The Origin Of Violence (French Edition)
Archer (0)
Une semaine c’est la mort, putain !
Arch, calme-toi, il part demain.
DEMAIN !
Les nerfs au garde à vous, je jette un coup d’œil à mon oncle qui ricane depuis sa place, à quelques mètres de moi, les bras croisés, son sourire vicieux accroché aux lèvres. Son regard me défie, et même si je sais que je devrais m’en battre les roustons comme jamais, je n’arrive pas à mettre de côté ma fierté.
Je suis aussi con que lui, finalement.
— Essaie encore, petit !
L’arme à la main, je le fixe longuement en tentant de reprendre mes esprits. Je déteste cette saloperie de flingue qu’il m’a fourré entre les mains. Et ce que je hais encore plus, c’est ce frémissement interne, qui semble traduire un putain d’assouvissement concernant un besoin tapi au fond de moi et que je ne soupçonnais même pas.
Tout est parti d’une discussion merdique pendant le repas qui vient de se terminer.
Ma mère bosse ce soir, et nous ne sommes que tous les deux.
Il n’est que vingt et une heures et le ciel a adopté une couleur rosée, un peu violacée, comme si l'apocalypse approchait.
L’air est moite, chaud, plus que d’habitude à cette saison, et je sens la sueur couler le long de ma colonne vertébrale. Dans cette ambiance étrange, à l’abri des regards dans le petit jardin arrière de notre baraque, je resserre mes doigts autour du métal de l’arme, seul point de fraîcheur de l’instant.
Quelque part, ce contact semble apaisant, alors que la normalité voudrait l’inverse.
Je devrais déjà me trouver chez Juan. Mais ma putain de fierté m’a tendu un piège.
Lee a déclaré il n’y a pas deux heures que, parce que j’avais été élevé par une femme, par ma mère, je n’étais pas vraiment « mec ». Qu’il pensait que j’avais été éduqué au tricot et pas au charbon.
Comprenez : je suis une fiotte.
De là, mon esprit a rapproché mon histoire avec Juan : relation homosexuelle, donc mon penchant gay, tapette, pédale, PD… Enfin, tous ces petits mots mignons qu’a prononcés un nombre incalculable de fois Lee pendant son séjour ici, et j’ai pété un plomb.
Connement, alors qu’il n’est sans doute même pas au courant que je bande pour un mec, j’ai pris sa petite analyse de ma personne comme un défi.
Donc, me voilà là, planté sur l’herbe cramée au milieu de notre cour arrière, un flingue à la main, et une cible, à savoir un amoncellement de canettes de bière, installée à cinq mètres de moi.
Je voulais lui montrer qu’il avait tort. Lui montrer que…
Putain, je ne sais même plus ce qu’il m’est passé par la tête pour en arriver là, mais quoi qu’il en soit, maintenant, je refuse de lâcher l’affaire.
J’ai loupé au moins cinq fois ma cible. Parce que je n’ai jamais fait ça. Parce que j’en ai rien à foutre.
Mais je le déteste tellement que je refuse d’abandonner. Je lui donnerais raison si j’abdiquais. Toute la semaine j’ai supporté ses paroles dégueulasses et pleines de certitudes. Cette fois je n’ai pas du tout réussi à les ignorer, elles se sont toutes, une à une, incrustées dans mon cerveau, à tenter de le pourrir sans pitié. Toute la semaine j’ai accumulé cette haine pure contre lui. Contre moi aussi, parce que je ne savais pas m’opposer à lui. Démonter ses arguments sur les blacks, les caramels, comme il nomme les Portoricains, les bridés, les homos, les handicapés.
Tous ces « nuisibles » qu’il méprise tellement fort. Toute la semaine j’ai entendu ses sermons crades sans trouver les parades pour le remettre en place.
Alors, cette fois, je ne capitulerai pas. Ce type a le don de me pousser loin de ce que je pensais être, j’en suis conscient. Ma colère n’a cessé de grandir en moi, durant tous ces jours durant lesquels j’ai dû le supporter, alimentée par l’idée constante et mordante que nous partageons les mêmes gènes. Le même sang.
Le pire de tout, c’est que je suis persuadé que Lee sait très bien dans quel état d’esprit il m’a poussé. Face à son air satisfait et amusé, je comprends qu’il a sciemment cherché à dégommer mes limites, pour me tester.
J’ai horreur qu’on me prenne pour un connard.
