The Origin Of Violence (French Edition)

Marie HJ · Chapitre 54 sur 66

Pages du PDF

The Origin Of Violence (French Edition)

+1 Rafael

 

Deux ans et huit mois plus tard, Memphis.

 

Il y a des dates, comme ça, qui s’incrustent dans l’organisme sans qu’on le désire réellement.

7 heures, je suis censé dormir jusqu’à au moins midi, voire plus.

Hier, les résultats des derniers examens sont tombés. Je suis diplômé. Avocat. Ce n’était que la formalité manquante pour que je puisse réellement décider de ce que je souhaite faire de ma vie.

J’ai fêté.

J’ai bu.

Beaucoup.

Au milieu de la soirée, je me suis demandé si la quantité d’alcool que j’avais déjà ingurgitée servait à célébrer mon succès avec mes potes de promos ou si ce n’était qu’une tentative désespérée d’oublier cette date que mon corps attendait sans me demander mon avis.

Et ce matin ?

Même l’alcool qui doit sans doute encore circuler dans mes veines ne suffit pas à endormir cette angoisse qui grimpe peu à peu dans mes membres et mon cerveau.

Aujourd’hui, il sort.

J’ai l’impression que toute ma vie s’est mise en pause pendant toutes ces journées longues et tellement similaires les unes des autres. Trente-deux mois. Onze saisons.

J’ai vu le soleil se lever et se coucher tant de fois derrière mes fenêtres. J’ai bu, mangé, étudié, pris des verres dans les pubs, dans les boîtes de nuit.

J’ai souri, ri, pleuré. J’ai bossé, encore et encore, parce que c’est ce que je devais faire. J’ai mis en place des projets, connu des victoires, des défaites.

Parfois, je me suis arrêté dans cette course insipide pour regarder le jour se lever par ma fenêtre et j’ai imaginé des barreaux entre moi et le soleil. J’ai touché les murs qui m’enfermaient, j’ai désiré tant de fois les briser.

Sa prison.

La mienne.

À quoi sert une liberté si elle n’est pas partagée ?

J’ai aussi flirté. Une fois. Dix. Je me suis perdu dans des bras inconnus, sans jamais réussir à retrouver mon chemin.

J’ai parcouru des kilomètres sans bouger. J’ai rêvé les yeux ouverts, connu des sommeils lourds et plombés par ma réalité.

Son absence. Ma cellule trop étroite au milieu d’une existence qui m’étouffe et me rappelle que pendant tant de jours, je suis resté impuissant.

Et aujourd’hui ?

Je ne sais même pas. Je n’ai aucune certitude que les verrous qui s’ouvriront dans quelques heures sur son chemin me rendront ma propre liberté.

J’ai promis de le laisser faire, de ne pas m’attacher, mais je crois que finalement, je n’ai pas arrêté un instant de l’attendre.

Et ce matin ?

Le jour du verdict a sonné, une nouvelle fois.

Alors je me lève, rigide et tourmenté, pour traverser mon appartement puis rejoindre la cuisine et ma machine à café, en silence.

Le soleil s’est levé comme tous les jours et m’attend déjà derrière mes fenêtres.

J’ai mal au crâne, mal au cœur, mal à l’âme.

Comme si j’avais passé trois ans dans un brouillard qui s’effaçait enfin. Une sorte de gueule de bois monumentale me cloue au sol durement. Le trip insupportable est terminé. Retour à la réalité.

La porte de mon appartement claque soudain dans mon entrée et me fait sursauter. Machinalement mon cœur s’emballe et je me revois il y a trois années, mon attelle installée sur mon épaule, flippant d’aborder ce face-à-face qui commençait. Naviguant à l’aveugle dans mes contradictions.

Des pas résonnent derrière le mur et je me fige malgré moi, ma tasse entre les mains, attendant qu’il surgisse et reprenne avec moi le cours de ma vie.

— Bonjour, jeune diplômé ! fanfaronne mon père en pénétrant dans ma cuisine. Oh ! La nuit s’est révélée compliquée à ce que je constate !

Il ricane et m’enlace brièvement puis récupère ma tasse encore intacte dans mes mains.

— Tu as pensé à ton père, quel enfant tellement parfait ! me nargue-t-il en posant ses lèvres sur mon mug.

Je grimace en retour, accusant durement la suite de ma vie tellement normale et identique aux autres jours.

Depuis des mois, Monsieur le procureur général passe ici avant d’aller bosser, sans doute pour s’assurer que tout va bien et que je ne suis pas allé louer un hélicoptère pour lancer une échelle de corde au-dessus de la tête d’Archer.

Ou tout simplement parce qu’il est mon père et que, même si nos opinons divergent à peu près sur tous les sujets, il m’aime et je l’aime également.

Je laisse échapper un grognement primaire en pivotant sur moi-même pour aller relancer ma machine et me servir mon premier café du matin.

Pourquoi me suis-je levé, déjà ?

Parce que ma vie est censée reprendre son cours normal aujourd’hui. Enfin, c’est ce que j’espère.

