The Origin Of Violence (French Edition)

Marie HJ · Chapitre 39 sur 66

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The Origin Of Violence (French Edition)

31 Archer

 

Huit heures.

Je laisse échapper un soupir de soulagement lorsque le cliquetis significatif de la porte de l’immeuble se fait entendre.

J’ai loupé mon bus hier, car Sammy n’a pas daigné se montrer à notre rendez-vous que je croyais quotidien pour me conduire jusqu’à la gare, mais ce matin, j’avais prévu le coup.

Une sorte de sentiment de sécurité s’empare de moi lorsque je passe la porte qui m’enferme dans un autre univers. Un univers qui n’est pas le mien, mais qui a le mérite de me sembler loin de tout ce que je connais et qui efface partiellement le bordel dans lequel je vis depuis… eh bien, depuis trop longtemps.

Cette fois, la situation monte d’un cran dans son degré de complexité, et si j’ai cru que je maîtrisais tout pendant des années, aujourd’hui j’ai l’impression que tout ce que j’ai cru construire solidement s’effrite autour de moi.

Ici, même si le climat reste ultra tendu, je dirais que c’est le mieux que je puisse trouver.

Même si Rafael n’est pas non plus enclin à me foutre la paix et qu’il commence à devenir un point compliqué à gérer, lui aussi. Aussi exaspérant que… apaisant. Intéressant. Et beaucoup d’autres choses qui me compliquent la vie et que je ne préfère pas nommer, car de toute manière, je ne veux pas les ressentir.

Et je ne parle pas du reste, en l’occurrence moi-même, qui rends tout encore plus complexe.

Bref, j’en ai marre, et ce matin, alors que je grimpe les séries de marches pour me défouler avant d’entrer dans la cage aux lions, je me promets de tout mettre en œuvre pour calmer la situation ici, et d’essayer d’installer un peu de calme dans mon cerveau durant ces quelques heures pour me permettre de réfléchir.

Parce qu’au-delà de tout le reste, j’ai aussi le problème de ma mère à régler.

Lui raccrocher au nez, lui balancer des mots infâmes pour la décourager me coûte tellement que j’ai l’impression que mon bide, mon cœur et mon cerveau se sont déchirés en une seule seconde et que je n’arriverai jamais à réparer les dégâts. Chez moi, mais surtout chez elle.

J’ai passé ma nuit à y penser, mais malheureusement, je n’ai pas trouvé d’autres alternatives à cette situation que… ne pas la rappeler et la laisser me détester pour tout ce que je lui ai dit sans même chercher mes mots.

Arrivé à l’étage de Rafael, je passe sa porte déjà ouverte, prêt à attaquer cette journée planqué entre les planches de cette bibliothèque que je rechigne à terminer, et l’odeur de son café matinal titille mes narines dès que je referme la porte derrière moi.

Il y a quelque chose de rassurant dans cette odeur si familière qui plane dans les pièces de cet appartement au parfum noble de cire, de cuir et de fleur à peine perceptible.

Ce matin, alors que je m’apprête à retirer mon sweat, je me rends compte que cet effluve est devenu une habitude. Je crois que j’aime le sentir en passant la porte. Il représente… lui.

Lui que je cherche sans en avoir l’air dans cet appartement de ministre, un peu comme un jeu de piste, dès que je pose un pas sur son parquet.

Cette fois, il n’est pas dans la cuisine. Du coin de l’œil, je comprends qu’il ne se trouve pas plus dans sa chambre. Mais que…

Je me fige devant l’inconnu planté dans un coin du salon, en costard, les mains jointes devant son entrejambe et qui me scrute d’un air froid sans même ciller.

Qu’est-ce que c’est encore que cette connerie ?

Machinalement, je fronce les sourcils et le considère d’un air aussi glacial que le sien en roulant en boule mon sweat entre mes mains.

Forcément, il fallait que quelque chose change ici aussi. Et en analysant un peu mieux ce type, je crois que je le reconnais.

— Ah, Archer ! intervient soudain Rafael en débarquant dans la pièce depuis le couloir, je crois que tu connais déjà Gregory ?

— Ouais… le mec au taser !

Un sourire venimeux se dessine sur les lèvres de ce connard alors que nous nous toisons durement.

Manquait plus que lui !

— Oui, bon, on ne va pas revenir sur cette histoire, déclare Rafael d’un air sombre. Dorénavant, il sera présent durant la journée. Ce qui ne change rien pour le reste, je…

Il est coupé dans son petit discours par la sonnerie de son téléphone.

— Merde ! Je dois répondre, murmure-t-il après avoir consulté son écran. Allô ? Pablo ?

