The Origin Of Violence (French Edition)
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Le soleil s’est couché. Pour ne plus jamais se relever.
L’obscurité a envahi la rue derrière la fenêtre et s’engouffre dans mon âme sans jamais s’arrêter, au point que j’ai l’impression qu’elle va bientôt éclater.
De toute manière, je m’en fous. Si Juan a déserté cette terre, alors je veux partir aussi.
Et… j’en suis le responsable. Le meurtrier. Mes mains portent son sang, tout comme mon tee-shirt et mon cœur.
Je sens qu’il sèche sur ma peau, aspirant toute la vie qui me compose.
J’ai vomi. Je ne sais pas combien de fois. Je tremble. J’ai chaud. Je m’enfonce. Je chiale et je hurle tout en restant immobile et inerte sur cette saloperie de canapé.
Lee arpente la pièce, son téléphone à la main.
Ma mère est rentrée à un moment, et maintenant, elle sanglote dans un coin, ses yeux posés sur moi.
Je n’arrive même pas à soutenir son regard. Même pas à me sentir désolé pour elle.
Je n’ai plus rien à foutre de tout ça.
J’ai assassiné Juan.
Tué.
Je l’ai tué.
Lee baragouine encore quelques mots puis range son téléphone dans sa poche.
— Bon, alors, c’est vu, Johnson va orienter les recherches ailleurs.
— Et ton arme ? couine ma mère avant de se moucher en pleurant.
— Elle n’est pas répertoriée. Et comme le caramel avait encore son froc aux pieds, ils vont axer le compte-rendu sur l’inceste. Pour le flingue… Johnson me doit des services.
Inceste…
Les images de Pedro en train de violer son fils me percutent encore une fois, si durement que j’attrape la bassine à mes pieds et me vide de toute la bile qui restait dans mon estomac. Mes larmes se mêlent à ma gerbe. Mon œsophage me brûle et tout ce à quoi j’aspire, c’est simplement mourir.
J’ai mal.
Tellement mal.
Les démons proviennent de toute part et me pétrifient au cœur de l’horreur. J’ai peur d’oser imaginer une vie sans Juan. Une planète sans ses yeux. Une éternité loin de lui.
La main de ma mère se pose sur ma nuque alors que je hurle cette fois tout mon désespoir au fond de ma bassine.
J’ai tué Juan !
J’ai tué Juan…
Cette fois, ça y est, je suis devenu mon père.
Je crache encore puis ma mère me prend le récipient des mains pour le poser à terre avant de tenter de m’attirer contre elle.
— Asher, mon bébé, sanglote-t-elle en m’enlaçant fermement.
— Stop, Jenny ! l’interrompt Lee d’une voix glaciale. Il n’est pas ton bébé. Il a agi justement, tu devrais être fier de lui.
— Je te demande pardon ? Comment peux-tu dire une chose pareille, Lee ? s’emporte ma mère en me relâchant pour se lever et lui faire face.
— Il a tué cet enculé qui violait son fils, putain ! ronchonne Lee en récupérant calmement sa bière sur la table. Tu voulais quoi ? Qu’il laisse faire ? De toute manière, cette race ne mérite pas mieux ! Tu vois, Archer, que j’avais raison. Tous des fiottes.
Je ne lui jette même pas un coup d’œil. Je ne sais même pas ce que j’en pense, parce que je n’arrive plus à penser.
— Ce n’est pas une raison, Lee ! rétorque ma mère. Je préfère aller trouver le sergent Johnson et tout lui expliquer.
— Et quoi ? Tu veux que ton rejeton soit enfermé dans un centre de redressement ? Tu es certaine de ça, Jenny ? Tu sais ce qu’on leur fait, là-bas ? Tu peux me croire, ça ne servira à rien ! Et toi ? Ton mari en taule et ton gosse en taule aussi, tu le vis comment, ça, Jenny ? Ce môme n’a pas besoin de ça ! Il a besoin d’un père ! D’une autorité qui lui apprenne à canaliser sa colère.
— Et quoi ? Tu proposes quoi ?
