The Origin Of Violence (French Edition)
15 Rafael
Mon cerveau embrumé comprend peu à peu la situation et mes membres se tendent un à un alors qu’Archer recule, son regard braqué sur moi, aussi tempêtueux que lors de cette fameuse nuit d’horreur.
J’ai soudain envie de hurler et de me barrer en courant, mais je refuse de faillir une seconde fois.
Il ne me fait pas peur.
Il ne me fait pas peur.
…
Putain, je suis mort de trouille.
Et c’est justement parce que je flippe que je m’oblige à plisser les yeux, incapable de sortir un mot, pour lui demander muettement ce qu’est son problème.
Pourquoi me regarde-t-il comme ça ?
En même temps, je ressens si fortement cette tension qui émane de lui, et sans doute de moi également, que ma trouille reste au point mort et je trouve quelque part la force de passer outre.
Soudain, des coups retentissent brutalement sur ma porte d’entrée. Signal qui semble le sortir de sa torpeur.
— Euh, oui, y a une nè… enfin, une… chocolat qui veut te voir, lance-t-il en désignant le couloir du pouce. Je te laisse te démerder avec elle.
Et sans attendre ma réponse, il quitte ma chambre, me laissant là avec ce mot : chocolat. Il a réussi à détourner totalement mon attention de cette ambiance électrique et tellement bizarre qui règne dans mon appart depuis son arrivée, pour me mettre proprement en colère et titiller ma hargne à son égard.
Chocolat ? Et encore, je soupçonne qu’il ne comptait pas employer ce mot, à la base, et que celui qu’il a ravalé au dernier moment était bien pire. Enfin, peu importe, je n’accepte tout simplement pas que l’on qualifie les gens par leur couleur de peau.
Chocolat ?
Mais je l’emmerde, putain !
Ça existe encore des putains de crétins dans son style ?
J’aurais bien envie de le rappeler pour lui demander si vraiment il est ce qu’il semble être, à savoir, une saloperie de facho, mais je crois que j’ai plus urgent à gérer, et surtout, je ne suis même pas certain que mes cordes vocales accepteraient de coopérer.
Je le laisse filer pour cette fois, passablement agacé par sa phrase, et décide de me lever pour aller répondre à la personne qui s’acharne sur ma porte. Parce que lui, bien entendu, vient d’aller rallumer la télé.
S’il croit qu’il va se la couler douce pendant toute ma rééducation, il se plante.
J’ai simplement eu besoin de reprendre mes esprits, mais à présent, c’est fait.
Je quitte donc mon lit en bougonnant tout seul, rejoins le salon pour le trouver avachi, son téléphone à la main, sur mon canapé. L’odeur de tabac qui plane entre mes murs m’agresse proprement le nez et ne fait qu’accentuer mon humeur. Je ne nourris aucune envie de voir l’appartement se transformer en grotte glauque empestant le tabac, ou autre chose, d’ailleurs, parce que je suppose qu’il fume de l’herbe aussi.
Ce parfum irritant prouve simplement qu’il ne respecte pas mon univers. Ni moi, d’ailleurs, mais ce dernier point, justement, constitue ma motivation principale concernant sa présence ici. Le foutu respect.
Il est largement temps que je m’impose à lui, et que je lui accorde pas l’opportunité de penser qu’il dirigera ces prochains jours.
— Éteins-moi ce truc, j’ai besoin que tu récures mon évier ! déclaré-je en désignant son portable.
— Euh, je te demande pardon ?
Le ton de sa voix confirme son mépris et me fait clairement jubiler.
Il croyait quoi ? Que j’allais rester à trembler, planqué au fond de mon lit ?
— C’est lundi, jour du récurage ! Allez, bouge ! Et fais ça bien, le calcaire c’est la mort dans cette ville.
Content d’avoir réussi à sortir deux phrases sans buter sur les mots, je le laisse à son désarroi, que je sens enfler en lui par la manière dont il soupire, et me rends jusqu’à ma porte d’entrée pour enfin ouvrir sur…
— Rafael !
— Bon sang ! Awa !
La petite des Williams se trouve là, en pleurs, tremblante et totalement désarmée.
— Il a recommencé et je ne savais pas où aller, se met-elle à pleurer. Tu m’as dit de partir quand c’était comme ça !
Je ne perds pas de temps à comprendre et la récupère contre moi, la soulevant de mon bras valide. Dans le même temps, je serre les dents sous la douleur qui se propage dans mon autre épaule, le cœur déjà en guerre contre l’émotion amère qui tente de me prendre d’assaut à propos de la petite.