Il fait demi-tour, l’oreille collée à son portable et je me perds dans l’observation de cet homme que je ne sais plus comment percevoir. Parfois il semble cool, parfois fragile, et d’autres insupportable et intouchable. Avec une bonne pointe de caractère à la con.

Manifestement, il sort à peine de sa douche car ses cheveux sont encore humides et il exhale un parfum frais de gel douche qui embaume subtilement la pièce, effaçant l’arôme du café que je sentais à mon arrivée. Ce matin il a enfilé un jean brut mettant en valeur son cul et un sweat à capuche qui lui confère un air… douillet.

Oui, ce matin il semble se lover dans le molleton et d’y trouver son bonheur, à en juger les traits détendus qu’il arbore.

Voilà ce que je cherchais. Un visage réconfortant et serein. Et tant pis si je louche un peu trop sur son fessier alors que je devrais m’en battre les noix comme de ma première pipe. J’ai besoin de me raccrocher à quelque chose à cet instant précis, et même depuis des jours, et j’ai compris, bien malgré moi, qu’il représente ce quelque chose qui arrive encore à me détendre un minimum.

Sans doute est-ce sa stabilité qui m’attire. Sans doute que j’essaie vainement de me l’approprier, de croire qu’elle est mienne, le temps d’une journée, avant de repartir dans la merde qui constitue mon quotidien à Little Rock.

Simplement, lorsqu’il pivote sur lui-même, je perçois une lueur d’inquiétude au fond de ses yeux. Un sentiment qu’il semble vouloir dissimuler du mieux qu’il le peut. Dommage pour lui, je commence à le connaître et je décrypte manifestement assez bien certaines de ses humeurs.

Il disparaît dans la cuisine, toujours accroché à son téléphone, me laissant seul face à son gorille que je choisis d’ignorer.

Je prends la direction du couloir pour rejoindre mon œuvre, cette bibliothèque de merde dont la construction compliquée me prend radicalement la tête depuis quelques jours. Parce qu’on n’est pas sur du IKEA, là. Le truc est composé de volutes, d’ajouts décoratifs censés s’assembler une fois l’ensemble monté, et, bien entendu, pas de technique de montage disponible, vu l’âge du machin.

Bref, c’est vraiment une prise de tête et loin d’être un cadeau.

Le seul truc positif, c’est qu’en faisant ça, en me planquant au fond de ce couloir, j’arrive à ce qu’on me foute la paix.

 

Cette fois, malheureusement, je n’ai même pas le temps de m’installer devant mon œuvre, car à peine ai-je attrapé une arabesque en bois pour essayer de trouver d’où elle provient que Rafael remonte le couloir jusqu’à moi, l’air totalement démonté.

— Il faut qu’on sorte. Pablo vient de me prévenir que le père Williams s’est attaqué à Awa cette nuit. Sa sœur l’a portée à Protect’All ce matin et ils l’ont conduite aux urgences. La petite a pris cher, cette fois. Putain, je le savais !

Quelque chose se brise instantanément dans mon esprit. Je me souviens de cette gamine, et ce n’est plus la couleur de sa peau qui me démange les nerfs. Ce sont ses yeux. Son innocence déjà bien attaquée. Le palier crade dans cet immeuble de merde.

Encore un petit retour en arrière pour moi, et les traits de Juan, son regard affolé lorsqu’il m’a vu pénétrer chez eux alors que Pedro…

Je craque. J’explose, littéralement. Comme si on m’avait touché moi-même, comme si cette fois, il fallait que je tente, encore, de diriger la violence qui me dévore dans une seule direction.

Je balance mon bout de bois et tends la main vers Rafael.

— Tes clés !

Il écarquille les yeux sans comprendre.

— On va aller voir Awa, oui, mais il faut que je…

— Tes clés, putain !

Je crois que je viens de rugir, littéralement. Mes muscles tendus menacent tout simplement de rompre sous ma peau et je me sens enfermé, emprisonné, suffoquant sous la pression qui s’abat sur moi. Il faut. Il faut que j’agisse. Que je bouge. Que…

— Archer ? Tu…

— Clés !

Troisième demande. La dernière. S’il ne me file pas ses putains de clés, je pars à pied. Je m’en branle. J’en suis arrivé à un point où plus rien ne compte. Seul mon besoin de défoncer ce mec me guide et le reste du monde disparaît, littéralement.

Me contrôler ?

À ce stade, il n’en est même plus question.

— Très bien. Mais je viens avec toi. Et Gregory.

Il peut emmener tout l’immeuble avec lui, je m’en tape les burnes.

Je remonte le couloir à ses côtés, récupère les clés et nous quittons son appartement.

Je crois qu’il parle. Qu’il tente réellement de m’apaiser, de me faire entendre raison.