Au fond de moi, ce que je sais pertinemment aussi, c’est que c’est justement là que j’en deviens réellement un. En oubliant ma réserve et le calme qui constituent mon équilibre pour me jeter dans son jeu de merde.
Une arme dans ma main.
La rage au cœur.
La merde incrustée dans mes gènes réapparaissant au grand jour, sans entrave ni barrière, à présent.
Il m’a eu, et le fait de m’en rendre compte ne fait qu’aggraver ma rage. Elle gronde en moi, et a pris les commandes de mon être tout entier. Je la déteste. Elle me calcine l’intérieur. Me transcende presque. Sournoise et implacable. Terrifiante.
— Alors ? Tu préfères peut-être que j’aille te chercher un petit canevas ? De la broderie, éventuellement ?
Je ne réponds pas, pince mes lèvres en l’assassinant du regard. Ce qui lui provoque un rire gras.
Enculé !
— Tu vois, Archer, là tu commences à sentir tes couilles entre tes guibolles. Celles que ta mère t’a fait oublier. C’est pas contre elle, je suppose qu’elle pensait faire de son mieux. Mais t’es un mec, pas une fiotte… Ta force brûle dans ton regard. Mate tes muscles tendus et ta détermination… Ça, mon grand, c’est le comportement d’un mec, un vrai ! Je reconnais Davis dans tes yeux, mon neveu. Un putain de type prêt à tout. Une saloperie de mec sévèrement burné. Porte tes couilles, nom de Dieu !
Je le conchie, lui et ses discours de merde. Il persiste à me rappeler que je suis le fils de mon père. Que ma mère n’est pas bonne pour moi. Je devrais m’en battre les couilles et passer à autre chose, mais quelque chose en moi refuse de laisser tomber et d’ignorer ses paroles. Chacun de ses mots a réussi à me toucher, à s’incruster, à squatter mon âme. Je me sens faillir dans toutes les promesses que j’ai faites à ma mère. Dans tout cet équilibre que je me suis construit au fil des ans. Dans tout le déni que je me suis acharné à entretenir. Je suis le fils de Davis Connors, que je le souhaite ou non.
Et ce connard de mes deux me l’a trop rappelé.
Demain. Il part demain mais c’est encore trop loin. Je ne supporterai pas une minute de plus sa présence. J’ai envie qu’il se barre et me laisse croire à nouveau que je n’ai rien en commun avec mon géniteur. Même pas une seule goutte de sang.
Sans même contrôler mes gestes, je lève ma main armée vers lui, rêvant de lui balancer une praline entre les deux yeux.
Je sais que je ne sais pas viser. Je sais que je suis particulièrement ridicule, mais je ne maîtrise plus cette fureur qui envahit mon esprit.
Ma main tremble et un diable en moi exulte à l’idée de le dégommer définitivement. Il a réussi à me pousser jusque-là. À rêver de mort et d’assassinat. Comme mon putain de daron avant moi.
La haine, que je rencontre pour la première fois réellement, me paraît si étrange. Aussi nauséabonde que stimulante. Douloureuse aussi, et satisfaisante. Une autre forme de paix que je ne soupçonnais même pas. La paix sale et froide. Désagréable et fulgurante.
Je me sens étranger dans ma propre peau, perdu dans mon cerveau, petit, minuscule, et tellement crade. Fondu dans la haine, coulé dans le désespoir.
Nous nous fixons dans un silence pesant qui en raconte plus qu’un long discours, et encore une fois, il m’offre son sourire satisfait et condescendant, sans même trembler une seule seconde alors que mon canon est braqué sur lui.
— Voilà, fanfaronne-t-il sans bouger un cil. Tu me détestes. Tu laisses parler ta vraie nature. Je préfère recevoir ta haine plutôt que ton indifférence, Archer. Accepte-toi, accepte les Connors dans ta vie, car c’est ce que tu es. Rien de plus, rien de moins. Aucun Connors n’oublie ses couilles sur la route !
— La FERME !
Mon cri se perd au loin, écrasé par la lumière rougeoyante d’un soleil de printemps prêt à s’éclipser. Il ne bronche pas.
Et je sens. Je sens que je perds cette partie contre moi-même. Je sens que je chute. Que la violence en moi se répand comme une coulée de magma, sans aucune entrave et sans même que je tente de la contenir.
Mon doigt se pose sur la gâchette et… mon cerveau craque. Se fend en deux. Expulse. Explose.
