The Origin Of Violence (French Edition)
2 Archer
La caisse de Sammy gueule son désaccord alors que j’appuie un peu plus sur l’accélérateur en avisant l’heure sur le tableau de bord.
Je pensais pouvoir avaler en pleine nuit et en moins de deux heures la distance qui sépare Memphis de Little Rock. D’habitude, personne ne vient me faire chier sur la route.
Mais cette nuit, je ne sais pas ce qu’ils ont tous à glander derrière leur volant, mais j’ai passé mon trajet à slalomer comme un con pour doubler tous ces traines-culs qui se trouvaient sur mon chemin. Sans évoquer le taudis sur roues que Sammy appelle bagnole et qui menace depuis tout à l’heure de se disloquer dès que j’accélère.
Allumant une énième clope, je soupire de soulagement en passant devant le panneau d’entrée de Little Rock.
Encore quelques minutes.
Je laisse partir mon esprit pour la dernière fois vers le regard de ce merdeux du club. Ses putains d’iris vibrants, ses cils si longs…
Un frémissement traverse ma nuque alors que je freine au dernier moment pour tourner sur la gauche et pénétrer dans notre quartier.
Ce putain de regard de mes deux !
Et cette saloperie de bouche à pipe qui finalement me fout les glandes. J’ai l’impression de le sentir encore autour de ma queue. Ce cul parfait, ces lèvres entrouvertes plaquées contre son foutu mur à la con.
Il a aimé ça ce connard.
Pauvre merde !
Il peut me remercier pour ça. C’est pas demain la veille qu’il couinera à nouveau comme une pucelle accrochée à ma queue.
Une colère noire se propage en moi alors que je pensais que les miles que je viens de parcourir suffiraient à dissoudre dans le néant ma connerie du soir.
Inspire, Archer !
J’observe les devantures devant lesquelles je passe en trombe, reconnais mon univers et laisse tomber ces quelques heures volées à ma vie pour redevenir celui qu’ils attendent tous, très certainement, au salon.
J’ouvre ma vitre, balance ma clope à peine allumée et laisse l’air lourd et pesant de la nuit me fouetter le visage et remettre mes idées en place.
Fin de la trêve.
J’ai juste merdé. Rien de grave ni aucune conséquence ne sont à envisager.
C’est simplement… une fois de plus à oublier.
Oublier.
Je commence à devenir un expert dans le domaine. Presque comme une machine, je passe définitivement à autre chose lorsque je freine devant mon salon de tatouages, Origin’s, qui devrait être fermé à cette heure mais dans lequel deux bonnes dizaines de mecs sont regroupés, enragés comme jamais
en ce jour si spécial que nous avons appelé Hose’s Party[3]. Armés jusqu’aux dents, et sûrement bourrés comme des coches, ils jubilent depuis le début de la soirée.
Moi, j’avais besoin d’expulser, alors j’ai piqué les clés de Sammy et je me suis tout simplement barré.
De toute manière, il fallait attendre minuit, donc…
Je claque la portière de ladite bagnole et rejoins le trottoir lorsque mon pote sort de mon salon d’un air furieux.
— Putain, tu peux pas prévenir quand tu te barres, bordel de merde ?
Ça y est, il a trop picolé et se prend pour un chef.
Je préfère oublier le ton qu’il emploie en s’adressant à moi et lui balance ses clés en le contournant.
— Va faire réparer ta caisse au lieu de me faire chier, putain !
— Quoi ? Comment ça, la réparer ? demande-t-il sur un ton inquiet. Elle a un souci ? T’es allé où, putain ?
Je n’ai aucunement l’intention de répondre à ce genre de question et il le sait très bien. Je ne fais même pas l’effort de lui jeter un regard.
— Lee commençait à s’impatienter, continue-t-il en trottinant derrière moi lorsque nous traversons ma boutique. J’ai raconté que t’avais une meuf à baiser, mais t’as été super long quand même ! Faudra que tu lui dises qu’elles étaient trois, au moins ! Peut-être même quatre.
Il éclate d’un rire gras qui m’en provoque un autre, presque malgré moi.
Ouais, on va dire que j’avais chaud à la bite. Lee adore que j’adopte une attitude de baiseur à la tire.
Sans rien ajouter, je pousse la porte du fond, donnant sur mon arrière-boutique, remplie ce soir de mecs en pleine forme.
La fumée de clopes sature l’atmosphère et une enceinte hurle du
NSBM[4] bien trop fort mais tout le monde s’en fout. Personne n’osera venir frapper à ma porte pour se plaindre, dans tous les cas.
Au milieu de la pièce, ma table de dessin est réquisitionnée pour un déballage d’armes en tous genres, de bouteilles d’alcool et d’une pile de cagoules. Les potes, tous à moitié éméchés, discutent sur les canapés défoncés, ricanent entre eux, et personne ne remarque vraiment mon arrivée.
La pression monte directement en moi dans cette ambiance. Je me retrouve et tout le reste s’évapore en moi.
J’attrape une bière que j’ouvre avant de balancer la capsule en soupirant d’aise, enfin revenu chez moi, dans mon fief. Ces escapades sauvages jusqu’à Memphis, j’en ai besoin, certes, mais elles entraînent aussi pas mal de risques, et même si peu de choses m’importent vraiment, je n’ai pas envie que ce point de ma vie soit découvert.
Mais je suis rentré, ce type au cul parfait n’est déjà même plus un souvenir et je me sens apaisé. Du moins, autant que je puisse l’être.
