The Origin Of Violence (French Edition)
38 Archer
Virginia s’écarte de moi et se réinstalle sur mon canapé en me toisant d’un air sceptique.
— Qu’est-ce qu’il t’arrive, Arch ? finit-elle par demander alors que je profite de la liberté qu’elle m’accorde pour allumer une clope.
Je ne réponds pas, parce que je ne vois pas comment je pourrais discuter de quoi que ce soit avec elle qui serait en rapport avec le fond de mes pensées.
Agacée, elle récupère son sweat et l’enfile rapidement.
— Je n’ai pas envie de rester. Tu sais, depuis le temps qu’on se connait…
Elle marque une pause, se tourne vers moi et me dévisage à nouveau, jaugeant sans doute si je mérite qu’elle se fende de quelques phrases ou non.
— Je pensais que j’étais aussi ton amie, juge-t-elle utile de continuer. Je veux dire… Tout le monde parle sur toi. Tout le monde m’a dit de laisser tomber et de changer d’air.
Donc, elle me confirme, définitivement que je ne suis plus du tout en odeur de sainteté au sein d’Origin’s. Fut un temps, il était de bon ton de venir se faire défoncer l’abricot chez Archer Connors, et aujourd’hui…
Est-ce que j’en ai quelque chose à foutre ? C’est ça la vraie question.
Non, absolument rien.
Je la laisse tout de même continuer, parce qu’avec le temps, il y a sans doute un fond de vérité dans ses mots, je l’apprécie d’une autre façon. Elle ne sera jamais une confidente, mais disons qu’au milieu de ce trou à rats qu’est devenu le quartier blanc de Little Rock, elle reste une petite bouffée d’oxygène pour moi.
— Et pourtant, malgré les avertissements des filles et de certains de tes amis, je préfère te prévenir qu’eux aussi parlent beaucoup. Bref, malgré tout ça, je viens quand même. Je ne sais même pas pourquoi. Parce que ces derniers jours, tu ne me calcules même pas.
— Pars et ne reviens pas, Virginia ! lui ordonné-je en soufflant ma fumée vers le plafond.
J’observe les volutes bleutées s’élever dans l’air, devenir plus opaques, comme une sorte de rideau éphémère qui s’envole en se disloquant harmonieusement dans l’atmosphère. Envoûtantes. Libres. Opulentes et presque dansantes devant les faisceaux de lumière passant entre les lames de mes stores crades et défoncés.
Je la laisse entendre et comprendre mes paroles, et j’espère qu’elle captera que je lui conseille simplement de se ranger du bon côté de la barrière. Virginia, comme ses copines, provient d’une famille de suprémacistes convaincus. Son père est souvent le premier à balancer les cocktails Molotov lors de nos sorties. Son frangin trafique des armes pour le clan. Elle n’est rien en dehors de ça, persuadée elle-même du bienfondé de la cause, un rejet du clan serait compliqué à gérer pour elle. Elle n’a aucun recul. Jamais elle ne se remet en question, et sans doute que c’est préférable ainsi.
Parce que, j’en sais quelque chose, se rendre compte des merdes que l’on a semées derrière soi n’est pas une expérience merveilleuse. Loin de là. C’est même quasiment ingérable.
Une fois embringué dans cette voie, le cerveau n’arrête plus de penser. D’analyser. De déduire, encore et encore, les conséquences de chaque geste, de chaque parole, de chaque choix.
Et chaque conclusion équivaut à un petit enterrement interne. On jette systématiquement une poignée de boue sur l’insouciance, sur ce sentiment de toute-puissance que l’on ressentait. On salit sa propre vision de soi, jusqu’à se détester si fort, si profondément, que le simple reflet d’un miroir devient un cauchemar.
J’en suis là… à peu près. La seule différence, c’est que ce processus n’est pas nouveau chez moi. Il dure depuis un certain soir, au cœur de Jonesboro. Il a juste repris de la fougue et trouvé de nouveaux os à ronger depuis quelques semaines c’est tout.
— Tu veux vraiment finir seul ? demande-t-elle en se levant, son sac à la main.
— Finir seul ou à deux, tu peux me dire ce que ça change ? demandé-je en écrasant ma clope dans mon cendrier dégueulant de mégots. Quand c’est fini, c’est fini, non ?
Elle marque une pause pour scruter mes traits, tente de sonder mon regard, de comprendre l’animal qui se tient assis en face d’elle sans la retenir une seule seconde.
— Et pourquoi en finir, Arch ? rétorque-t-elle finalement. J’ai toujours ressenti ça chez toi. L’approche de la fin. C’est sexy, je ne le nie pas. On a l’impression que rien ne peut te tenir tête et, ouais, c’est attirant comme jamais. Mais, je vais te faire une confidence, parce que même si tu agis comme un connard, je crois que tu la mérites, celle-là.
