The Origin Of Violence (French Edition)

Marie HJ · Chapitre 37 sur 66

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The Origin Of Violence (French Edition)

29 Archer

 

— J’aimerais beaucoup que l’on puisse trouver un peu de temps pour déjeuner ensemble, Archer.

Je soupire lourdement en envoyant valser mon mégot par-dessus le balcon.

Il fait bon aujourd’hui.

Le soleil semble avoir décidé de régner en maître sur Memphis et j’avoue que me sentir loin de Little Rock, haut perché au-dessus du monde, de m’écarter du quartier dans lequel je pourris un peu plus chaque jour, pourrait me faire du bien.

Ce matin, même si je savais que je devrais reprendre ma vie de soubrette auprès de lui, je me suis presque senti soulagé de passer la porte de cet appart.

Ce qui est complètement stupide, j’en suis bien conscient. Mais au moins, ici, je me sens plus libre d’être moi-même. Ce qui est, en soi, encore plus débile que le reste parce que justement je devrais me méfier de tout entre ses murs, bien plus que dans mon quotidien. Et surtout me méfier du proprio. La preuve en est, avec lui je ne peux pas faire semblant d’être ce que je ne suis pas. Il a bien compris, en même temps il faudrait vraiment être abruti pour ne pas l’avoir compris, que j’aime baiser des mecs.

Putain !

J’aime baiser des mecs.

C’est sans doute con de ne l’admettre vraiment que maintenant, mais c’est pourtant le cas.

Même en ce qui concerne mon PrEP, je me trouve des excuses idiotes pour le prendre. Alors que je le cache et l’achète à des dizaines de miles de ma ville.

J’aime baiser des mecs.

Ce n’est pas juste une partie de moi que je peux me contenter d’ignorer la majorité du temps et d’assouvir en venant me planquer dans l’une des boîtes sordides de cette ville une poignée de fois par an.

J’aime baiser des mecs.

Et je n’aime pas plus que ça baiser des meufs.

Rien ne m’attire chez Virginia, ni plus ni moins que chez les nombreuses autres gonzesses que je me suis tapées, d’ailleurs.

J’aime baiser des mecs !

Fait chier, putain !

Je me sens étouffer depuis vendredi. Sombrer dans un tourbillon infernal de questionnements et de remords. Je ne sais même pas ce que je déteste le plus, d’ailleurs. Sonder mon âme ou la merde que j’y trouve.

Machinalement, je me retourne vers la porte-fenêtre donnant sur le salon. Rafael est là, gesticulant autour de la table au fond de la pièce, affairé à classer je ne sais quels documents.

J’aime baiser les mecs, et j’ai aimé baiser ce mec, en particulier. Et ça, c’est encore pire que tout le reste des casseroles qui encombrent mon esprit.

Lorsqu’il comprend que je le mate, il relève les yeux vers moi pour me considérer comme l’ordure que je suis. Je pourrais traverser la pièce pour lui foutre les jetons, peut-être même le faire bégayer un peu, histoire de lui rappeler que je suis le meilleur, le plus fort et un gros méchant bien connard.

Mais ça ne m’amuse pas vraiment. Voire pas du tout. J’ai bien plus important à gérer. Je dois me gérer moi et c’est déjà énorme.

— Archer ? Tu m’écoutes ?

Et je dois la gérer, elle aussi.

— Oui, j’suis là, m’man, soupiré-je en rallumant une clope, le regard à nouveau tourné vers les quelques nuages qui parsèment le ciel.

— Est-ce que demain, nous pourrions… aller déjeuner ? Je sais que tu travailles, enfin, peut-être que le mot exact n’est pas travailler, n’est-ce pas ? Tu rattrapes une faute que tu as commise, et justement, j’aimerais qu’on en discute. Je veux que tu rentres à Jonesboro. Il se passe trop de choses qui m’inquiètent vraiment à Little Rock. Bref, je voudrais profiter du fait que tu es à Memphis, je dois te parler.

Elle ne comprend toujours pas. Je crois que je dois me résoudre à considérer qu’elle ne comprendra jamais. Pourquoi faut-il qu’elle s’accroche à cette idée qu’elle doit s’inquiéter pour moi ?

Ce n’est pas ce que je veux. Je veux qu’elle continue sa vie. Sans moi.

— M’man… je ne peux pas m’absenter comme ça, je n’ai pas de pause repas le midi, je ne suis plus au collège.

— Très bien mais alors, dîner ? Après ton « travail », tu peux me rejoindre et…

— Impossible, j’ai un bracelet et des heures précises imposées pour mes déplacements. Le dernier bus part d’ici à dix-huit heures…

Elle laisse passer un blanc et mon attention se dirige directement vers l’homme qui a repris son boulot autour de ses papiers sans se préoccuper de moi davantage.

