The Origin Of Violence (French Edition)
20 Archer
Je bats des cils. Pour la énième fois je tente d’effacer cette image qui me colle aux rétines.
En vain. Ma technique s’avère totalement à chier. Le bus arrive déjà à Little Rock et rien n’a disparu. Deux heures que je revois son regard lors de l’orgasme. Deux heures que des frissons pourris me parcourent de toute part et titillent mes sens sans discontinuer.
Tout ce que je peux dire, c’est que je suis ravi d’avoir pu me barrer une heure plus tôt parce qu’il me l’a suggéré.
À présent que je regagne ma ville, j’espère enfin souffler, même si j’en doute pas mal. Lee attend sans doute toujours cette conversation qu’il a dit vouloir tenir avec moi. Je l’ai fui hier, mais ce soir, je sais très bien que je vais y avoir droit.
Ou alors…
Je disparais ou je trouve un truc…
Je n’ai pas envie de répondre à ses éventuelles questions concernant ma présence dans ce club l’autre soir. Parce qu’inévitablement, il va poser des questions. Si j’avais simplement décidé d’aller casser du pédé, je l’aurais informé. Je ne l’ai pas fait. Forcément, c’est louche. D’autre part, les homos ne représentent pas le cœur de cible d’Origin’s. Certes, ils ne sont pas considérés mieux que les autres minorités. Lee les méprise et leur a toujours voué une haine comparable à celle qu’il porte aux blacks. Simplement, il aime compartimenter ses combats et sa priorité pour le moment, sont les squatteurs oisifs et inutiles.
Donc, il n’existe aucune raison valable pour que je sois allé jusqu’à Memphis pour casser du sodomite.
Comme prévu, Sammy attend déjà devant l’arrêt de bus lorsque j’en descends et m’accueille avec son habituelle frappe de mec viril sur l’épaule.
— Alors, cette première journée chez le bourge caramel ?
— Une journée, me contenté-je de répondre en grimpant dans sa guimbarde. On va au salon.
— Ouaip ! Tiens, t’as loupé le débarquement de deux niakwés chez Rosa ce midi ! T’aurais vu la gueule des mecs quand on s’est tous tournés vers eux !
Il part dans un éclat de rire en démarrant. Je souris rêveusement en inspectant les environs.
À part Sammy, je n’ai prévenu personne que je rentrais plus tôt et tout ce que j’espère c’est que personne ne s’en aperçoive. J’ai demandé à Sammy de ne rien dire, en prétextant vouloir bosser un peu sur des croquis, et je sais qu’il ne me trahira pas.
Il continue d’ailleurs de parler tout seul, me racontant sa journée à Origin’s, les nombreux coups de fil qu’il a dû passer pour décaler les rendez-vous et la compréhension des clients éconduits.
S’il savait comme je m’en branle. Si ces clients viennent c’est pour moi et mes créations, je ne doute pas un seul instant qu’ils n’objecteront rien si je dois repousser les rencards. De toute manière, j’ai trop de monde en liste d’attente et un ou deux de moins ne seraient pas une catastrophe.
Mon esprit reste ailleurs, même une fois revenu ici. Contre toute attente, je me sens apaisé. Alors que je n’ai frappé personne, à proprement parler, et je n’ai pas baisé non plus. Ce n’est pas l’envie qui m’a manqué, mais… pas possible.
Machinalement je me redresse sur mon siège en replaçant ma queue légèrement en forme sous mon froc. Faut que j’évacue ce problème d’urgence.
— Tu veux que je demande à Virginia de passer au salon ? Entre deux dessins, t’aurais peut-être besoin d’un petit pompage de dard ?
Je lui offre un nouveau sourire alors qu’il ricane bruyamment.
Sammy. Son look improbable avec son habituel froc en cuir et son tee-shirt à l’effigie de je ne sais quel groupe de métal blanc. Son éternel bun attaché sur le haut du crâne. Son légendaire rire qui fait trembler les murs.
