The Origin Of Violence (French Edition)
+8 Archer
Mes yeux s’accrochent aussitôt à lui alors que je m’apprêtais à sortir de la voiture de ma mère pour tenter de le trouver dans cette boîte.
La huitième sur ma liste.
Le soulagement s’impose en moi en même temps qu’une pointe acérée s’attaque douloureusement à mon cœur alors que sa silhouette chancèle sur le trottoir.
Machinalement, je sors de la caisse et claque la portière, conforté que la nuit qui m’entoure me dissimule à son regard.
Il continue son chemin en posant sa main sur le mur. À sa manière de se mouvoir, je ressens que quelque chose ne va pas. Pas du tout, même. De tout ce que nous avons traversé ensemble, il n’a jamais fléchi. Jamais baissé les épaules et marché comme si la terre entière pesait trop lourd sur son dos.
Une nouvelle douleur s’installe en moi, sans pitié, et je n’arrive pas à la repousser.
Parce qu’il est là, si près, à quelques mètres à peine, et que je pensais ne plus jamais le revoir. Parce qu’il m’a manqué plus que j’aurais pu l’imaginer. Parce que je comprends qu’en voulant me libérer il y a presque trois ans, j’ai une nouvelle fois assassiné mon soleil.
Car il l’était devenu. Je pensais que le mal n’était pas encore fait, mais je me trompais. Je viens de m’en apercevoir. Immobile, je le contemple alors qu’à l’écart, loin des réverbères, il s’arrête enfin, pose son dos contre la porte d’un immeuble et rejette sa tête en arrière pour observer le ciel.
Même de loin, il m’envoûte. Une force incroyable me pousse à aller le rejoindre et seules ma frousse et peut-être ma honte, arrivent à m’en empêcher.
J’arrive à sentir l’émoi qu’il dégage. Le désespoir qui le broie et, même si je n’ai aucune idée de la raison de son état, je ressens durement l’envie de le consoler. De le retrouver pour soulager ses maux.
Je ne l’ai jamais vu ainsi.
Tout à coup, il se redresse et son visage se tourne vers moi. C’est uniquement à cet instant que je réalise que mes jambes ont marché toutes seules et que je me trouve planté au milieu de la rue, à peine à quelques mètres de lui.
Nos regards se trouvent. S’emmêlent. Il blêmit et je me sens entrer en combustion. Il bat des cils. Deux fois. Une fois rapidement, puis lentement.
J’ouvre la bouche pour… rien. Je ne trouve rien à dire. Rien qui ne serve vraiment à quelque chose. Je ne sais même pas exactement ce que je comptais faire une fois que je le retrouverais. Lui parler ? Le guetter de loin ?
À l’heure actuelle, je ne suis pas plus capable de l’un que de l’autre.
J’arrive juste à ne pas reculer, ne pas avancer, me complaisant dans ce statu quo ridicule.
Et lui ne bouge pas plus que moi. Comme si le temps était figé. Comme si aucune issue n’était envisageable. Si j’avance, je prends le risque de souffrir, de lui faire du mal, à lui aussi. Car ma colère ne m’a pas quitté. Si je pars, j’ai peur de ne pas réussir à respirer encore longtemps, enfermé dans l’univers que j’ai rendu trop étroit avec toutes les interdictions que je me suis imposées.
Soudain, il rompt le charme. Il ricane d’un air désabusé et me tourne le dos pour reprendre son chemin en chancelant encore plus, cognant son épaule contre le mur presque à chaque pas.
Putain !
Je n’arrive pas à le laisser partir. Je sens qu’il emporte mon âme au rythme chaotique de ses pas qui l’éloignent de moi. Comme si je m’évaporais au milieu de cette rue, arraché à moi-même.
J’ouvre encore la bouche pour hurler, pour lui ordonner de revenir, de me redonner tant de choses que je lui ai confiées malgré moi.
Mais rien ne sort. Pas un souffle, pas un mot. Juste mon cœur qui assourdit mes tympans et la certitude que tout mon monde s’enfuit sans que je n’arrive à le retenir.
Alors je décolle mes pieds du bitume et décide d’aller le chercher. J’accélère. Cours. Manque de percuter une bagnole qui me klaxonne au cul alors que je la contourne sans m’en soucier.