Il s’en aperçoit une nouvelle fois. Comme si nous étions connectés. Comme si ce truc qui me relie bizarrement à lui s’intensifiait à chaque regard, à chaque échange, que ce soient quelques phrases anodines ou des putains de prises de tête. J’aimerais, je prie, pour que nos divergences rompent ce foutu lien. Que la peur que je lui inspire, le dégoût que nous partageons l’un pour l’autre, agissent intelligemment et remettent les choses en place, mais non. Je le mate, il le sent. Il me scrute, je le remarque, même le dos tourné. Mon corps et bien trop d’autres organes y réagissent. J’entre dans cet appart de merde, je me sens mieux. Nous nous approchons l’un de l’autre, la tension se déchaine. Me brise les noix et m’apaise. Il me prend pour un monstre, j’aime et je déteste. Je devrais m’en balancer les noix, mais c’est loin d’être le cas.

Et putain ! Je déteste ça !

Il me lance un coup d’œil, mais visiblement trop occupé, il détourne rapidement son attention pour se concentrer sur son boulot. Et moi, j’observe, j’analyse son profil. Depuis une semaine, c’est ce que je vois le plus de lui. Son profil. La courbe de sa nuque. Ses mèches qui retombent sur son front de manière inégale. La façon dont il plisse les yeux pour se concentrer.

Parfois, il me rappelle Juan, au début surtout. Mais de plus en plus, même presque totalement maintenant, ses attitudes, ses mimiques, ne sont plus que siennes. Elles le caractérisent, lui. Rien que lui. Mes souvenirs qui s’accrochaient si fort à sa personne se dissipent, peu à peu. Ou peut-être que le tout s’est mélangé pour ne former plus qu’un. J’en sais rien et je m’en fous.

Tellement.

À qui vais-je faire croire ça ?

Bien sûr que je ne m’en fous pas. Même moi je n’y crois plus.

Je laisse échapper un soupir malgré moi avant de tirer sur ma clope franchement et me détourner pour me concentrer sur le ciel.

Je déteste ce mec.

Tellement fortement que je me sens bouillir littéralement de l’intérieur. Parce que…

— Alors, viens passer un week-end à la maison. Depuis le temps que tu n’es pas venu, ça me ferait tellement plaisir, tu n’imagines même pas.

Revenir à Jonesboro ?

Un frisson d’effroi me transperce brutalement.

— Jamais, maman. Jamais je ne reviendrai chez toi.

— C’est chez toi, aussi, Archer !

Elle laisse passer un silence pendant que je ne réponds pas. La main agrippée fermement à la rambarde du balcon, je tente vainement de me détendre, de ne pas raccrocher tout de suite ou balancer mon portable devant moi.

Repartir là-bas ? Retrouver mon lit ? Ma fenêtre donnant pile sur la sienne ?

J’en ai la nausée rien que d’y penser.

— Pourquoi t’as pas tourné la page, m’man ? m’entends-je lui répondre enfin.

— Tourné la page ? répète-t-elle d’un ton étonné. La page de quoi ? Il me semble justement que je suis celle de nous deux qui cherche à tout prix à la tourner, cette maudite page de notre vie ! Archer, je donnerais n’importe quoi pour que tu nous laisses une chance. Combien de temps vas-tu encore nous punir pour cet accident qui…

— Stop ! hurlé-je malgré moi.

Je savais bien que je n’aurais pas dû tenter de discuter. Je ne veux pas entendre ses mots, ses illusions sur d’éventuelles retrouvailles. Archer et sa mère, heureux dans leur petit pavillon. Maman arrose ses fleurs et son fils sifflote en tondant la pelouse. Repas avec les voisins le soir sous un ciel étoilé et dodo en souriant, heureux d’avoir passé une si bonne journée…

— Archer, tu dois m’écouter ! tente-t-elle de m’ordonner.

— Non ! C’est justement ça le problème ! Je ne dois rien ! Toi, en revanche, tu dois passer à autre chose, comme tu l’as fait avec papa ! Tu l’as dégagé de ta vie parce qu’il avait merdé ! J’ai merdé ! Tu me dégages, c’est tout ! Arrête de m’appeler. Arrête de vouloir discuter. Arrête de croire en moi, parce que, grande nouvelle, tu es la seule et c’est complètement con de porter le moindre espoir dans ce que je pourrais devenir. Est-ce que tu comprends, cette fois ? Arrête de fermer les yeux et vois-moi comme je suis, putain de bordel ! VOIS-moi vraiment, pas celui que tu penses que je suis.

— Arch…

Je raccroche et desserre mon poing de la rambarde en me rendant compte que je me crispais dessus au point d’en avoir un mal de chien.

— Putain ! Fait chier !