— Hé ! T’as failli te faire attendre, Arch ! T’étais où ?
Une jolie blonde aux formes moulées dans un jean et un corset s’avance vers moi en courant et me saute au cou, enroulant directement ses jambes à ma taille, collant son entrejambe à la mienne par la même occasion.
En faisant cela, elle ravive les bribes de souvenirs qui s’agrippent encore à mon cerveau malgré ma volonté de les effacer totalement. Celui du plaisir, même enragé, qui m’a ravagé la tronche il n’y a pas trois heures. L’effluve d’un parfum masculin vient chatouiller mes narines et je sens encore le sperme collé à ma queue.
Sans doute parce que je ne suis qu’un amoncellement de vices, finalement je ne repousse pas ces réminiscences et roule une pelle enflammée à Virginia en passant un bras sous son cul pour la maintenir contre moi. Si j’avais le temps, je crois que je la baiserais rapidement dans un coin pour me délecter de ce mélange sur ma queue. Le cul de l’un, la chatte de l’autre…
La simple idée me fait grave bander.
— T’as baisé qui ? me demande-t-elle lorsqu’elle quitte mes lèvres.
— Depuis quand t’as envie de savoir ? ricané-je en la reposant.
— Depuis que je te sens dur pour moi, répond-elle en posant sa main minuscule sur mes couilles. Faudra que tu la baises à nouveau, ça te fait pas mal d’effet, on dirait.
Je lève un sourcil et préfère ne pas répondre. Je n’aime d’ailleurs pas ce qu’elle laisse supposer. Je porte ma bouteille à mes lèvres lorsque Lee choisit ce moment pour remarquer que j’ai réintégré les lieux.
— Eh bien ! Merci de nous honorer de ta présence, Archer ! Tu es presque en retard. On y va !
Il scande sa dernière phrase d’une voix forte et les mecs, comme un seul homme, se retournent tous vers nous. Plus personne ne se marre et la musique disparaît.
J’attrape une cagoule et un poignard, roule une pelle à Virginia et rejoins mon oncle déjà à la porte.
Il me scrute avec insistance pendant que j’enfile mes gants.
— Quoi ? lui balancé-je en m’arrêtant à son niveau.
— Rien, se contente-t-il de répondre en fronçant les sourcils.
Je n’aime pas quand il ne partage pas le fond de sa pensée. Lee est un homme dont il faut se méfier. J’ai appris à ne jamais baisser ma garde face à lui. L’espace d’un instant, j’imagine même qu’il sait déjà où je suis allé foutre ma queue ce soir et mon palpitant accélère dangereusement sa course.
Se mettre Lee à dos est une très très mauvaise idée. Nous sommes unanimement d’accord là-dessus.
Je n’insiste donc pas et préfère me concentrer sur nos plans du soir.
Hose’s party est devenu un rite chez Origin’s.
Ouais, notre clan porte le nom de mon salon de tatouage, ou peut-être devrais-je dire que j’ai choisi ce nom en fonction de notre clan, il y a maintenant presque trois ans.
Une manière d’adresser un magnifique doigt d’honneur à ces connards de flics, de basanés et de nègres qui passent dans le coin. Quoi qu’il arrive, ils n’ont aucun moyen de nous incriminer directement. Ils savent, bien entendu qu’ils savent à qui ils ont affaire, mais nous ne laissons jamais la moindre preuve.
Je sors de la pièce en sentant mon palpitant s’activer à nouveau, mais cette fois, pour une raison que je connais et accueille avec délectation. C’est le moment d’accepter la violence. L’unique but qui me tient à cœur dans ces soirées « punitives ». Le reste, les idéologies, les théories raciales, je les laisse aux autres, personnellement je m’en tape. J’utilise simplement ces moments pour mon propre apaisement.
Mes membres frémissent d’impatience et mon esprit oublie tout le reste. La nécessité d’évacuer la tension me paralyse presque les muscles et le cerveau.
Toujours ce foutu problème, récurrent et de plus en plus puissant. La colère. La rage. Cette satanée fureur qui s’agrippe comme une sangsue.
Je suis parti à Memphis en pensant que j’arriverais à calmer le jeu.
Résultat : c’est bien pire maintenant. Maintenant, je sens ce mec sur moi, même si je m’efforce d’ignorer les réminiscences de l’instant passé contre lui.
Encore une fois, mon esprit vacille et je perds mes bases. Donc, cette party reste la seule option pour que je retrouve ma sérénité.
— La tradition ! hurle Lee en levant le poing au-dessus de nos têtes. Traiter ces esclaves comme ils le méritent fait partie de nos gènes, tout comme recevoir leur saloperie de punition fait partie des leurs. Chacun sa place. Il est temps de leur rappeler une fois encore.
Je crispe mes doigts gantés sur le manche de mon arme pendant que Lee ferme la porte derrière nous. Le démon noir se répand peu à peu dans mes veines. L’adrénaline. Le rugissement de tout mon être, attendant la terre promise. Lee pose sa main sur mon épaule alors que nous traversons le salon pour rejoindre la bande sur le trottoir.
— Allons célébrer nos ancêtres, murmure-t-il d’une voix sombre et grondante. Allons éviscérer ces putains de sous-hommes qui n’ont toujours pas compris où se trouve leur place.
Je hoche la tête, à présent focalisé sur la suite des évènements. Son discours ne m’intéresse pas, j’ai uniquement besoin d’action. Nous avons choisi trois lieux. La nuit va être bonne. Longue, mais merveilleusement bandante.
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