J’atteins son trottoir, et continue de courir, mais avant que je n’arrive à son niveau, cette même voiture qui m’a barré la route freine brutalement et les portières s’ouvrent sous mes yeux, juste au niveau de Rafael qui observe, surpris, les deux mecs cagoulés qui se ruent vers lui.
Mes vieux réflexes reviennent à l’assaut et cette fois, je ne les musèle pas. Je n’ai même pas le temps de me poser la question.
En deux pas je les rejoins, saute par-dessus le coffre la bagnole que je reconnais comme celle de Jonesboro. Mon cul glisse sur la carrosserie et j’atterris, pieds en avant contre le dos du plus fluet.
Je le heurte durement à l’en faire trébucher. Il en lâche un flingue qui percute le sol et glisse dans le caniveau.
J’attrape le col du second mec et lui fracasse le crâne contre sa portière encore ouverte.
Le démon se déchaîne en moi.
Un troisième agresseur ceinture mon cou et tente de me tirer en arrière mais je lui balance un coup de coude dans le bide, me retourne et attrape son crâne à deux mains. Et je le précipite sur mon genou.
Le connard se met à hurler et je reconnais aussitôt la voix de Pat, un nullos qui suivait Lee comme son ombre.
Je ne résiste pas à l’envie de le balancer contre la caisse pour lui balancer le même genou en plein bide.
Je me sens rugir, m’enflammer, la rage en moi s’assouvit au fur et à mesure des coups que je donne.
Le premier mec se relève et m’assène une praline en pleine joue.
J’attrape son bras et le précipite contre le mur de l’immeuble le plus proche pour râper sa cagoule contre la brique.
Je l’entends gémir puis un coup de tête fracasse la mienne, m’envoie brutalement cogner la surface froide et inégale de l’immeuble, me sonnant proprement les neurones.
J’accuse le coup comme je peux, et en reçois un autre bien placé en pleine pommette, un poing américain déchirant ma peau sans pitié.
— T’as bien fait de te pointer, Archer ! tonne une voix que je connais par cœur.
Le type entre mes mains se laisse glisser contre son mur. J’en profite pour me retourner vers Sammy en m’adossant à l’immeuble pour retrouver mon souffle.
Mon ancien pote me laisse faire. Le regard enflammé, il m’observe un instant puis retire sa cagoule.
Haletant, je jette un œil à Rafael qui reste figé à nous observer, visiblement paumé devant la scène qui vient de se dérouler sous ses yeux.
Je saigne abondamment je crois, et ma paupière bat abusivement sur mon œil gauche. Quelque chose coule dans ma bouche, répandant le goût ferreux significatif de l’hémoglobine.
Mes côtes me semblent douloureuses, même si je m’en branle pas mal. Face à ce dernier vestige de mes erreurs, je me sens prêt à en finir, d’une manière ou d’une autre. Je ne tente même pas de rappeler à lui cette amitié qui me fait gerber. Je ne ressens même pas une once de pitié ou de regret. Rien. Il ne représente rien. Du vent. Même pas un seul souvenir. Je sais que je les ai tous vendus pour sauver mon cul, et je comprends son besoin de vengeance. S’il n’y avait eu que moi, je crois que je ne me serais pas débattu. Mais ici, il ne s’agit absolument pas de moi.
Dans tous les cas, il ne touchera jamais un seul cheveu de Rafael. J’en fais la promesse.
— T’es prêt à crever, Connors ? ricane Sammy en passant sa main dans son dos pour attraper un flingue.
— Et toi ? ricané-je en crachant à ses pieds.
— Moi, je sais me servir d’une arme, fanfaronne-t-il en l’agitant sous mon nez, comme l’abruti qu’il est. Contrairement à toi.
Le problème de ce gros con c’est qu’il n’a jamais su aller droit au but. Toujours à se prendre pour un gros dur aux réflexions de bon goût. Un jour, je lui ai prédit que ça le perdrait.
C’est maintenant.
Alors qu’il se gausse presque de mon état, se pensant sans doute en position de force, je me rue littéralement sur lui en poussant un cri provenant du cœur de ma rage. Comme il jouait avec son flingue, il le lâche, n’a pas le temps de réagir et nous nous percutons durement. Je l’entraîne jusqu’à sa caisse et le projette sur son capot. Attrape son col alors qu’il gesticule en tentant de me virer.