J’en sais rien. Tout est flou, indistinct, pâteux, brumeux.

Un voile rouge, noir, sombre et démoniaque s’est installé devant ma vue et mes tympans. Comme un film au ralenti, je vois le volant, j’entends le moteur, ressens ses vibrations jusqu’à chacun de mes nerfs à vif.

La route, les rues, le quartier que je rejoins sans même me poser de question, toujours focalisé sur le regard de cette morveuse, celui de sa sœur, incertain et terrorisé.

La rage, la nausée, le cœur qui en a marre, tout se propage et me fout les boules. Tout alimente l’incendie qui se démène en moi, me calcine et me heurte, si brutalement que je sens mes mains trembler.

La colère, si pure et presque bienfaitrice a enfin pris le relais. Solide et vigoureuse, elle rampe sous ma peau, active mes sens et me transforme en véritable bête humaine, incapable de penser ou de se réfréner.

Cette fois, j’y suis. La folie à ma porte, la violence au cœur de l’âme, les chaînes de la raison arrachées, pendant littéralement à mes pieds comme de vulgaires filins insignifiants.

J’arrête la bagnole au milieu de la rue lorsque je reconnais l’immeuble pourri qui abrite le monstre, serre le frein à main et quitte la voiture.

— Attends, Archer !

Le garde du corps apparaît devant moi lorsque je contourne la bagnole, s’apprêtant à me barrer la route. Mes poings se resserrent machinalement, prêts à cogner, mais au milieu de ma fureur qui embrume mes neurones, j’aperçois Raphael qui intervient, baragouine je ne sais quoi et l’armoire à glace s’efface de mon chemin manifestement à contre-cœur.

Tant mieux, il aurait reçu gratuitement la violence qui me submerge en pleine tronche s’il avait tenté de s’interposer.

Mon corps me démange, au bord du craquage complet alors que je traverse la rue. Mes tempes battent de trop de rage lorsque je gagne le trottoir. Ma tête vacille et mes jambes marchent toutes seules jusqu’à la porte, grimpent les deux séries de marches et mon poing s’abat directement sur la poignée lorsque j’arrive devant l’antre de cet enculé.

Au fond de moi, le même film se joue, encore une fois. La maison de Juan, l’appart pourri dans lequel j’atterris. La rage qui bouillonne, le cœur qui lâche. Le silence lors de la découverte qui bourdonne dans mes oreilles, contre le cri du mec surpris par mon entrée en trombe chez lui.

L’explosion totale et parfaite qui soulage et détruit sans aucune mesure.

— Archer, ne fais pas ça !

Puis la cacophonie d’une mélodie de l’horreur.

Rafael qui hurle, le type qui s’enfuit en se cognant aux meubles. J’avance dans cet appart inconnu, rivé sur ce connard comme une machine réglée pour tuer que rien n’arrêtera. Et je sais que rien ne le fera. L’arrivée au bout de mon chemin est proche, elle ne l’a jamais été autant, d’ailleurs.

— Archer, putain !

Je vois mon sauveur dans ce vieux con qui s’enfuit dans un couloir délabré. Je vois ma liberté dans ses pas qui se prennent dans le tapis. Je vois mon assouvissement alors qu’il se casse la gueule sous mes yeux, presque à mes pieds, comme un cadeau tombé du ciel.

— Archer !

La voix de Rafael, encore, tente de percer mon brouillard, de briser mon envol vers l’absolu. Le summum de mon enfer, l’apogée de ma souffrance. L’abîme de la victoire du moi contre moi-même.

Détruire l’autre c’est se détruire soi-même. Entrer dans un tourbillon de démence qui ne s’éteint jamais. Qui ne trouve jamais de réponse ou de pause. L’escalade de l’horreur, le baiser de la haine, l’addiction à l’abomination.

Voilà !

J’attrape son col pour soulager toute cette boue dans laquelle mon âme a sombré.

— Non ! couine le type.

— Non ? ricané-je en le soulevant pour coller mon nez au sien. Non ? Parce que tu comprends ce mot, espèce de saloperie ? Elles ne t’ont pas dit non, peut-être ces deux gamines ?

Tout à coup, mes propres mots se dessinent en moi. C’est cette réponse que je suis venu chercher. Ce « non » que j’attends d’entendre depuis si longtemps.

Vraiment, j’arrive au bout de ma quête et la fureur, soudain, devient liquide, glaciale et apaisante et se diffuse peu à peu le long de mes membres.

Parce qu’à cet instant, je sais que je vais trouver la vérité. Que je vais comprendre et découvrir ce que je cherche depuis une éternité.

Non ?

Oui ?

Quel mot Juan a-t-il prononcé finalement ?

