The Origin Of Violence (French Edition)
32 Rafael
Un animal blessé. Voilà celui que je tente de calmer en recevant ses baisers enflammés, ses caresses et sa détresse en pleine face.
Mon cœur bat de trop d’émotions. J’ai envie de le serrer si fort contre moi, de le soulager de cette douleur qui le paralyse presque, après l’avoir porté au bord de la folie.
Il m’a fait peur, il m’a ensorcelé, il m’a pétrifié de tristesse.
Mais pas uniquement. Il m’a terrassé. Peut-être même plus que le père Williams qui geint encore dans son appartement. Ce cyclone qui s’est abattu sur lui était si atroce, si… puissant.
De ma main libre, je récupère le menton d’Archer pour le forcer à relever le visage vers le mien.
Il tremble, il reste silencieux. Son regard, je le découvre fuyant et encore pétillant de colère et d’émotions.
Qu’est-ce qui t’est arrivé, Archer Connors ?
Qu’est-ce qui t’a fait si peur que tu en as perdu pied ?
— Eh… ça va ! chuchoté-je alors qu’il ne soutient pas mon regard en se détournant vers la porte que nous venons de passer. Ça va.
Il hoche la tête, manifestement en train de s’en persuader lui-même.
C’est ce moment que choisit Gregory, que j’avais chargé de garer la voiture, pour nous rejoindre.
Il nous jette un œil avant d’entrer dans l’appartement et de ressortir pour me questionner.
—Que s’est-il passé ? Je préviens monsieur Alvarro ?
— Non, surtout pas ! m’écrié-je alors qu’il saisit déjà son téléphone portable. Je vais gérer la suite des évènements.
— Ce n’est pas la consigne, rétorque-t-il en déverrouillant son appareil. Au moindre problème, je dois…
Je m’extirpe des bras d’Archer qui reste stoïque de son côté, totalement paumé, pour attraper le téléphone de mon garde du corps, déjà agacé par son côté un peu trop « loyal » envers mon père.
— La consigne, c’est moi qui la donne. Sinon je refuse de vous garder près de moi durant la journée. En ce qui concerne Williams, je vais gérer aussi le problème.
— Ce n’est pas…
Il laisse planer son regard vers Archer pour terminer sa phrase. Je comprends son problème, mais cette fois, Archer, à mon sens, a agi pour la bonne cause et pas selon ses principes désobligeants. Nous ne sommes pas du tout dans la même configuration que ce que mon père craignait. D’autre part, ce connard de Williams mérite même pire que ce qu’il a reçu. La preuve, il respire encore assez pour geindre depuis son couloir.
— Reste ici, je reviens.
Mon ton catégorique et le fait que je garde précieusement son portable serré dans ma main le convainc qu’il n’a de toute manière pas vraiment le choix.
J’entre donc une nouvelle fois dans l’appartement délabré de cet enfoiré, retourne vers le couloir et me penche sur la loque soupirante de douleur qui gît douloureusement sur le sol.
— Tu me reconnais ? lui demandé-je en plaçant mon visage devant le sien, puisqu’il semble n’avoir qu’un seul œil valide.
Son visage est boursoufflé et son bras semble cassé. Je ne m’intéresse pas plus à son état, car clairement, je m’en fous. Je lui ai plusieurs fois envoyé des alertes, je lui ai rappelé ses droits, ses devoirs en tant que beau-père et tous les interdits qu’il franchissait avec ses belles-filles.
Il a cru qu’il ne risquait rien parce que les services sociaux étaient débordés.
Son choix, c’est lui qui l’a effectué. Qu’il en assume les conséquences, à présent.
Il grimace alors que je fixe mon regard au fond du sien, me retenant de lui en balancer une autre en plein dans le bide.
— Oui, donc, tu me reconnais, conclus-je à sa mine défaite. Alors, voilà le plan. Je ne te dénonce pas, cette fois. Ce serait te donner trop de moyens de t’en sortir. En revanche, si tu tiens à ta vie, choisis bien ce que tu vas faire ensuite. Soit tu libères Sylhia en acceptant son émancipation et tu l’aides financièrement à prendre Awa avec elle lorsqu’elle part. Dans ces cas-là, Protect’All les prendra en charge et elles n’auront plus jamais affaire à toi. Soit, tu décides de continuer à jouer au con, et cette fois, j’ai des preuves. Toi, tu n’en as aucune concernant ce qui vient de se dérouler ici. Ta parole contre la nôtre… Je te laisse voir si tu veux tenter un affrontement officiel. Awa est à l’hôpital, espèce de connard. Elle subit des examens à l’heure actuelle. Je compte bien mettre tout en œuvre pour te détruire si tu tentes encore quoi que ce soit envers elle. Et cette fois, tu perds tout. Même ta pauvre vie de merde, tu la pleureras. Est-ce que je me suis montré assez clair ?