Au dernier moment je dévie mon bras et le bruit de la détonation déchire le silence avant de le laisser réapparaître immédiatement.
Mon cœur bat trop vite, trop fort, à m’en faire atrocement mal, alors que les canettes se cassent la gueule en face de moi dans un fracas presque sourd et irréel.
J’ai réussi.
J’ai réussi, putain de merde !
Mes mains tremblent et mon cœur flanche à son tour. Je me sens comme un pantin uniquement dirigé par mes ressentiments. Et au milieu de tout ça, la satisfaction. Noire, acérée, nauséabonde, qui se loge quelque part en moi. J’ai tiré. J’ai touché. J’ai vaincu.
J’ai signé et confirmé que je suis… lui. Un connard de Connors de plus.
— Putain de bordel de merde !
J’ai besoin de me raccrocher en urgence à mon quotidien. À cet autre Archer que je chéris et qui semble s’effacer à vitesse grand V de mon être.
Sans rien ajouter, je balance l’arme sur l’herbe et fuis ce jardin, théâtre de mon pétage de plomb.
Je passe le portillon en urgence, contourne la maison et traverse la rue.
Le simple fait de me rapprocher de la maison de Juan me soulage et me place également face à ma réalité. Je ne sais plus. Je ne sais plus qui je suis, je ne sais plus celui qui sommeille en moi. Je ne sais plus ce que je dois faire.
Plus rien.
Juste que le monde se gondole et se tord sous mes pieds, que la réalité n’a plus aucun sens et que je me perds, me vide, m’engouffre dans des ténèbres qui n’offrent qu’une entrée sans sortie. Un putain de cul-de-sac qui me terrorise.
Alors, je me précipite, me rue sur la porte d’entrée de Juan, ne frappe même pas et pénètre dans ce havre de paix qui m’a si souvent nettoyé l’âme.
Et je me fige. Interdit.
Parce que devant moi, alors que j’attendais le calme, se trouvent le chaos et l’anarchie. Devant moi, le spectacle le plus dégueulasse que je n’aurais même pas pu imaginer.
Juan penché sur le comptoir de sa cuisine, froc enroulé aux chevilles et…
J’ai envie de gerber…
Son père, collé à son cul, en train de le…
— Putain de merde !
Mon cri déchire le silence.
Et plus rien n’a de sens. Aucun.
Les larmes me montent aux yeux. Cette fois, la lave du volcan qui sommeillait en moi explose comme une saloperie de bombe.
— Archy !
Juan, le visage tendu, presque irréel, tente de repousser son père, mais ce con met du temps à réagir, au bord d’un putain d’orgasme.
Je ne contrôle plus mes gestes. Mon cœur part en poussière, détruit et douloureux, et ma tête tourne, lourde et évaporée en même temps.
Ma main attrape le col de son père qui semble enfin comprendre. Mon poing atterrit dans sa gueule.
La maison semble onduler, s’étirer, se rétrécir autour de nous. Plus rien n’existe sauf la rage. L’horreur pure et cataclysmique.
J’attrape les cheveux de l’enculé pour tirer sa tête en arrière et lui balance un coup de genou dans les couilles.
Il se met à hurler comme un goret qu’on égorge. Et justement, c’est tout à fait ce que je compte faire.
Plus de limites, sauf celle de la violence la plus absolue qui crépite si fort en moi qu’elle me fait du bien. J’aime exploser pour tout détruire. Soulagement malsain et terrifiant qui me stimule et m’affame encore davantage. Je sens que j’en veux plus. Qu’il doit payer, mourir, hurler sa douleur…
Mes yeux saignent en même temps. Ma propre douleur, celle de mon cœur, se répand en se mêlant à sa hargne. C’est bon, c’est horrible et c’est puissant. Un tsunami ne ferait pas pire.
— Archy !
Juan se rue sur moi pour me retenir, me ceinturant au niveau des bras, alors que j’entreprends de fracasser la tronche de son père sur le comptoir.
Ce connard pleurniche, ses deux mains appuyées sur son entrejambe.
—Arrête ! me crie Juan ! Archy !
Il parle mais je ne l’entends pas. Sa voix ressemble à une chanson qui me berce dans ma souffrance, rien de plus.
Ses bras m’empêchent de continuer et m’agacent prodigieusement. Je repousse l’homme que j’aime brutalement, en relâchant ma proie durant la manœuvre.