Le regard du type tremble de terreur devant mon visage, mais je m’en branle. J’ai juste besoin qu’il réponde.

— Alors ! demandé-je d’une voix qui ne ressemble même plus à la mienne. Réponds, espèce de merde ! Non ou oui ?

Le pire de tout ça, l’ironie suprême, c’est que soudainement, je réalise que cet enfoiré n’est même pas noir. Ni bronzé. Ni bridé. Ni homo d’ailleurs, vraisemblablement. Il est… blanc. Un gentil petit blanc, blond et sans aucune trace de mélange ethnique en lui.

Un putain de mec de la bonne race, aussi pourri que les autres.

De quoi ajouter une bonne dose de tension et de dégoût dans le bordel qui dirige mes gestes.

— Archer…

— Réponds, putain !

Je frappe contre un meuble à ma gauche en me sentant prêt à dégoupiller, au bord de ce gouffre si profond qui m’attend.

Le type sursaute sous moi et enfin…

— Non ! Elles ont dit non !

Craque…

Le monde se fissure et se disloque. Mon poing atterrit sur sa joue, dans une violence qui retentit dans tout mon être. Elle soulage et attise. M’emporte dans un cyclone de démence qui me détraque et me submerge.

Je frappe.

Je frappe.

Je frappe.

Froidement. La rage guidant mes gestes. Activant mon cœur. Régissant mes pensées.

Le calme en moi. La folie tout autour. Le chaos. La destruction pure et bienfaitrice.

Le pauvre mec chiale, se recroqueville, se défend à peine. Je le laisse tomber sur son tapis et le frappe encore, balançant mes coups de pied dans son bide, entre ses jambes, fort, toujours plus fort, appréciant chaque attaque, laissant le soulagement amer et bestial ruer en moi pour m’achever moi-même.

Je frappe.

Je frappe.

Je frappe encore et soudain.

— Archer…

Comme dans un flash-back repassant au ralenti, chaque seconde s’étirant durant de longues minutes, une main se pose sur mon épaule et je me retrouve une fois de plus dans la maison de Juan, à cet instant précis où tout mon monde s’est effondré.

Pris dans ma fureur, je pivote, prêt à me défaire de cette main qui m’empêche de continuer et…

Ses yeux.

Ses émeraudes percutent ma folie.

— Archer, arrête.

Sa voix calme heurte mon monde de cinglé.

Le choix s’offre à moi.

Je réitère mon geste si vieux et dont pourtant je me rappelle chaque seconde.

Ou…

— Archer… Ça suffit.

Ou je choisis de ne pas commettre les mêmes erreurs. De sauver celui que j’ai déjà assassiné une première fois. De me sauver moi.

C’est là que mon éternité m’attend. À cet instant précis si fugace et pourtant qui semble s’étirer dans le temps, sous mes yeux et en moi.

Juan.

Rafael.

Pas deux fois les mêmes conneries.

Alors, au lieu de le repousser comme je brûle de le faire, je me redresse, me retourne, attrape ses joues, et l’embrasse. Si fort. Avec toute ma rage. Tout mon désespoir. Tout ce qui me compose et m’aide à tenir debout à chaque seconde depuis cinq ans.

Tout.

Je dépose tout sur ses lèvres et le laisse décider de ce qu’il doit en faire.

Il est ma dernière option. Mon unique salut.

Sa main se pose sur ma nuque et il me rend mon baiser. Il me dévore lui aussi. Son souffle haché et bruyant se propage contre le mien, affolé. Sa langue kidnappe la mienne. Et sans que je le comprenne vraiment, nous nous éloignons de ma victime, de cette sous-merde qui geint sur son plancher.

Je tremble alors que ma démence s’évade de mes pores. Que le calme d’après tempête s’abat sur ma peau moite et brûlante. Que le désir s’enfile le long de mes veines, comme une décharge d’adrénaline plus puissante que moi-même.

— C’est bon, c’est fini, souffle Rafael alors que je me gave de lui, que je lui dérobe sa douceur, la vie qui bat sur son épiderme.

J’embrasse sa joue, son menton, son cou, comme un putain d’affamé au bord de l’anémie. Je le touche, retrouve ses lèvres, et il m’accueille, comme un foutu curé dans sa paroisse, et écoute les confessions que mon âme lui offre à chacun de mes soupirs.

— C’est terminé… murmure-t-il encore alors que nous sortons de l’appartement et que je le colle à un mur tagué dégueulasse. C’est terminé.

Sa main dans mes cheveux, ses lèvres sur les miennes. Son corps frémissant sous le mien.

Oui, c’est terminé. Peut-être que ça ne durera qu’une seconde, mais cette fin me convient. J’aimerais qu’elle dure une éternité.

 

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