— Tout va bien ? Tu es rentré tard ?

— Tôt serait le mot plus adéquat, marmonné-je en me laissant hypnotiser par le liquide noir coulant au fond de ma tasse. Faut que j’achète des tasses transparentes.

— Ah ! Beau projet.

Mon père se marre devant mon manque total de conversation, mais je sais qu’il guette. Des questions doivent se bousculer dans son cerveau, mais il les retient, par peur d’entendre les réponses, sans doute.

Parce que si moi j’attends ce moment, lui le redoute de toute son âme. Alors il meuble. Il discute du futur comme si quelque part en Arkansas, un homme n’attendait pas qu’on lui ouvre la porte qui cloisonnait sa vie.

— Tu as décidé de la suite ? demande-t-il en fouillant rêveusement dans la pile de dossiers posés au bout de la table.

— Non.

Non, et il sait tout à fait pourquoi.

Je me laisse tomber lourdement sur une chaise en face de lui et observe les dossiers qu’il examine un à un pour la énième fois.

— Tu sais qu’il est temps, n’est-ce pas ?

Oui, je sais.

— Papa, je t’en prie, les résultats sont tombés hier. J’estime que j’ai droit à deux jours de beuverie avant de penser au reste de ma vie.

J’ai besoin de quelques jours, encore. Juste quelques jours. Je ne peux pas me décider de ce que sera la suite sans savoir ce que lui a prévu.

— Certes. Mais il y a bien une proposition qui t’intéresse plus que les autres, non ?

J’analyse les pochettes colorées des différents projets qu’il a étalées entre nous. Six. J’ai été retenu pour six destinations différentes. Six choix d’avenir. Gratifiant, sans nul doute, mais finalement beaucoup trop.

— T’as raison, on va déjà faire un joli tri.

Voilà. Il est temps que je commence à éliminer les intrus.

Je saisis la proposition d’un cabinet d’affaires qui m’offre de très jolis honoraires et un merveilleux bureau en haut d’un gratte-ciel pour défendre les intérêts de financiers.

Je le balance par terre. La flemme d’aller chercher la poubelle.

— On oublie celui-là !

— Tu es sûr de toi ? me demande-t-il, étonné.

— Papa, j’essaie de choisir sans me retourner, alors si tu mets en doute mes décisions, on en a pour dix ans ! grogné-je en attrapant le dossier suivant, jaune poussin. Celui-ci…

Un détective privé qui a décidé de monter un projet « clés en mains ». Il débusque les adultères et voudrait proposer une assistance juridique aux cocus. Le concept m’a fait marrer, alors j’ai gardé l’idée dans le champ des possibles, mais finalement, passer ma vie à écouter les lamentations de personnes trompées et désabusées… Pas pour moi.

Le jaune poussin, alias jaune cocu, voltige dans les airs pour atterrir à côté de l’autre sous le regard amusé de mon père.

— Tu ne veux pas de mon avis, mais je le donne quand même, je suis assez d’accord. Tu mérites mieux.

— Il n’est pas question de ce que je mérite, papa ! répliqué-je comme très souvent avec lui à ce sujet. Tout le monde mérite surtout d’être soutenu dans les épreuves.

— Oui, oui, bien entendu, l’avocat est un don envoyé par le ciel aux pauvres âmes en peine, je sais.

Son ironie ne m’atteint pas et je n’ai pas envie de relever ce matin. Donc… Dossier bleu. Le sien. Sa proposition. Travailler au bureau du procureur général.

Je grimace alors qu’il resserre ses mains autour de sa tasse, nerveux.

— Si je choisis celui-là, tu es bien conscient que je vais te pourrir la vie de tant de manières que nous nous détesterons en moins d’un an ?

— J’opte pour six mois avant de nous entretuer, oui. Mais, travailler avec mon fils ne m’effraie pas.

Je reste un instant pensif. La première fois que nous en avons discuté, j’ai simplement ri. Beaucoup. Pour moi, cette demande semblait totalement ridicule. Nous ne sommes jamais d’accord sur rien, alors intégrer son équipe ? Puis il m’a laissé entendre que justement, la diversité d’opinions pouvait être une force dans ce métier et là-dessus, je suis d’accord. Et plus le temps passe, plus l’idée germe en moi. Si je pouvais aider à rendre les décisions de mon père plus humaines, alors je servirais réellement à quelque chose.

Seulement, bosser dans son ombre me dérange et ce n’est pas pour ce genre de carrière que j’ai voulu devenir avocat.

Je ne sais pas.

Je pose le dossier un peu plus loin sur la table sous son regard attentif et arrive à lui provoquer un sourire soulagé.

Next.

La proposition d’une petite association de sportifs… Mouais… Non. Je ne vois pas vraiment l’intérêt.

Vol plané jusqu’au sol pour le dossier orange.

Idem pour le gris, un salaire alléchant pour défendre les droits d’un homme d’affaires dont les agissements me semblent de plus en plus douteux à mesure que je me renseigne sur lui.

On vire.

Et puis… le dernier. Le rose.