Les bras qui m’entravaient disparaissent, je me reconcentre sur le vieux connard dégueulasse, lui balance un coup de boule qui le fait hurler puis il se tait et…
Le néant s’installe subitement entre nous. Les yeux de Pedro se figent, orientés derrière moi.
— Madre dias ! sanglote-t-il sans que je comprenne.
Machinalement, j’oublie tout, sentant l’enfer se précipiter sur moi. Comme un pressentiment atroce qui m’ensevelit en un temps record.
Le silence. Juan ne crie plus.
Je pivote sur moi-même et…
Un hurlement écorche ma gorge. Comme s’il ne m’appartenait même pas. Et l’effroi. La chute de tout ce qui me compose.
Le pourpre envahit mon cœur sans que je comprenne ou alors parce que je comprends trop bien. Je me déchire, me disloque, m’enflamme dans l’enfer, devant le corps inerte de Juan, étalé devant moi dans une mare de sang qui se répand sur le sol dégueulasse de l’entrée. Rapidement je comprends que son crâne a heurté l’angle d’une commode qui se trouvait là. Celle qui encombre la petite pièce. Et lui ne bouge pas.
— Juan !
Ma voix se perd dans l’horreur absolue qui plane autour de nous, ralentissant les secondes, accélérant mon cœur.
Je tombe à genoux, secoué par l’atrocité de mon geste, soudain calme et anéanti.
J’attrape son crâne poisseux et ses yeux, vides et creux, semblent se river à moi. Ses yeux si beaux, si vivants. Ceux que j’adore tant.
— Juan !
Mes sanglots me calcinent l’âme sans pour autant changer la donne.
— Juan !
Je crie, ou peut-être que je ne prononce pas un mot. Tout s’effondre. Plus rien n’existe, sauf son beau visage, son corps mou, ce sang poisseux qui englue mes doigts alors qu’il s’écoule d’un trou derrière sa tête.
— Putain, Juan…
Y a-t-il pire moment que celui où l’on commence à comprendre que le paradis n’est plus ? Que la plus belle chose dans une vie disparaît juste sous vos yeux alors que vous restez impuissant ? Qu’au fil des secondes, vous vous rendez compte que vous êtes celui qui vient d’éteindre le soleil ?
C’est juste impossible.
— Non !
Impossible et faux.
Pas possible.
Pas possible, nom de Dieu !
Pas possible !
Je presse le corps de Juan contre moi en priant un Dieu, n’importe qui, de repartir en arrière, de claquer des doigts pour effacer une seule seconde de ma vie.
— Non…
Ma gorge pleure, mon âme s’égosille, mon cœur… n’existe plus. Tellement douloureux…
— Hijo de puta !
Pedro se met à hurler à son tour, attrape un couteau sur le comptoir et, enragé, ses yeux bruns emportés par la folie, se jette sur moi.
Je n’ai le temps d’amorcer aucune défense, qu’une détonation retentit à nouveau dans la pièce.
Froide.
Métallique.
Infernale.
Le Portoricain se fige en plein geste.
Immobile, Juan pressé contre mon cœur, je l’observe, spectateur incrédule, alors qu’une tache sombre se forme sur son tee-shirt, au niveau de son cœur.
Il lâche son couteau et s’effondre à quelques centimètres de moi.
Silence.
Je sombre.
Lee, flingue à la main, le responsable de ce coup de feu, apparaît à côté de moi, mais je m’en fous. Plus rien ne compte, plus personne n’a d’importance. Juan… Juan gît dans mes bras et je meurs avec lui.
— Viens, Archer ! Ne restons pas là !
La voix de mon oncle résonne au loin alors que plus rien ne semble réellement exister autour de moi.
Ses mains me saisissent brutalement et m’arrachent à Juan.
Je crois que je hurle lorsqu’il m’entraîne hors de la maison. Que nous traversons la rue. Que le soleil se couche, laissant derrière lui une trainée pourpre et or. Que la rue semble si paisible. Cotonneuse. Irréelle. Que je m’évade de mon corps tellement douloureux, pour flotter. Planer au-dessus de moi-même. Incapable de comprendre. Incapable de réaliser. Incapable de voir, de croire, d’accepter.
Incapable de respirer.
La porte de la maison claque derrière moi et la pénombre m’envahit alors qu’il me jette sur notre canapé pourri.
Le néant.
Vide.
Noir.
Insoutenable.
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