Mon meilleur pote.
Il croit me connaître alors qu’il n’a pas la moindre idée de ce qui se déroule dans ma tête. Je ne sais même pas pourquoi nous sommes amis.
Peut-être parce qu’à sa manière, il est encore plus paumé que moi. Sans doute parce qu’il est fidèle et toujours partant. Très certainement parce qu’il l’a décidé et que je n’y voyais pas d’inconvénient.
Le truc, c’est que les sentiments qui nous lient ne sont pas réciproques. Je crois qu’il m’adule, sans vouloir paraître présomptueux. Pas parce que je suis moi, il ne me connait pas, mais parce que je suis l’élu à ses yeux. Le neveu du grand Lee. Le fils de Davis, celui qui a marqué au fer rouge l’histoire d’Origin’s. Une légende, selon lui.
De mon côté, je le fréquente parce qu’il possède une caisse et que j’ai la flemme de passer mon permis et de m’acheter un truc qui roule. Parce que lorsqu’il s’agit de faire n’importe quoi, il part au quart de tour. Et parce qu’il est fidèle dans son amitié.
Pour le reste…
Il tombe très souvent à côté de la plaque me concernant. Virginia ? Je n’ai pas du tout envie de la voir ce soir. Cette journée m’a crevé et j’ai eu ma dose de tensions, que pour une fois j’ai réussi, par je ne sais quel miracle, à déjouer.
Je bats encore des cils pour chasser deux billes vertes voilées par un orgasme puissant.
Ce type me fait chier, clairement. Mais avant ça, pour l’heure, il me colle une gaule impressionnante.
Donc, lorsque Sammy arrête la voiture devant mon salon, je ne m’attarde pas.
— J’suis désolé, j’suis crevé. Mais demain, je te paie une bière chez Rosa.
— T’inquiète, mec, j’ai rencard de toute manière. Amuse-toi bien. Demain matin, t’as besoin d’un chauffeur ?
— Ouais, si t’es debout ça serait cool.
— Compte sur moi.
— Cool. Merci.
Je sors de sa bagnole et claque la porte avant d’ouvrir celle du salon pendant qu’il démarre dans un vacarme assourdissant. Il va vraiment falloir qu’il change de caisse.
Comme s’il avait senti ma présence en ville, Lee fait sonner mon téléphone au fond de ma poche. Je le laisse vibrer en traversant mon salon puis, parce qu’il insiste lourdement, balance le portable sur mon plan de travail et pars m’enfermer dans mon arrière-boutique.
Je n’ai pas replié mon canapé ce matin et donc il se trouve encore en position-lit, la couette en vrac sur le matelas me tendant les bras.
J’envoie valser mes pompes, retire mon sweat et me laisse tomber en poussant un cri d’extase. Et enfin, je déboutonne mon jean, écarte les jambes et les yeux fermés, j’empoigne ma queue.
Parce que putain, j’en crevais. Un gémissement de bonheur m’échappe lorsque mes doigts légèrement frais se posent sur ma peau surchauffée. Le silence régnant dans le salon caresse mes sens merveilleusement. Et enfin, je me sens en paix.
L’espace d’un instant, j’ai l’impression de retourner des années en arrière. Pas au moment du drame, non. Cet instant, je le zappe et je recule encore quelques jours plus loin. Lorsque, sur mon lit, dans ma chambre, chez ma mère, Juan a posé sa main sous mon boxer.
Ce moment durant lequel, je crois, je ne me suis jamais senti aussi fragile. Sensible. Heureux et débordant d’un désir si pur et sincère…
Oui, ce moment qui était tout simplement beau, je tente de le préserver, intact, au fond de ma mémoire. En oubliant tout le reste. Ce moment dans lequel la colère et la fureur n’ont jamais été acceptées.
Et je sombre, dans un fantasme que je m’efforce de croire immaculé et éternel.
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