The Origin Of Violence (French Edition)

Marie HJ · Chapitre 32 sur 66

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The Origin Of Violence (French Edition)

24 Archer

 

Son père ne me quitte pas du regard alors que je traverse le salon pour suivre Rafael jusqu’à sa chambre. J’aurais bien envie de lui balancer un ou deux gnons, parce que vraiment, sa manière de me mater me dérange beaucoup. Mais, bien entendu, je n’en fais rien car ce serait totalement disproportionné et stupide.

Je ne l’aime pas, c’est tout, inutile de perdre mon temps avec ce type. Je lui passe donc sous le nez sans le calculer, et emprunte le couloir pour rejoindre son fils qui ouvre déjà un dressing grand comme la cuisine de Lee, rempli de fringues.

— Ferme la porte derrière toi, m’ordonne-t-il en attrapant un tee-shirt. Bien entendu, je ne te demande rien, surtout pas d’aide. Je veux juste lui donner une leçon et ne pas lui laisser de raison de dénoncer notre contrat.

Cette fois, il m’étonne et je ne peux m’empêcher de tiquer. Je peux admettre que je ne suis pas un tendre avec lui, et ce, depuis le début, et pourtant, il s’obstine à me garder avec lui.

J’avoue que je ne comprends pas.

Lui, loin de mes préoccupations, traverse la pièce vers une porte qui doit sans doute donner sur la salle de bains, sans même me jeter un regard. Regard particulièrement tourmenté, perdu dans ses pensées.

Puisqu’il n’a pas besoin de moi, je m’égare dans l’observation de la pièce. L’immense pièce, devrais-je dire. Luxe discret mais bien présent. Parquet, tapis épais et lit plus grand qu’une péniche. Rêveusement, je me dirige vers la cheminée, parce que oui, il possède une cheminée dans sa piaule, et inspecte les bibelots qui trainent sur le manteau.

Mes yeux se posent naturellement sur une photo représentant un couple heureux et leur môme, posé sur les genoux de la femme. Je reconnais très bien le père de Rafael, avec sans doute une bonne vingtaine d’années de moins, enfin à peu près.

— Ma mère ! lâche Rafael en cherchant des trucs dans une commode de sa seule main valide. Elle était reporter. Elle s’est fait assassiner pendant un reportage en Colombie. Et je t’en prie, ne me balance pas que ce n’est pas étonnant parce que ces gens-là ont leur propre culture, OK ? Elle enquêtait sur des trafiquants qui faisaient travailler des enfants dans leurs usines clandestines et elle avait regroupé beaucoup de preuves. Ils n’ont pas attendu qu’elle divulgue tout. Bref, je ne tiens pas à en parler.

— C’est pourtant la vérité ! marmonné-je en détournant mon attention du cliché. Ils fabriquent cette saloperie, ils l’expédient chez nous et nous laissent nous détruire avec. Le problème vient d’eux !

— Si tu veux ! Mais ce n’est pas aussi simple que ça.

Je me retourne vers lui car son ton me semble subitement las et plat. Il ne cherche même pas à m’engager sur une énième prise de tête, mais parle, simplement.

— Si un jour tu décides de ne pas rester bouché sur le sujet, je me ferais un plaisir de t’expliquer en quoi la vente de drogue sauve une partie de la population là-bas. C’est triste à dire, et ça ne me réjouit pas, cependant, c’est devenu une vraie économie parallèle et pour beaucoup, le seul moyen de subsister. Bref, je suppose que je raconte des conneries, donc, passons.

Je reste fixé sur lui alors qu’il continue de traverser la pièce, vers la gauche, vers la droite, le visage fermé, sans même me porter la moindre attention.

Je crois qu’il boude et, presque malgré moi, j’éprouve l’envie irrésistible de me marrer. Oui, avec sa mine interdite, ses sourcils froncés et ses réflexions durant lesquelles il ne manque pas de sarcasme, je crois qu’il est drôle quand il fait la gueule.

Je m’astreins difficilement au sérieux alors qu’enfin, un tas de fringues coincé entre son bras et son torse, il lance une playlist sur son téléphone se diffusant par le biais d’enceintes dissimulées quelque part autour de nous, puis décide de se rendre réellement dans sa salle de bains.

Enfermé dans sa chambre, au son de je ne sais quelle soupe commerciale, je continue ma visite, regarde par la fenêtre, déchiffre les titres des romans présents dans sa bibliothèque, pendant qu’il grogne et vocifère tout seul dans sa pièce.

Jusqu’à ce qu’un bruit sourd me fasse presque sursauter et qu’un : « Putain de merde » émane par la porte.

Sans me poser de question, je traverse la pièce à mon tour et pousse la porte qu’il n’a pas fermée pour le trouver empêtré dans son tee-shirt, à moitié remonté sur sa tête, son bras valide bloqué dans la manche qui lui arrive au coude, et à ses pieds trois flacons de parfums ayant vraisemblablement provoqué ce vacarme lors de leur chute.

— J’en ai marre, putain ! Dégage, j’ai pas besoin de toi !