— Encore un drame ?

Je me retourne vivement sur Rafael qui me dévisage d’un air étrange. Désabusé. Peut-être même sarcastique, j’en sais rien.

J’en sais rien et je m’en fous. J’ai besoin de frapper. Si fort. De hurler. De chialer. De crever. De n’importe quoi pour oublier cette douleur qui ne s’arrête jamais de grandir, de me torturer et de jouer de moi comme d’un pauvre couillon pathétique.

— Si on te demande… grommelé-je en le poussant de mon chemin pour le fuir.

— Ouais, je sais, je dirai que je ne sais pas… Va chier, mec ! J’essaie simplement de…

Je me retourne vivement, parce que je n’arrive pas à me contenir. Et comme d’habitude, il reste là, à tourner autour de moi, au pire moment qui soit.

— Qu’est-ce que tu cherches, putain ? Combien de fois devrais-je te faire comprendre qu’il faut arrêter ? Arrête de me poser des questions comme si ma vie te concernait. Arrête de tenter de savoir. Arrête de me regarder comme tu le fais, et arrête de croire que je suis un autre, putain ! Tu veux savoir ? Oui j’ai cassé du PD ! Oui mes mains sont remplies de sang. Oui je suis un connard de suprémaciste blanc qui hait les types comme toi. La couleur de ta peau, ton cul, ta manière de bander pour moi… tout. Tout me fait gerber, mec ! Alors, putain, si tu tiens à la vie… Dégage de la mienne ! Laisse-moi, putain de merde, et arrête ! Arrête ! Arrête !

Je crois que je suis en train d’imploser. Me perdre dans cette rage qui monte graduellement en moi, qui me submerge et que je n’arrive plus à contrôler. J’ai besoin de frapper, de démolir, de faire mal, parce que ce mal, j’en suis pétri. Je le ressens depuis si longtemps qu’il est ma seule manière de vivre. De respirer. De ne pas m’écrouler.

Parce que ça aussi, je me le suis interdit. Abandonner. Abréger mes souffrances. Quitter ce monde. Trop facile de m’avouer vaincu alors que je mérite un purgatoire éternel.

J’ai besoin d’évacuer et je me l’interdis. Je ne veux pas le frapper, je ne veux pas ajouter d’autre marque sur sa peau, ressembler à Pedro, devenir encore un peu plus celui que je hais depuis si longtemps. Vivant ou mort, cela ne fait aucune différence sur cette rage que je lui consacre.

Et pendant que j’inspire, que je me débats en moi-même sans trouver d’issue, Rafael me dévisage d’un air neutre.

Il ne cille même pas.

Encore une surprise qui me percute, chaque fois qu’il me tient tête. Juan baissait les yeux, le plus souvent. Juan comprenait mes limites. Parce qu’à l’époque, j’en avais.

Alors que lui ? J’ai l’impression qu’il les cherche toujours plus loin, ces putains de limites que je ne possède même plus. Il ne se décourage jamais, il insiste et continue d’avancer sur un chemin de plus en plus accidenté et je ne sais plus comment le chasser de mon espace, qu’il envahit toujours un peu plus.

— Que j’arrête quoi, en fait ? réplique-t-il calmement. Je pose une simple question parce que même si je suis à présent persuadé que tu n’es qu’un connard absolu, je m’inquiète de mon prochain. De mes prochains. Et tu n’as pas l’air bien, alors je pose une simple question.

« C’est plutôt toi qui devrais arrêter de croire que personne ne devrait s’intéresser à toi. Et tu devrais arrêter aussi de tenter de te persuader que tu es un gros méchant. C’est sans doute plus simple, remarque, de se justifier comme ça, sauf que les gens ne sont pas blancs ou noirs, mec. Dans chacun d’entre nous, il existe une multitude de nuances et tu le sais très bien. Je n’en doute pas un instant. Tu le sais parce que justement, ce sont ces nuances qui te font chier. Peut-être qu’en tant que méchant vraiment super méchant, oui, tu dois me détester, sauf qu’une nuance est là, et bim ! Je te rappelle ce Juan dont tu dessines les initiales jusque sur ta peau.

« Eh ouais, mec, tu ne me détestes pas. C’est con pour toi, mais c’est comme ça. Alors, si l’un de nous doit arrêter des trucs, tu vois, ce n’est certainement pas moi ! Parce que moi, je connais mes nuances. Et là, une autre de mes nuances a un message pour toi. Écoute bien, ça pourrait t’intéresser : va chier, Archer Connors !

Il me pousse et finalement rentre dans le salon avant moi.

Je déteste tellement ce mec.

Le pire c’est que j’écoute ses conneries et qu’elles arrivent à me clouer sur place alors que je devrais juste m’en battre les parties.

Il me fait chier.

 

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