The Origin Of Violence (French Edition)

Marie HJ · Chapitre 35 sur 66

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The Origin Of Violence (French Edition)

27 Archer

 

 

Le front collé à la vitre du car qui me ramène à Little Rock, je soupire de soulagement en tentant de me persuader que ce week-end arrangera tout.

Je n’ai rien prévu de spécial mais deux jours loin de Memphis ne pourront me faire que du bien. J’étouffe dans cette foutue ville. Cet appartement me rend dingue et son propriétaire me débecte. Je ne supporte plus sa voix trop caressante, la manière dont il parle en prononçant clairement chaque syllabe, et sa façon, toujours très concentrée de me mater lorsqu’il s’adresse à moi.

Et ses bleus !

Bordel de merde, ses bleus. Dès que j’entre chez lui, je ne pense plus qu’à ça. Avec Juan, j’arrivais à passer outre. Sans que je ne sache vraiment comment, j’arrivais à oublier en quelques heures. Peut-être parce que j’étais encore môme et que je ne comprenais pas la signification réelle et profonde de tout ça. Peut-être parce que je n’avais surtout pas envie de comprendre.

Je me demande même si d’une certaine manière, je m’arrangeais plutôt bien avec le fait qu’il ne veuille pas m’en parler. Finalement, lorsque j’y réfléchis, et je peux assurer que je n’ai passé mon temps qu’à ça ces trois derniers jours, je crois que je ne lui laissais pas le choix. Je lui demandais des explications, mais je m’enflammais dès qu’il ouvrait la bouche. Comment aurait-il pu ne pas redouter ma réaction en cas d’aveux ?

En admettant cela, je peux entrevoir l’espoir, plus clair, que son silence n’était pas dû au fait qu’il aimait se faire baiser par Pedro. Peut-être que tout simplement, il se sentait seul face à ça. Je prétendais être là pour lui, mais ça n’était clairement pas le cas.

Ou peut-être qu’en fait, il aimait ça.

J’en sais rien.

J’en sais rien et retourner le problème dans tous les sens me prend la tête et bouscule beaucoup trop mes nerfs. Mais pas comme d’habitude. Cette fois, je n’ai pas envie de cogner quoi ou qui que ce soit. Cette fois, la seule personne que j’ai de plus en plus envie de voir six pieds sous terre, c’est moi.

Parce que je suis devenu celui qui torture et fout les boules.

Un jour, je me suis promis de ne plus jamais quitter l’enfer dans lequel je me suis plongé tout seul, et finalement, j’entraîne tout un tas de monde avec moi au passage.

J’ai l’impression que mes bases vacillent et je ne sais même pas quoi foutre avec tout ça.

Parce que je sais. Je sais que je ne sais vivre que comme ça. À chercher constamment à calmer mes démons. À évacuer cette violence qui ne se tarit jamais en moi. Plus je la déverse, plus elle revient. Je crois que je ne sais plus vivre autrement. Par ailleurs, je ne sais même pas si j’en éprouve le moindre désir.

Tout ce que je sais, c’est que je navigue dans le brouillard depuis trop longtemps pour avoir envie d’y voir clair.

Perdu dans mes pensées, je réalise une fois que le car s’arrête à son arrêt de Little Rock que ma vitre embuée est parsemée de J de tout style.

Encore une putain d’habitude dont il faut que je m’absous. J’en ai marre de cette malédiction que je me suis infligée tout seul.

Énervé, j’essuie du plat de la main la vitre humide et efface tous les J qui y figurent, en tentant de me persuader qu’ils disparaissent dans le même temps de mon crâne. Plus de J, plus de Juan et plus de questions insupportables à gérer.

Plus rien, juste moi et mon néant.

— Eh ! J’ai d’autres arrêts à atteindre avant demain ! gueule le chauffeur du bus, tourné vers moi.

Je me rends compte qu’il n’attend plus que je me barre pour redémarrer.

— Ta gueule ! lâché-je en quittant mon siège.

Je descends rapidement de cette saloperie de car en lançant un regard assassin au connard de jaune assis derrière le volant et tombe nez à nez avec Lee alors que la porte se referme derrière moi.

Ça, ça n’était pas du tout prévu.

La dernière fois que nous nous sommes croisés, je sortais de taule et il m’a poursuivi pour tenter de m’imposer une discussion que je ne désirais pas. C’était la semaine dernière. Depuis, je pionce au salon. Et j’ai l’impression qu’une éternité s’est écoulée depuis ce dernier face-à-face.