— Tu as bien fait !
L’envie soudaine de traverser la ville pour aller frapper son connard de beau-père vibre en moi, mais je me mords l’intérieur de la joue et prends sur moi. L’heure n’est pas au déferlement de violence puisque c’est justement ce qu’elle a tenté de fuir en venant jusqu’ici.
— Et t’étais pas à Protec’All ! ajoute-t-elle comme un reproche.
— Désolé, ma puce.
J’ai toujours bien aimé cette petite. Pour son âge, elle en a déjà trop vu dans sa vie et a perdu depuis longtemps l’innocence qui devrait la caractériser. À huit ans, on n’est pas censé venir frapper à une porte pour demander de l’aide.
— Déjà, on va se prendre un chocolat chaud, parce que je crois qu’on en a besoin tous les deux. Tu en penses quoi ?
Je claque la porte derrière moi et l’emmène jusqu’à la cuisine pour la poser sur la table, bouillonnant de l’intérieur.
Elle ne répond pas à ma question et préfère poser un regard effrayé sur Archer qui fouille déjà dans les placards.
— Lui, il est con ! déclare-t-elle en le désignant du doigt.
Ce dernier se retourne vivement et la scrute immédiatement d’un regard menaçant et condescendant.
— Morpionne, je t’ai déjà dit de ne pas me chercher ! Moi, les bamboul…
— La ferme !
Il est sérieux ?
Je me fige soudain, moi-même surpris par ma révolte que je n’ai pas contrôlée. Cette fois, pas question de bégayer, il m’écœure tellement avec ses mots que je ne compte même plus la frousse qu’il m’inspire. Au contraire, je serais prêt à affronter n’importe quoi à l’heure actuelle. Entre le beau-père de Awa et ce crétin qui squatte chez moi, j’ai ma dose de connards pour la journée.
Lui, il me dévisage d’un air on ne peut plus sombre, mâchoires serrées et regard plus menaçant que jamais.
— Rafael, je peux aller aux toilettes ? demande Awa en se dandinant sur elle-même.
— Euh, oui, c’est au fond du couloir, là-bas.
L’esprit ailleurs, je désigne vaguement la direction, l’aide à sauter au sol et attends qu’elle disparaisse avant de me retourner vers Archer.
S’il ne s’agissait que de moi, je crois que j’aurais reculé. Mais là, je défends la cause de la petite et au lieu de flipper, j’avance d’un pas vers lui, le poing fermé parce que vraiment, certaines choses dans l’humanité me rendent totalement fou.
J’arrive à son niveau et comme je le domine légèrement en taille, je penche la tête pour visser mon regard au sien.
— T’as pas remarqué qu’elle est dans la tourmente, là ? Et quoi, sa couleur de peau te pose un problème ? Et la mienne, d’ailleurs, on en parle ?
Il me dévisage en silence. Un silence plus lourd que toutes les paroles qu’il pourrait proférer. Je le sens clairement sur la corde raide. Il a retiré son sweat, sans doute pendant que je dormais, et les manches courtes de son tee-shirt laissent apparaître ses bras recouverts de dessins noirs et sous sa peau, je peux discerner ses muscles tendus à l’extrême, la nervosité qui parcourt ses veines et l’effort qu’il effectue pour ne pas se laisser aller.
Et moi ? Parce que je sais me montrer aussi con que raisonnable lorsque l’on me pousse à bout, j’en profite pour lui balancer tout ce qui me passe par la tête.
— Quels surnoms tu me donnes, Archer ? Le bronzé ? Bazané ? Et quoi ? T’es venu te mélanger à une sous-merde dans mon genre pour quoi ?
J’accompagne mon attaque d’un petit ricanement insupportable, comme celui que j’affectionnais particulièrement lorsque j’arrivais à me défendre avant, face à tous ces cons qui trouvaient que mon défaut d’élocution était si drôle.
D’ailleurs, je remarque une nouvelle fois que dans la colère sauvage qu’il m’inspire, mes mots ne se font pas prier pour sortir. Ce qui me rassure.
Nous nous affrontons du regard et je sens que déjà, j’attends ses réponses, parce que ce sont celles qui me harcèlent l’esprit depuis qu’il m’a cogné. Le « pourquoi ». Pourquoi était-il là-bas ? Pourquoi m’a-t-il baisé ? Pourquoi revenir ? Pourquoi me frapper ?