— La musique n’adoucit pas les mœurs visiblement, ricané-je malgré moi. En même temps tu écoutes de la merde.

Il me jette un regard noir par son unique œil visible, puisque l’autre est dissimulé derrière le col de son tee-shirt lui barrant le visage, mais je ne m’en préoccupe pas.

Mon attention se perd sur la peau de son buste déjà découverte, et s’accroche à une tache sombre au niveau de sa côte gauche.

Une tache large aux couleurs dégueulasses. Une tache qui me rappelle toutes celles que j’ai aperçues sur une autre peau de la même couleur.

Quelque chose se déchire en moi. Je me sens projeté si loin en arrière, dans une intimité qui n’existe plus. Et comme si c’était hier, je ressens cette colère si puissante, si réelle, si tranchante qui m’envahit sans pitié.

Mes pas me portent jusqu’à lui. Sans pouvoir me retenir, soudain perturbé, totalement hypnotisé par ces bleus, celui que je voyais et d’autres dissimulés par le tissu, je lève une main vers son corps.

L’un de mes poings se crispe pendant que de mon autre main, j’effleure les hématomes. Immobile, Rafael laisse juste échapper un frisson lorsque nos peaux entrent en contact.

Ma vision se brouille et mon esprit dérape sans prévenir. J’appose mes doigts sur lui, pris d’une fascination morbide et écœurante qui me ravage le cœur. Parce que… ces marques, je les ai haïes si souvent… j’ai voulu tuer à cause d’elles. J’ai tué à cause d’elles. J’ai damné mon âme à cause de ces saloperies de marques.

Je pensais qu’elles avaient disparu à tout jamais, et les revoilà. Si elles le blessent lui, elles me tuent moi, une nouvelle fois. Je passe et repasse ma main sur les ecchymoses, me sentant sombrer dans le néant, mon esprit me répétant sans cesse que cette fois, le seul qu’il faudra punir pour ça n’est ni Pedro ni son père à lui. Le seul coupable, c’est moi.

Moi qui suis devenu le bourreau. Moi qui reproduis ce qui m’a déjà enterré.

Quelque chose de lourd s’impose dans ma gorge alors que je passe ma main sur la peau vibrante étalée sous mes yeux. Que je longe ses côtes. Que j’esquisse les contours des bleus. Un par un. Lentement, je détourne mon observation, sentant mon cœur flancher et mon esprit dérailler de plus en plus. Un voile s’abat sur mes yeux. Une ambiance lourde s’impose sur ma poitrine. Mes poumons luttent pour accomplir leur job.

Je tire sur son tee-shirt pour le virer du chemin de mes doigts. Passe sa tête par l’encolure après avoir libéré son bras valide. Nous nous retrouvons face à face. Son regard vissé au mien.

Il ne parle pas. Cherche à comprendre. Ses longs cils propageant des ombres sur ses joues. Ses rétines vibrantes d’une lueur enveloppante et bienveillante.

Il se mord les lèvres. Je repose ma main sur le haut de son buste. Encore une ecchymose. Plus petite. Mes doigts remontent le long de son cou. La nudité de sa peau s’expose sous mes yeux. Sa couleur de miel. Son aspect velouté. Et ce regard qui me happe l’âme avec une telle facilité. Mon cerveau vrille, comme s’il s’échappait de l’étau de mon crâne pour percuter durement mon âme.

J’ai mal à mes souvenirs, si mal. Comme si tout ceci s’était passé hier. Sans doute parce que c’est le cas. J’ai haï le père de Juan si fort. Et moi ?

Je suis devenu celui qui frappe. Celui qui heurte. Celui qui assassine à petit feu. Celui qui torture sans honte ni regrets.

La vérité est là, étalée sous mes yeux.

Je superpose, je le sais. Juan n’est pas Rafael. Rafael n’est pas Juan. Et pourtant, le destin les mélange. Il s’amuse à les substituer l’un à l’autre sous mes yeux, comme s’ils n’étaient que de vulgaires marionnettes. Et moi ? Le jouet ridicule de la fatalité, celui qui ne voulait blesser personne mais qui finalement a assassiné tout le monde.

J’aimerais m’excuser pour celui que je suis. Pour celui que j’ai perdu. Pour mes coups, pour mes colères. J’aimerais effacer, recommencer. Et… c’est tout simplement impossible.

Juan n’est plus. Je l’ai supprimé. C’est ça, l’unique vérité. Et à présent je me transforme en monstre. Pire que son propre bourreau.

Un vieux sentiment que je croyais perdu revient me percuter le crâne. Je ne mérite pas de l’assouvir, je ne devrais même pas le ressentir, mais il dévaste tout sur son passage. M’étreint le cœur et me pilonne l’intérieur. Au point que j’y succombe sans même chercher à le combattre.

Je remonte ma main sur son cou, sens son souffle chaotique effleurer ma peau et comme une offrande que je quémande, lève mon visage et pose mes lèvres sur les siennes.

