif.

— Même si j’étais d’accord, ce qui n’est pas le cas, comment veux-tu que je

fasse passer un truc pareil au tribunal ? Rafael, je te demande de reconsidérer la question sérieusement.

— Je ne changerai pas d’avis. Et pour la procédure, je suppose que tu n’es pas

procureur pour rien. Des solutions, tu en trouveras des tas, je n’en doute pas une seule seconde.

— Sérieux, Raf, t’es complètement con ! siffle mon cousin en se laissant

tomber sur son fauteuil.

Je ne l’écoute pas. Lui, déjà, il va falloir que je lui rappelle ce que signifie

« secrets entre cousins ».

Mon père et moi nous fixons un long moment.

Mon cœur se met à danser d’appréhension et d’adrénaline. Parce que même si

je nourris une haine incroyable envers ce connard qui a cru qu’il pouvait me défoncer la tronche gratuitement sans que je réplique, je reste aussi celui que j’ai toujours été. Flirter avec le danger me provoque systématiquement des émotions si fortes qu’elles me dopent de manière détonante.

— Je refuse de valider un accord pareil, Rafael, c’est non négociable.

— Papa…

 

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