— T’avais besoin de salir tes jolies… mains de blanc ? continué-je en le défiant du regard. Je suppose aussi que tu n’es évidemment pas gay, c’est ça ? C’est moi la tafiole de l’histoire, je t’ai peut-être forcé, aussi ?
— Ta gueule, putain de merde !
Il ne parle pas, il crie. Et cette fois, il bouge. Vite et violemment.
Il attrape le col de mon tee-shirt et me pousse en arrière avec brutalité jusqu’à me faire percuter la porte de mon frigo. Mon cœur se met à trembler, mon épaule malmenée se rappelle durement à moi et mon esprit entre dans une panique noire et incisive.
Son corps contre le mien, appuyant sur mon bras en écharpe. Puissant et massif. Tendu sous la fureur qu’il dégage. Son poing enserrant mon col. Et son visage, si près du mien. Ses lèvres effleurant presque les miennes. Son souffle erratique me balayant les joues. Puis tout à coup, il s’immobilise. Le silence se fait autour de nous.
Figé, incapable de bouger, j’attends la suite en accusant une montée de désir imprévu. La fureur qu’il m’inspire se mêle à ma peur, et ce beau bordel qui s’agite sous ma peau provoque une pulsion sensuelle qui me ravage le bide. Le bleu presque noir de son regard sonde mon vert sans aucune douceur. Je sens encore une retenue en lui. Sa haine. Son ras-le-bol. Cette envie de me détruire et de me faire ravaler mes mots.
Malheureusement pour lui, je ne sens pas uniquement ça en lui. Il existe aussi tout un monde qu’il combat sous mes yeux. Toute cette attirance que je ressens moi-même. La même aigreur lorsqu’il comprend le paradoxe dans lequel il se trouve. Sa peau contre la mienne, nos parfums qui se mélangent, la chaleur des sentiments trop forts, la folie vers laquelle ils nous poussent. Le chaos, le désir, la rage et la démence. Les corps qui s’expriment et demandent plus, beaucoup plus. Ce besoin viscéral de trouver un exutoire, d’évacuer, d’exploser et de partir en vrille pour pouvoir à nouveau respirer.
Je sens, je comprends et je porte en moi ce qui le torture si violemment. La rage du cœur. La fureur de l’esprit, la démence de l’âme.
Mais, là où moi j’arrête les frais et tente de rester cohérent, lui ne trouve visiblement pas utile de se contenir. Ou peut-être qu’il ne sait pas maitriser ce qui lui calcine l’intérieur.
Et moi, je voudrais savoir. Savoir ce qui le pousse si près du précipice. Ce qu’il pense réellement de moi et la raison pour laquelle je me suis retrouvé face à lui. Je veux comprendre la raison de mon passage à tabac. La faute que j’ai commise pour récolter toute sa haine.
Je suis presque persuadé que ce n’est pas la couleur de ma peau, mais je ne veux pas me persuader, justement. Je veux savoir. La véritable raison.
— Dis-moi ce que tu penses, soufflé-je contre ses lèvres, au bord du précipice, moi aussi.
Il prend son temps pour me répondre. Et j’imagine qu’il ne s’en donnera pas la peine. Mais finalement…
— Je pense que j’ai vraiment beaucoup envie de te défoncer la gueule, encore une fois. Ne te permets plus jamais de me parler comme tu viens de le faire. Parce que… je ne me retiendrai sans doute pas la prochaine fois.
Il lâche mon col. Me laisse choir contre mon frigo. Et quitte la pièce.
Je me retrouve seul un moment, le cœur battant, et tremblant de toute part, lessivé par cette tension qui s’accroche à moi. Puis Awa réapparaît dans l’embrasure de la porte et me scrute comme si elle venait de voir un fantôme.
— Il est vraiment con, hein ? se contente-t-elle de dire en laissant passer un frisson sur son petit corps.
— Euh, ouais ! Je crois que t’as raison. On va se le faire, ce chocolat chaud ? Ensuite, on va aller rendre visite à ton beau-père, ma puce.
— D’accord.
Je me redresse, replace mon bras correctement dans l’écharpe avec précautions et tente de paraître détendu lorsque je traverse la pièce.
Je crois de plus en plus fermement que je n’aurais jamais dû avoir cette idée complètement idiote d’imposer à ce type ma présence. Et surtout de m’imposer la sienne.
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