Il me scrute avidement, affichant son habituel sourire sournois qui en dit long sur tout ce qu’il ne prononce pas. Les bras croisés sur son torse, il reste immobile, attendant que j’ouvre les hostilités, très certainement.

Mon oncle est très fort à ce petit jeu. Il sait comment foutre les boules sans effort. Le truc c’est que ses airs de connards m’indiffèrent totalement. J’ai déjà tremblé plus que nécessaire face à lui. À présent, et ce depuis longtemps, j’ai décidé de ne plus baisser les yeux et encore moins de le redouter.

Il ne me fera pas un second trou au cul. La seule chose à laquelle je m’astreins, c’est garder une attitude impassible. Je ne sais pas ce qu’il pense, alors œil pour œil. Il ne sait pas non plus ce qui se passe entre mes oreilles.

— Sammy n’est pas là ? marmonné-je en tentant de ne pas afficher le ras le bol qui accapare déjà mon esprit.

— Ravi de constater que me voir te rend si heureux ! ricane-t-il en décroisant les bras. Sammy a d’autres choses à faire aujourd’hui. Grimpe, il faut qu’on parle.

Sous-entendu, Sammy n’a pas eu le choix que de laisser sa place et moi, je n’ai pas non plus le choix et je vais devoir répondre à ses questions.

Merveilleux.

Décidément cette semaine apporte son lot de petits plaisirs tous aussi géniaux les uns que les autres. En même temps, je savais pertinemment qu’il ne me laisserait pas le tenir éloigner trop longtemps. Il n’a jamais été le genre d’homme qui accepte qu’on dirige le jeu pour lui. Au contraire, il arrive toujours à mener la danse d’une manière ou d’une autre.

Je contourne la caisse de mon oncle et m’installe sur le siège passager pendant qu’il s’assied à côté de moi et démarre en trombe.

— Alors, demande-t-il d’un air léger, comment se passe ton nouveau job ?

Je prends mon temps pour lui répondre, m’inquiétant surtout de sa nonchalance qui ne présage rien de bon. Bien au contraire.

J’observe son profil, ses mains massives posées sur son volant. La cicatrice sur son avant-bras. Le O d’Origin’s gravé sur le dos de sa main. Mon œuvre également. Comme tous les O stylisés tatoués sur les peaux des membres du clan, d’ailleurs.

Une autre chose qui me dégoûte profondément. Sans Origin’s, je n’aurais jamais pu ouvrir mon salon. C’est Lee qui a dégoté le local et obtenu un bon prix pour lui. Mes premiers clients ont été les membres, qui m’ont fourni suffisamment de boulot pour payer les factures.

Maintenant, je lui suis redevable. Tout comme je le suis de son « hospitalité » et de la manière dont il a réussi à canaliser légèrement mes tensions. À une époque où je ne savais même plus qui j’étais, lui a trouvé mon identité et me l’a enfoncée dans le crâne.

Sans lui, je ne peux pas nier que je n’existerais sans doute plus du tout. Cependant, quoi qu’il ait pu faire pour moi, je n’ai jamais réussi à le considérer autrement qu’avec une haine profonde et inextinguible.

C’est cette haine qui m’a construit. Comme quoi, je suis bien aussi tordu que tous les Connors. Ces types que je méprise plus que tout.

Attendant toujours ma réponse, il tourne son visage vers moi, un sourcil levé, l’air amusé.

— Je t’ai perdu, Archer ? ricane-t-il en tournant subitement à gauche alors que mon salon se trouve droit devant.

Même cette simple question sonne à double sens dans sa bouche. Perdu quand ? Comment ? Chaque mot pèse son poids sur les lèvres du chef de clan. Rien n’appartient jamais au hasard. Insidieusement, il laisse supposer qu’il sait, qu’il a compris des choses que je m’acharne à lui dissimuler. Comme… ce que je foutais exactement dans ce club l’autre nuit.

Sentant une pression nauséabonde grimper au sein de cette bagnole, je préfère ne pas répondre et me concentre sur les rues que nous longeons.

— On va où ?

Il n’emprunte pas la direction de chez lui. Encore un fait qui chlingue les emmerdes à plein nez.

— Une pette course de dernière minute avant le week-end. Ça ne sera pas long.

Voilà ce que je craignais. Un plan spécial Lee. Je m’attends au pire.

Il me jette un nouveau coup d’œil et cette fois je comprends que je n’ai aucune question à poser, qu’il a décidé. Quoi ? Je ne sais pas. En tout cas, je suis bon pour participer.