— De toute manière, il ne peut pas rester ici, déclare Lee en s’asseyant sur le fauteuil défoncé en face de moi. Il va venir avec moi à Little Rock. S’il reste, il va forcément craquer, tout avouer, et ça sera pire. Jenny, tu sais que j’ai raison. S’il reste, il finira en taule. Pour gosses, certes, mais c’est une taule quand même.
Ma mère ne répond rien, je crois.
Et moi ?
Je n’ai rien de plus à dire.
Je veux juste en finir.
À partir de maintenant, chaque jour que je vivrai sera un jour de trop. Un jour qui ne servira qu’à me punir davantage. En réalité, plus les minutes passent, et plus je prie pour vivre vieux et à détester chaque minute d’ici là. Mon existence tout entière ne suffira jamais à effacer l’horreur que j’ai engendrée.
Juan…
Putain…
Une vie sans Juan…
L’enfer à chaque minute que je passerai sur cette terre.
Et ouais, peut-être que partir avec l’autre enfoiré sera la meilleure peine que je pourrai m’infliger. En attendant pire. Me suicider serait trop simple. Pitoyable. Hypocrite.
Le mal qui pulse dans mes veines, qui torture mon cœur, est encore trop doux pour moi.
L’enfer me semble presque risible, lui aussi… Je m’enfonce dans la brume de cette haine contre moi-même qui explose sous ma peau.
— On va se calmer, décide ma mère en se rasseyant à mes côtés. Déjà, Archer, tu vas aller prendre une douche et jeter tes vêtements.
Elle tente de tirer sur mon tee-shirt taché du sang de l’homme de ma vie, et maintenant l’homme de ma mort, mais je récupère ma fringue en lui lançant un regard d’avertissement.
Jamais je ne veux laver mon geste. Jamais effacer Juan de ma vie. Elle peut toujours rêver.
Machinalement, je presse mon tee-shirt contre moi en fermant les yeux. La douleur pure s’infiltre toujours un peu plus en moi, et je la laisse régner en maître sur mes sens.
Je veux tellement mourir, partir, disparaître.
Juan est mort, et c’est moi qui l’ai tué.
Aucun mot, aucun sentiment, ne peut traduire ce qui se déroule en moi. Je me déchire, me disloque. M’étale comme une merde sur le tapis élimé du salon.
Ils peuvent faire ce qu’ils veulent de moi, j’en ai plus rien à foutre. Je choisirai simplement le plus mal, le plus douloureux, je m’en fais la promesse. Parce que… si l’un de nous deux devait partir, j’aurais dû être celui-là.
— Archer…
Ma mère me questionne du regard, en pleurs et désespérée. J’imagine qu’elle voit en moi mon père. Qu’elle se dit que je ne vaux pas mieux.
Elle a raison. Je suis même pire. Au moins, mon vieux n’a pas tué son unique amour, lui.
Du fond de ses iris, je peux observer sa peine, sa déception. Son désarroi.
Elle représente à présent tout mon monde.
Je ne la mérite pas. Je ne peux pas non plus supporter ce regard qui me scrute comme si j’allais pouvoir soulager sa propre peine.
J’ai envie de hurler qu’elle se trompe, que je ne suis qu’un connard. Mais rien ne sort, parce que… je m’en fous. Plus rien n’a de sens. C’est peut-être Juan qui a quitté ce monde, mais c’est moi qui vais brûler au cœur d’un purgatoire interminable. Ma peau se rétrécit. Mon âme éclate. J’accueille le tout avec un soulagement nauséabond. Malsain. Parce que je veux tout sentir. Ne rien louper.
— Jenny, c’est la seule solution.
J’entends à peine la voix de mon oncle. Ma mère me questionne toujours muettement.
En guise de réponse, je baisse les yeux.
Si je reste, je l’entraîne avec moi dans ma torture. Avec lui, au moins, je pourrai hurler. Frapper. Lui cracher à la gueule.
Mon choix est fait. Plus jamais je ne risquerai la vie de ceux que j’aime. Je dois quitter ma mère et affronter seul les conséquences de mes actes. Quels qu’ils soient.
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