Un baiser. Juste un baiser du cœur pour soulager mon âme. Je ferme les yeux et je sais qu’il fait de même. Alors que tous mes sens s’électrisent et que je me sens défaillir dans l’infini, que je sais que je vole une miette de douceur à laquelle je n’ai absolument pas droit, je laisse glisser ma langue vers la sienne pour le sentir, lui, peu importe qui il est, vivant et apaisé.

J’en ai besoin.

Besoin de lui. De son pardon. De son absolution. S’il me refuse ça, s’il me repousse, alors j’en crèverai.

Le temps se fige dans cette pièce bercée par une musique que je n’entends même plus. Seul mon cœur résonne dans mes tympans. La peur, l’effroi, le désespoir se diffusent à chaque battement, m’anéantissant et mettant mon être à genoux.

Sa main se pose sur ma joue et enfin, il m’embrasse en retour. Il caresse ma noirceur et la soulage. Il s’abandonne à moi sans retenue et m’emporte l’espace d’un instant dans un nouvel univers que je ne connais pas.

Il n’est pas Juan et l’illusion s’arrête là. Mais notre baiser continue. Il me fait du bien. Tellement de bien qu’il m’en écœure. Qu’il m’assassine encore une fois.

Parce que tout ça, je ne le mérite tellement pas. Mais je plane. Je voltige entre les mirages et la réalité, profitant de cette pause qui me déchire, me gavant de cette accalmie qui me terrasse. M’imaginant qu’un jour, je fus cet homme, ce gamin qui pouvait embrasser sans honte ni gène.

Nos lèvres glissent entre elles et notre baiser s’intensifie. Je l’emporte au cœur de mes bras, m’unis à lui comme s’il m’appartenait, et au fond de moi, quelque chose me confirme que c’est effectivement le cas. Et que je lui appartiens tout autant.

L’intensité du moment me transcende, me calcine, et finalement m’étouffe. Le sol sous mes pieds semble vouloir m’avaler et une petite voix dans mon cerveau prie pour que cela arrive enfin.

Parce que je craque.

Je ne supporte plus ce poids que je trimbale sur mes épaules sans jamais aucune trêve. Et celle que je m’accorde à l’instant me dévaste totalement.

Je sais confronter la violence et j’y résiste sans problème, mais la tendresse ? Je ne maîtrise pas cet ennemi, je ne connais aucune arme pour la repousser. Novice et impuissant, je lutte inutilement et perds la partie. Il m’a atteint, je suis venu chercher sa propre victoire. Ça me rend dingue de le constater, mais la guerre interne qui rugit dans mon cerveau me le confirme. Je viens de craquer, de m’enfoncer dans une douceur profonde et diffuse qui me ravage littéralement. Le pire de tout, je ne sais pas si c’est bien, si c’est mal. Je ressens cet instant comme une nouvelle forme de torture sournoise que je n’ai pas envie de rejeter.

Je recule lentement pour observer son visage tandis qu’il bat des cils, manifestement perdu lui aussi. Une fois rapidement. Une fois lentement.

Un sourire nait sur mes lèvres, parce que l’espace d’une infime seconde, j’ai l’impression d’avoir réussi à remonter le temps. À ressusciter le spectre de mon soleil.

Puis la salle de bains se redessine autour de nous. La musique revient. Son regard vert perce au fond de mon nuage et le brise en éclats. Je chute et mon âme hurle en silence, sous son observation intense.

Et… je ne comprends pas. Je ne comprends rien.

— Tu n’es pas Juan, murmuré-je plus pour moi que pour lui.

— Non, je ne le suis pas, répond-il sur le même ton.

— C’est moi qui t’ai fait mal…

…Et ça me fait encore plus mal à moi.

Il prend le temps de me dévisager d’un air sérieux puis hoche la tête pour confirmer.

— Alors, pourquoi ? Pourquoi suis-je là ?

Car peut-être qu’il n’est pas Juan, mais je l’ai frappé. Je suis son Pedro. Et il vient de m’embrasser. J’ai perdu le fil. Je ne comprends plus. Rien. Et le semblant de réponse qui se dessine devant cette situation me broie magistralement l’intérieur.

La bile me submerge en attendant sa réponse. Il m’accepte comme Juan a accepté son père ? Pour moi, cette hypothèse reste inenvisageable. Illogique. Dégueulasse. La voilà la finalité de cette nouvelle forme de punition que le destin m’envoie. La douceur pour insérer en moi les réponses épouvantables que j’attends.

— Je ne sais pas pourquoi, Archer. Je n’ai pas de réponse à te donner.

Je tente de lire dans ses yeux une vraie réponse, mais je n’y trouve rien de différent que ce qu’il affirme. Aucune piste. Rien. La fureur remonte en flèche le long de mes nerfs et explose dans mon cerveau. Mais je n’arrive pas à l’expulser cette fois.

Il ne sait pas pourquoi ! Mauvaise réponse, bordel de merde !

Je le lâche. Recule. Me heurte au marbre du lavabo. Vacille. Et me barre de cette salle de bains pour aller ouvrir la fenêtre.

Il ne peut pas m’accepter, ce n’est pas envisageable ! Jamais !

 

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