Fait chier !

Je me laisse glisser sur mon siège en allongeant les jambes, le coude posé sur le bord de ma vitre et attends la suite.

Je sais qu’il tente de me faire flipper, je le connais trop. Je ne compte pas jouer dans son jeu.

Alors je le laisse arpenter les rues d’un quartier que je ne connais pas spécialement, puis d’un autre. Et enfin, nous tournons vers un coin que j’évite chaque jour. Chaque minute. Chaque seconde de mon existence depuis que j’ai emménagé ici.

Cette fois, je ne me fous pas du tout de cette blague de mauvais goût et encore moins de ce qu’elle signifie.

Immobile, conscient qu’il m’observe du coin de l’œil, je décide simplement de remuer pour m’allumer une clope alors que nous traversons une avenue bordée de devantures aux enseignes flashy et aux terrasses bondées à cette heure de la journée.

Début de soirée, heure de l’apéro.

J’espère encore qu’il va continuer tout droit lorsque nous arrivons au bout de l’avenue.

Machinalement, je ferme mon poing pour éviter de laisser mes doigts trembler.

Il actionne son clignotant, toujours tranquillement.

Nous nous engouffrons dans une rue, puis une autre, nous enfonçant toujours plus dans le quartier.

Putain de bordel !

— Qu’est-ce qu’on fout là ? demandé-je, la voix soudainement sèche et anormalement éraillée.

— Un petit rendez-vous. Je te l’ai dit, ce sera rapide. Et efficace, comme toujours.

Il me sourit, de ce rictus machiavélique et lourd de sens qu’il réserve à nos expéditions « punitives ».

Putain !

Cette fois, mon self-control vacille totalement et lorsqu’il s’arrête au bout d’une impasse, devant la caisse de Sammy déjà garée et une autre appartenant à un immonde connard alcoolique et dégueulasse, je sais que tout ceci n’est qu’un test. Un putain de test inventé et préparé juste pour moi.

Il sait. Je suis même certain qu’il se doute depuis toujours. Il sait et comme à son habitude, plutôt que de me placer face à mes actes et à la réalité, il va me pousser sournoisement à tout dévoiler, à me rendre timbré et pétri d’angoisse pour m’inciter à compromettre moi-même. Torture psychologique qu’il maîtrise également à la perfection. Lee est ce genre de mec. Celui qui s’infiltre sous ton crâne pour y foutre un beau bordel, l’air de rien. J’en sais quelque chose. Cependant, hors de question que je lui fournisse la confirmation qu’il attend.

Il ne me reste plus aucune issue à part faire face.

Il sort de la bagnole et je sais que je n’ai pas d’autres choix que de le suivre, alors j’ouvre ma portière, jette ma clope sur le trottoir crade de la ruelle, et les rejoins en carrant les épaules et en frappant mes poings contre ceux des autres membres Origin’s présents pour l’occasion.

— Alors, c’est quoi le deal ? demandé-je d’un air détaché à mon oncle qui discute déjà avec Ray, le fameux connard proprio de la seconde caisse. On fait quoi dans ce trou ? J’suis crevé, Lee. Ma semaine a été…

— Tu m’étonnes ! s’esclaffe Cliff, un quarantenaire arborant une barbe longue jusqu’à son bide. Justement, on s’est dit que ça te permettrait de te détendre, Arch.

— Oui, bien sûr.

Sammy frappe mon épaule brutalement dans un geste aussi amical qu’abusivement viril.

— Ouais, mec, ton oncle a encore eu une excellente idée. On va expliquer la vie à deux ou trois enculés pour entamer la soirée.

Il désigne d’un geste du menton une boutique de fringues à l’angle de la rue.

Rainbow Paradise.

— On va leur faire le cul, à ces espèces de tapettes.

Mon cœur entame une course au rythme insupportable alors que Lee se rapproche de moi en guettant mes réactions. Il n’en discerne aucune car je reste de marbre. Seul mon sang se met à bouillir en moi et chacun de mes nerfs se tend malgré moi.

— Manifestement, c’est ton truc de casser du PD, fiston, ricane-t-il lascivement. Il suffisait de nous le dire, il était tout à fait inutile de te barrer jusqu’à Memphis pour foutre la merde en égoïste. Tiens…

Il fourre entre mes doigts un flingue. Lourd. Noir. Glacé.