Je l’observe un moment, un peu surpris par son discours que je n’attendais pas.
— Vas-y ?
— Je n’aimerais pas être toi ! Cela doit être tellement insupportable ! T’as pas envie parfois de sourire et de trouver un truc chouette ? J’sais pas, moi, un film au ciné, une glace au citron, un chat ? Même dessiner ? T’es tatoueur, tu possèdes un talent indéniable et même ça, on a l’impression que tu t’en branles ! Alors, oui, je sais que peut-être je ne suis pas le couteau le plus aiguisé du tiroir, mais même ça je le sais. Tout le monde doit avoir droit à ses petits plaisirs. Et c’est d’ailleurs pour ça que je préfère partir. Pas à cause des autres, je me fous pas mal de leur persifflage. Mais parce que ça ne m’amuse plus du tout de te voir t’enfoncer de plus en plus. Si tu me respectes un tout petit peu, Archer. Si tu éprouves un peu d’affection pour moi, alors, réponds juste à cette question, pour toi-même : c’est quoi, ton petit plaisir à toi ? C’est quoi ton plus beau souvenir, le truc que tu voudrais recommencer ?
J’accuse déjà sa tirade en prenant le temps de bien assimiler ses mots. Et, contre toute attente, je ne peux qu’admettre qu’elle tape juste. Un peu trop, même.
J’ouvre la bouche pour répondre, une phrase presque pré-faite dans mon cerveau tellement je l’ai utilisée, à toute occasion.
« Je m’en fous ».
Mais, une pointe d’honnêteté m’empêche de prononcer les mots.
Parce que ce n’est pas vrai. Je ne m’en fous pas. Alors, je fouille dans mes souvenirs, afin de trouver celui qui brille plus que les autres, et j’avoue que ce n’est pas trop compliqué, parce que je n’ai pas vraiment l’embarras du choix.
Je n’en ai que deux, en vérité.
Un poussiéreux, que j’ai si souvent mis en avant qu’il en est devenu élimé, déformé, peut-être même que le temps en a terni les couleurs et les contrastes. Un sourire, un regard brun et doux, un rire insouciant. Un lit une place, camouflé aux yeux de tous.
C’est tout ce que je retiens de Juan aujourd’hui. Tant d’années résumées en quelques images presque effacées.
Je n’avais pas réalisé cela avant.
Et puis, à côté de cette case dans laquelle je retourne si souvent pour m’octroyer ma dose de lui, j’en trouve une nouvelle. Celle-ci reste éblouissante par sa clarté. Presque réelle parce qu’inédite. Nouvelle.
Mes doigts sur des paupières. Du jade qui me caresse en dérobant ma souffrance. Des lèvres que je rêve d’embrasser. Un corps habile et ensorcelant.
J’ouvre une nouvelle fois la bouche mais mes mots se fanent au bord de mes lèvres.
Virginia est partie, laissant la porte ouverte derrière elle.
Je ravale donc le nom que je m’apprêtais à prononcer et m’écroule contre le dossier de mon canapé.
C’est stupide.
Certaines choses sont bien trop chères pour un mec comme moi. Réclamer la confiance, par exemple, est bien au-dessus de mes moyens. Je ne peux même pas m’autoriser à l’envisager.
À quoi bon de toute manière ? Le sort, et Lee surtout, me réservent un autre destin. Je ne suis qu’en sursis ici.
Je m’allume une nouvelle clope lorsque la porte de ma boutique s’ouvre à nouveau et que des pas se font entendre sur mon carrelage.
Virginia a forcément déverrouillé la porte en partant.
— Putain ! Vous ne savez pas lire un panneau sur une porte ? Je suis fermé !
Je me lève d’un bond, prêt à envoyer chier l’intrus, mais lorsque j’atteins ma boutique, je me fige devant Rafael, qui se trouve là, devant moi, son attelle toujours en place et… son regard posé sur moi.
Je viens de penser à lui si fort, d’imaginer tant de choses improbables malgré moi que je me sens presque honteux de me retrouver face à lui, comme si mes désirs, si profonds et inutiles étaient largement visibles sur ma tronche.
Le revoir me provoque un choc brutal. Parce que oui, ce sont ces yeux, ce visage, ce sourire qui se cachent dans ce souvenir si lumineux qui a évincé celui de Juan dans mon cerveau. Pas de doute, si mes membres se tendent, si ma peau frémit et se recouvre naturellement d’une légère sueur étrange, si mon cerveau se brouille en un instant, c’est qu’il ne peut subsister aucune erreur.
Il a réussi ce à quoi je ne croyais plus. Ce que je refusais d’attendre ou d’espérer. Il a défoncé une porte sans que je m’en aperçoive et s’est installé dans un vieux fauteuil qui ne servait plus depuis si longtemps. Il ne servait plus parce que je l’avais banni de ma vie.
Dans le même temps, je comprends enfin la situation. Lui ? Ici ? Dans ce quartier ? Pure folie !
