The Origin Of Violence (French Edition)
34 Rafael
Nous restons là, face à face, nos membres enlacés, étroitement pressés les uns contre les autres.
Son regard si clair ancré au fond du mien. Mon souffle haletant caressant ses lèvres.
J’ai envie de l’embrasser, encore. De me recroqueviller dans ses bras, immergé dans une sorte de langueur addictive et sensuelle qui me terrasse le cœur et me lie à lui d’une force ingérable.
Je me sens chuter, vibrer trop fort, me liquéfier de passion, avide d’une nouvelle dose de lui. Comme si ce qu’il venait de m’offrir s’évanouissait déjà au cœur de son chaos.
Le silence.
Son silence.
Si pesant sur mon âme.
Si étouffant.
Lentement, l’air rêveur, il remonte le bout de ses doigts le long de mon bras en écharpe, atteint mon biceps et continue sa navigation lente et contrôlée jusqu’à mon épaule. Puis sa main sinue sur mon cou, se pose sur ma joue.
Je laisse son pouce effleurer mes lèvres alors qu’il étudie attentivement chacun de ses gestes. Mon cœur chavire tandis que je tente de rester immobile par peur de briser ce moment.
J’aimerais qu’il m’embrasse. Qu’il m’annonce que tout ceci n’était qu’une blague. Que les mots qu’il a prononcés dans mon salon n’étaient qu’une gigantesque duperie totalement inventée.
Mais bien entendu, je sais que rien de faux n’a franchi ses lèvres.
Je sais qu’il n’a pas menti.
Je sais que tout ceci ne présente aucune issue.
Je ferme les yeux alors qu’il laisse ses doigts frôler mes paupières. Mes cils.
Ma gorge s’assèche et alors qu’il est encore ancré au fond de moi, je bande à nouveau, envoûté par cet homme que je n’ai pas le droit d’aimer.
Ma main libre se crispe sur sa nuque.
Il semble dessiner quelque chose sur ma joue.
Puis, soudain, il remue légèrement et je sens ses lèvres sur les miennes. Sa langue emporter la mienne dans un baiser d’une douceur amère. Si caressante qu’elle ressemble à une torture.
Un adieu que j’accepte car je me sens incapable de repousser quoi que ce soit venant de lui.
Ses mains quittent mon visage et se posent sur mes hanches.
Tranquillement, et avec une précaution que je ne lui connais pas, il me pose sur les oreillers, à côté de lui, puis se redresse sans prononcer le moindre mot.
Ma gorge se resserre dans une sorte de sanglot contenu alors que je l’observe. Il se lève, offrant à mon regard son fessier musclé et son dos arborant une colline, des arbres effeuillés. Une apocalypse aux airs de nostalgie. Toute sa vie.
Il essuie son ventre avec une serviette qui trainait sur mon chevet et attrape ses fringues sans me jeter un œil. Alors qu’une pléiade de questions s’entassent au fond de mon cerveau, je n’arrive pas à prononcer le moindre mot. Pas une syllabe, même pas un grognement.
Assis sur mes draps, cette fois délaissé et me sentant plus vide que jamais, je le laisse partir, en sachant pertinemment qu’il ne reviendra pas.
Les conséquences ? Je n’arrive même pas à les envisager et je me sens trop déboussolé pour tenter d’y réfléchir.
Mon unique certitude est que quoi que je puisse lui dire, lui promettre, je ne saurais le retenir.
Et d’ailleurs, si mon corps et la partie sensible de mon être se pétrifient à l’idée qu’il disparaisse, mon sens logique, lui, me rappelle qu’il a tué. Qu’il est… ce qu’il n’a jamais caché.
Est-ce que moi, je suis prêt à affronter ça ? Est-ce que je peux pardonner ? Est-ce que je suis de taille pour Archer Connors ?
À présent habillé, lui-même perdu dans ses propres pensées, il récupère ses chaussures et s’apprête à quitter la pièce, mais un élan que je ne contrôle même pas me pousse à me redresser et les mots sortent d’eux-mêmes, rauques et incertains.
— Est-ce que tu es réellement un assassin, Archer ? Est-ce que tu as participé à toutes ces atrocités survenues dans ta ville ?
Parce que, même si je ne le revois jamais, même si plus jamais je n’avais droit à quelques morceaux de lui, même s’il est destiné à ne devenir qu’un souvenir de mon passé, une image, un frisson qui ne s’effacera sans doute jamais, je dois savoir. L’entendre de ses lèvres.
Il se fige dans l’encadrement de ma porte, dos à moi, et laisse passer assez de temps pour que j’imagine toute sorte de réponses possibles. Je ne suis même pas persuadé que je souhaite l’entendre. Je ne veux pas plus qu’il parte sans répondre.
Je ne sais pas. Je ne me comprends plus et je sens la démence s’imposer aux portes de mon esprit. J’ai envie de le retenir, envie qu’il quitte cette pièce. Envie de l’aimer, de le haïr. De me jeter à ses genoux comme de le frapper. Il me brise et écrase les morceaux répandus à nos pieds. Après m’avoir frappé, maltraité, caressé, il m’anéantit.
Il pose sa main sur le montant de la porte et y colle son front en soupirant. Puis ses doigts se crispent et il redresse le visage pour me lancer un regard neutre. Atrocement vide et inexpressif.
— Tu le sais déjà. Tu voulais des réponses que je n’ai pas besoin de te donner. Ce que tu crois, ce que ton instinct pense savoir de moi, est l’unique réponse que tu dois prendre en compte, Rafael.
Il part. Comme ça. Me laissant avec ses mots aussi nébuleux que tellement vrais.
Si je soupçonne qu’il a tué, participé à ces meurtres, alors c’est simplement que je ne crois pas en lui. Et donc, qu’il a raison de partir.
La vraie question est : si je décide qu’il n’est pas coupable de ces massacres, suis-je capable de ne pas douter de mes certitudes ?
En d’autres termes, suis-je persuadé de son innocence ?
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