Il ferme son unique œil valide en serrant les lèvres, puis, au bout d’un moment, consent à hocher douloureusement la tête pour me signifier son accord.
En réalité, je pense que l’hôpital rédigera un rapport et que quoi qu’il puisse me promettre à cet instant, moi, je ne suis absolument pas en mesure de garantir mes dires.
Tout ce que je voulais, c’est qu’il comprenne bien que s’il tente de se porter encore une fois en victime, et qu’il porte plainte, il risque carrément sa vie.
Parce qu’avec ce genre d’enfoiré, il n’y a que ça qui fonctionne.
J’écrase malencontreusement sa main en me redressant pour l’abandonner à son triste sort.
Il laisse échapper un cri puis souffle lourdement, mais je suis déjà loin, sur le palier à fermer la porte.
— Je crois que nous pouvons y aller.
J’accuse subitement un contrecoup brutal. Mes mains se mettent à trembler et mon cerveau chancèle. L’odeur de cette cage d’escalier me file mal au crâne.
— On le laisse comme ça ? demande Gregory, interloqué.
— Oui. Il ne s’est absolument rien passé, de toute façon.
Je jette un œil à la porte d’en face, légèrement entrouverte, laissant apparaître un œil curieux et inexpressif.
— Absolument rien.
Je perçois que la personne qui nous observe hoche la tête pour me confirmer qu’elle ne nous balancera pas. Ce qui ne m’étonne pas vraiment, car les violeurs pédophiles se font rarement des amis dans leur entourage direct. Les gens ne disent rien, mais n’en pensent pas moins. Tout ce qu’ils souhaitent, en général, c’est oublier, rapidement, ce qu’ils auraient préféré ne jamais apprendre.
La nature humaine dans toute sa splendeur.
Et c’est en pensant à ça que tout à coup, je crois comprendre. Tout comprendre, ou presque.
Mon regard se pose sur Archer qui semble réussir à se remettre de son craquage total.
Nous nous observons un moment. Je récolte une menace froide et une tentative de m’envoyer chier muette mais affirmée dont je ne fais aucun cas.
Je crois que plus jamais il ne m’impressionnera assez pour me liquéfier de terreur. Il m’a déjà frappé. Il m’a déjà attaqué de toutes les manières dont il disposait et au bout du compte, j’ai fortement l’impression que chaque fois qu’il a tenté de m’anéantir, de me faire taire, c’est à lui qu’il a fait le plus de mal.
Je sais qu’il en est pleinement conscient. Sans doute même bien plus que moi. Et que c’est pour ça qu’il ne tente plus rien contre moi ou que je ne le remarque même plus.
Dans tous les cas, je lis en lui un nouvel élément. J’ai presque l’impression d’avoir trouvé sa solution. Celle du mystère Archer.
En réalité, il n’est pas plus que cette femme derrière sa porte qui l’a ouverte au mauvais moment. Ce que je pense, c’est qu’Archer en est resté à ce stade. Figé d’effroi derrière sa foutue porte, parce qu’il a vu quelque chose de trop horrible pour ses propres limites. Il aimerait peut-être que quelqu’un arrive et lui affirme qu’il ne s’est tout simplement rien passé. Que ce n’est qu’un cauchemar, que la vie peut continuer.
Peut-être attend-il tout simplement de refermer sa porte, lui aussi, mais qu’il en a perdu la clé. Ou que personne ne lui a donné.
— On va passer à l’hôpital, déclaré-je en m’apercevant que Gregory attend la suite. J’ai besoin de m’assurer qu’Awa ira bien si c’est Pablo qui reste et non moi. Tu conduis.
J’avoue qu’à cet instant précis, je n’aspire qu’à rentrer chez moi et de m’y enfermer avec Archer, parce que, pour changer, il m’attire trop depuis le cœur de son enfer. Je ressens le besoin presque vital de m’occuper de lui.
Je sais, je dérive encore. Et peut-être, c’est même certain, que je vais me prendre un mur, mais en même temps, je ne peux pas combattre ma vraie nature. Celle qui me commande de manière implacable de suivre mon intuition.
Je suis mordu de lui, c’est un fait.
Un fait qui implique pas mal de conséquences. Dont celle d’être prêt à s’en prendre plein la tronche.
C’est même presque couru d’avance.
Mordu mais pas stupide, je sais que je ne peux absolument pas espérer quoi que ce soit venant de lui.
Gregory récupère son téléphone lorsque je lui tends, en me promettant du regard qu’il n’appellera pas mon père.
Archer se redresse et quitte le mur sur lequel il était appuyé pour dévaler l’escalier, visiblement décidé lui aussi à quitter cet endroit.
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