Mon cœur se met soudain à trembler lorsque j’imagine les multiples scénarios tragiques qui pourraient devenir réels s’il reste ici. Et, bordel, je ne veux pas qu’un truc gravissime se reproduise. Je ne veux pas recommencer. Pleurer à nouveau. Retomber au fond du gouffre et plonger encore. Je veux qu’il parte, qu’il s’éloigne, qu’il se planque à l’autre bout du monde pour ne plus jamais graviter autour de moi.
— Qu’est-ce que tu fous là ? Dégage ! T’es malade ou quoi ?
— J’ai ma réponse, déclare-t-il sans m’écouter. Tu m’as demandé si je te croyais innocent ? C’est non ! Non, Archer, tu ne l’es pas du tout !
Mon cœur cesse de battre, à présent. Je voudrais le virer en lui promettant que nous continuerons la discussion une autre fois, mais ses mots me broient de toute part et je n’arrive plus à remuer un cil. Planté au milieu de ma boutique, j’attends la suite, incapable de tenter quoi que ce soit d’autre.
Parce qu’il me fout la trouille, putain !
Voyant que je ne réagis pas, il avance jusqu’à moi et colle presque son nez au mien.
— Je devrais te détester parce que tu es mauvais. Tu es le mal et tu me fais mal. Tellement mal, bordel de Dieu ! Je te déteste pour ça ! Et je te le dis, je déteste peut-être encore plus ce Juan qui squatte ta tête et ne laisse de place à personne d’autre ! Il ne me laisse pas de place à moi, surtout ! Et, putain, je mérite cette place. Je la veux, tu comprends. Et même si je te déteste, je n’arrive pas à te virer de mes pensées. Est-ce que tu me comprends ?
Il s’énerve. Il m’engueule, même carrément en tapant frénétiquement le bout de son index sur mon plexus.
Je le trouve totalement canon lorsqu’il pète les plombs. Pensée sans doute totalement hors-sujet, mais c’est plus fort que moi, je bande juste grâce à ses mots.
Je n’ai même pas le temps de répondre qu’il continue, parti dans sa lancée.
— Alors, voilà ! Je suis allé jusqu’à Jonesboro pour réussir à te haïr, et ta mère ne m’a pas ménagé, tu peux me croire. Elle m’a tout raconté. Ses vérités et ce qu’elle imagine sur toi depuis que tu vis ici. Rien de bon, rien de sauvable ! Mais merde !
Il secoue la tête, exaspéré.
— Si je te déteste autant, si j’arrive à être accro à toi avec autant de reproches à te faire, alors… Ne m’aime pas, puisque tu en es incapable. Continue d’aimer Juan, je lui laisse sa place. Mais déteste-moi, Archer. Déteste-moi comme tu l’aimes. Aussi fort. Jusqu’à ce que ça te broie les tripes. Jusqu’à ce que tu en chiales. Que tu en redemandes. Parce que moi, j’en veux encore. Beaucoup. Énormément. Même si ça pourrait me faire crever la gueule ouverte, je m’en fous.
Il attrape subitement la nuque pour coller mon front au sien et je me sens partir. Avec lui. Ailleurs. Je n’arrive même plus à me raccrocher à quoi que ce soit. Un incendie se déclare en moi et tente de tout ravager sur son passage à une vitesse hallucinante.
Et il continue.
— Déteste-moi comme tu l’aimes, et donne-moi tout ! Et si tu veux m’épargner, si tu souhaites un minimum mon bonheur, alors arrange-toi pour solutionner tout ce que tu as brisé sur ton passage pendant tant d’années. Je sais que rien n’est réparable, je l’imagine en tout cas. Mais dans la vie, rien n’est immuable. Tout est une question d’équilibre. Tout se reconstruit. Tout se rachète. C’est ton job de trouver le bon moyen. Fais en sorte que ce soit possible ! Tout simplement parce que je le mérite, OK ?
Il soupire soudain, comme s’il venait de parcourir toute sa vie dans un sprint. Et moi ?
Bordel de merde !
J’attrape aussi sa nuque et je fonds sur ses lèvres. Je l’embrasse. Le dévore. Crispe mes doigts sur sa peau. Attrape sa hanche pour l’attirer contre moi.
Je lâche tout. J’emmerde le reste.
Il vient de déposer à mes pieds une centaine de clés destinées à ouvrir toutes mes portes. Je ne sais pas s’il en a conscience, s’il se doute du poids de ses mots, mais dans tous les cas, je m’en branle. Parce que la suite, le tri des solutions, les premiers pas dans d’autres directions, il a raison, c’est à moi de les effectuer. Personne d’autre.
Je l’ai toujours su. Mais je ne voyais aucune raison de m’y atteler. Il vient de m’offrir la meilleure.
Un battement de cils. Deux. Un rapide, puis un lent.
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