Je me récolte un poing dans la gueule, un genou dans les couilles, mais je lui balance un coup de tête, attrape son front pour précipiter son crâne contre la taule de son tas de boue.
Il rétorque, je pose mon avant-bras sur sa gorge, prêt à en finir. Puis mon regard perçoit un éclat brillant dans la poche intérieure de sa veste.
Une lame.
De ma main libre, j’attrape son couteau et en fais jaillir la lame que je pose à la place de mon bras, sous sa gorge.
Je vois rouge. Bleu. Noir. Tellement noir. Je décrypte au fond de son regard qu’il ne me conseille pas de pitié. Parce que si je le lâche, alors c’est lui qui me plante.
J’inspire. Tout devient tellement net en moi. Tellement… logique. Mon cœur ralentit. Mon esprit se met en phase. Et au bout de mes doigts, dans chacun de mes muscles, la violence, pure et brute, rampe comme un venin qui reprend sa place, lentement.
Est-ce que la vie de cet abruti m’intéresse ? Non. J’en ai rien à foutre.
Tout ce que je vois, tout ce que je sais, c’est qu’il a tenté de planter Rafael. Il ne serait pas venu si lourdement armé dans un autre but.
Et puis…
— Arch…er. N… non !
Cette voix. Elle me lance un seau d’eau glacée à la tronche en pleine crise de folie. Elle désamorce ma fureur, effraie la violence qui se fige le long de mes membres hésitants.
Je redresse le visage pour inspirer, profondément. Mais Sammy en profite, récupère sa lame et me la plante entre les côtes.
Un éclair fulgurant me traverse de toute part, me coupant le souffle et m’inondant de douleur.
— Archer !
La voix de Rafael percute mes tympans.
La tête me tourne et mon corps entier semble être passé sous un rouleau compresseur. Le sang a envahi ma bouche et mon œil droit. La souffrance se propage et me terrasse, me paralyse presque. Je me sens faiblir.
Une main se pose sur mon épaule et tout à coup j’entends des bruits de pas.
Une armoire à glace gueule après Rafael, et dans mon brouillard, je crois reconnaître son garde du corps. Il me pousse sans douceur de ma place et taze sans pitié Sammy qui disparaît de ma vue.
Parce que pendant que des types s’occupent de mes anciens collègues d’Origin’s, une paire de mains attrape mes joues et me force à tourner le visage vers son propriétaire.
— Archer, reste avec moi.
Je ne comprends même pas de quoi il parle ni la panique qui scintille dans ses rétines.
Mon cœur bat à nouveau et même si je me sens proche de me fracasser la tronche contre le trottoir, totalement harcelé de douleurs, je calme ma respiration et prends le temps de l’observer. Il ne prononce aucun mot et moi non plus. Juste… un baiser se dépose sur mes lèvres. Puis un autre. Réveillant une nouvelle fougue en moi. Un besoin. Une absolue nécessité.
Je crois qu’il pleure, car ses joues sont mouillées.
— C’est pas grave, chuchoté-je en entendant ma voix siffler étrangement. C’est pas grave. Je m’en fous.
Je le fais reculer contre le mur derrière lui en l’enlaçant et me mets à dévorer ses lèvres, affamé, déchaîné, impossible à réfréner.
Mes mains passent sous sa chemise, griffent sa peau. Il gémit en étranglant un sanglot. Je ferme les yeux lorsque ses bras s’enroulent à ma nuque et qu’il m’enveloppe de tout son corps.
J’aime les soupirs qui se fanent entre nos lèvres. Les promesses interdites que nos langues n’hésitent pas à se lancer. Ses doigts entre mes cheveux. Les miens qui glissent sous son jean jusqu’à ses fesses.
J’adore ses cils qui chatouillent ma joue endolorie. Ses cheveux qui balaient mon front.
J’apprécie ce moment où à bout de force je chute, enveloppé du meilleur linceul qui soit, et je me laisse sombrer sans même tenter de me retenir. Maintenant, je peux partir, je n’ai plus rien à espérer de mieux.
— Je n’ai toujours pas réussi à te détester…
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