Nous y voilà ! J’ai vraiment été con de penser qu’il laisserait cet incident qui a failli me mener en taule sans conséquences. La raison de ma visite imprévue à l’Enfer des Atlantes ? Je suis à présent persuadé qu’il la connait. Il cherche juste à me mettre à l’épreuve, l’air de rien. Les autres crétins qui nous entourent ne se doutent très certainement de rien. Ils n’y voient que du feu, comme d’hab.

Mais lui ? Le regard qu’il visse à moi suffit à expliquer tant de choses…

Ma tension doit certainement monter en flèche alors que je déglutis, soudain tétanisé devant l’objet.

— Tu sais bien que je préfère les lames, rétorqué-je en tentant de lui rendre son putain de glock.

— Il est temps que tu passes à de vraies armes, réplique-t-il en croisant les bras, refusant par la même de récupérer son flingue.

— Je ne sais pas m’en servir.

— Tu peux louper ta cible tant que tu veux, ici ! ricane-t-il en désignant la boutique. C’est un excellent entraînement. Évite juste de nous plomber le cul, ça serait sympa de ta part.

Nous échangeons un regard brûlant de haine. Il se souvient forcément de la dernière fois que j’ai tenu un flingue face à lui. C’est sa tronche de connard que je visais. J’ai d’ailleurs eu beaucoup de mal à dévier mon tir.

Cette fois, il me prend à revers. Si je refuse, si je laisse entrevoir ma pire faiblesse, mon penchant innée pour les bites, mon incapacité à punir les pédés parce qu’un acte pareil dépasse bien trop mes propres limites, alors les autres comprendront rapidement.

Haute trahison.

Ils me tueraient s’ils en étaient informés. Même Sammy ne se ferait pas prier pour me balancer une praline en pleine gueule, c’est certain.

Et tout ça, Lee le sait bien mieux que moi. Je suppose qu’il m’offre une seconde opportunité de prouver que je ne suis pas une saloperie de tapette. Et peut-être qu’aussi, il me rappelle subtilement par cette attaque imprévue ce que je risque en restant axé sur les mecs.

Comme si c’était si simple.

Alors que les mecs se galvanisent à l’idée des saloperies qu’ils comptent administrer aux « tarlouses de gérants » de cette boutique, nos yeux restent encore un moment vissés les uns aux autres. À cet instant il n’existe plus d’oncle ni de neveu. Plus de liens familiaux non plus. Soit je renonce en assassinant de sang-froid un homo ou même deux, pour le symbole, soit je dégage de là et admets que je fais partie des leurs.

Sauf que… Il a oublié un détail dans son plan. Peut-être mon unique porte de sortie.

— Je te l’ai dit, je ne tuerai plus jamais qui que ce soit ! déclaré-je en posant le flingue sur le capot de la caisse de Sammy. Et je n’utiliserai jamais d’arme à feu non plus. Je préfère un couteau.

— Archer, prends ce putain de flingue et vas-y ! s’emporte subitement Lee.

Son ordre claque comme un coup de fouet et se répercute sur les murs de briques usés qui nous entourent. Mon cerveau entre en ébullition tandis que le silence lourd et épais se fait lorsque l’écho de ses mots se disperse.

Toute l’équipe pose ses yeux sur moi. Lee reste figé, impassible, face à moi. Attendant ma réaction.

Mes jambes flageolent et une sueur poisseuse se répand sur ma peau. Longe ma nuque. S’infiltre sous mon marcel.

Et tout le monde attend ma décision.

Une nouvelle fureur se propage en moi. Elle calcine mes sens et rampe sous ma peau. Ravage tout sur son passage. Me pousse à récupérer cette arme et à la braquer sur lui. Ce dégoût qu’il m’inspire coule dans mes veines. Si fort. Si crade. Si catégorique. Le mal le plus absolu s’infiltre en moi et dégomme mon humanité. Je le sens. Je perçois distinctement chaque parcelle qu’il gagne sur mon esprit. Chaque connexion qu’il électrise sous mon crâne.

Mes doigts se serrent. Se desserrent. Encore une fois, le diable, mon diable, celui qui se trouve en face de moi, révèle les ombres qui me constituent et les canalise sans que j’arrive à y objecter quoi que ce soit. Pris dans un piège que je n’ai pas vu arriver, je n’ai plus le choix. Je n'ai même plus envie d’y réfléchir. Plus envie de me battre alors que mon besoin d’évacuer se réveille, s’étire, prend ses aises dans mon esprit et joue de ma volonté comme d’une marionnette.

Lee esquisse un énième sourire, ravi de sa petite victoire.

Parce que bien entendu, il est déjà persuadé qu’il a gagné.

 

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