Je caresse presque avec émotion mon rêve, celui qui m’a poussé à choisir le droit et à me dépasser.

Mon père garde le silence pendant que je pars dans mes réflexions. Dans cette pochette se trouve un nouveau monde, une nouvelle vie. Ce que je vise depuis si longtemps.

Cependant, depuis trois ans, j’ai un peu pris du recul à ce sujet. Parce que… partir en Colombie ?

Mon père pousse soudain un soupir exaspéré.

— Rafael, c’est ton rêve ! Depuis que tu es en âge de comprendre vraiment ce que tu dis, enfin, ça ne date pas de vieux non plus, tu me diras…

Je lâche un petit rire auquel il répond par un sourire, puis je le laisse continuer en esquissant les contours du mot « maman » inscrit sur le carton.

— Tu ne peux pas attendre toute ta vie, d’autant plus que rien ne dit que tu le reverras un jour…

— Mais si je pars, je mets une croix définitive sur lui.

Et ça ? Même si dans l’absolu je ne me vois pas attendre toute mon existence, je ne m’imagine pas non plus continuer mon chemin en admettant qu’il m’ait oublié et qu’il soit passé à autre chose.

Mon père prend son temps pour répondre. Je sais qu’il donnerait beaucoup pour que j’évince Archer de mon esprit. Nous en avons discuté tant de fois. Chaque fois, la conversation adulte et pondérée s’est transformée en pugilat. Donc, depuis longtemps, nous évitons le sujet.

D’un autre côté, même s’il doit sans aucun doute se sentir fier que je veuille marcher dans les pas de ma mère, j’imagine que me voir bosser avec lui l’enchante encore plus.

Il me laissera choisir et je crois que dans tous les cas, il ne sait pas décider lui-même ce qu’il préfère pour moi. Soit il me pousse loin pour tenter de mettre un maximum de distance entre Archer et moi, soit il me garde avec lui au risque que je le retrouve, lui.

— Compliqué, finit-il par déclarer, comme si nous partagions nos pensées.

— C’est ça… On va dire que j’ai déjà bien avancé dans l’élimination des options ! déclaré-je avec optimisme en regroupant les deux dernières pochettes.

— Tout à fait ! Restons positifs. Je te reprends un café pour fêter ça ! Au fait, ce soir, je pense que je serai en retard à la réunion avec Protect’All. Vos nouveaux petits protégés me posent un problème majeur. Rafael, ce sont des dealers ! Je pense que nous avons mieux à faire que d’aider ces gens.

L’art et la manière de me pousser à bout en deux phrases !

— Ah oui ? Et d’après toi, pourquoi en sont-ils arrivés à dealer ? Le père de Kinny est paralysé, diabétique et ses quatre frangins ne sont pas en âge de comprendre le mot « économies », quant à Stewart il…

— Stop ! aboie mon père en appuyant sur le bouton magique de ma cafetière. Nous avons déjà prévu deux longues heures pour en discuter ce soir, dans presque onze heures. Pas besoin de m’infliger un teaser, je sais déjà ce qui m’attend.

Je ravale un rire en me levant à mon tour pour juste déposer un baiser sur sa joue. Parce que, contre toute attente, il reste le même et ça occupe mon esprit. Car l’horloge a commencé sa course sur l’écran digital de mon frigo et uniquement vingt minutes sont passées depuis mon réveil. Il me reste beaucoup de minutes à supporter jusqu’à ce soir. Des minutes d’attente à me poser des questions. À me monter des scénarios improbables si jamais il ne frappe pas à ma porte très vite. À me retenir de sombrer dans un pessimisme inhabituel et déprimant. À espérer qu’il frappe à ma foutue porte.

Mon père dégomme son second café en un temps record puis pose sa tasse dans l’évier.

— Cette fois, je dois y aller. Passe une bonne journée.

Il m’embrasse et se dirige vers l’entrée, mais avant de disparaître, il se tourne une dernière fois sur moi pour m’examiner d’un air dépité.

— Ne va pas le chercher, Rafael !

— Je sais. Je n’irai pas.

— J’espère.

Je hoche la tête en sachant très bien que cette promesse est la plus compliquée que j’ai eu à tenir. Mais j’ai réussi à me persuader qu’Archer n’est pas un animal qu’on apprivoise à loisir. Archer est un homme qui choisit, seul, et qui n’accepte pas d’être dirigé. Il peut suivre, physiquement, et sans doute que si je me déplaçais jusqu’à lui, il me laisserait le toucher et peut-être même que nous finirions dans un lit. Mais ce n’est pas son physique qui m’intéresse. Enfin, pas uniquement. Ce que je veux de lui, c’est tout. Ou rien. S’il revient à moi, je veux que ce soit entier et avec certitudes. Moi aussi j’ai mes exigences. Et je ne mendierai pas un peu d’attention de sa part. S’il vient, c’est qu’il le veut. Sinon, je préfère qu’il s’abstienne.

Même si bon, je ne suis pas certain de survivre s’il ne se montre plus jamais.

 

OceanofPDF.com