The Origin Of Violence (French Edition)

Marie HJ · Chapitre 38 sur 66

Pages du PDF

The Origin Of Violence (French Edition)

30 Rafael

 

La porte claque enfin, et je me laisse tomber dans le fauteuil le plus proche.

18h00. Cette journée a duré plus longtemps que l’infini et je suis mort. Totalement épuisé.

Le silence de mon appartement à présent vide de toute cette tension, lourde et compliquée à supporter, me tombe dessus comme une chape de plomb. Je m’entends soupirer alors que je ferme les yeux pour reprendre mes esprits.

Chaque fois que nous nous affrontons, nous escaladons plusieurs degrés sur une échelle menant à la démence. Je le sens. Même lui commence à défaillir dans nos combats. J’y ai réfléchi toute la journée pendant qu’il restait prostré dans le futur espace bibliothèque.

Il m’a baisé, puis frappé, puis embrassé, et baisé encore. Et maintenant ? Comme s’il considérait qu’il avait tout tenté, il me supplie d’arrêter.

Bien entendu, il n’avouera jamais ce point, mais sa menace, je ne l’ai pas prise comme une attaque. Mais comme une sorte d’appel au secours.

Enfin, je n’en sais rien.

Peut-être que je n’interprète pas les signes correctement, toutefois je l’ai ressenti si fort lorsqu’il a envoyé paître sa mère.

Ses mots m’ont heurté le cœur. Comment peut-on repousser ses parents à ce point ?

Très bonne question, n’est-ce pas, Rafael Alvarro ?

Un pincement appelé remords s’attaque soudain à mon esprit. Sentiment désagréable en réalité.

Un sentiment qui me pousse à attraper mon téléphone sur la table en face de moi et composer un numéro bien connu.

Mon père décroche au bout de quelques sonneries. Sans doute encore en plein boulot.

— Bonjour, Rafael, je voulais passer te voir, justement. Il faut que l’on parle sérieusement de ton… invité. C’est très important.

— Oui, papa, mais…

Je marque une pause, me sentant soudain très bête de me décider à balancer ce genre de choses comme ça, sans préavis.

— Tout va bien, Rafael ? demande-t-il, inquiet devant mon hésitation.

— O… Ou… Oui. J…Je…C’est…

Putain ! Voilà que je me sens embarrassé avec mon père, maintenant.

J’inspire lourdement alors que j’entends qu’il claque une porte et le bruit qui régnait autour de lui disparaît.

— Doucement, Rafael, prends ton temps.

Je souris malgré moi devant ces paroles qu’il m’a si souvent répétées, de sa voix calme et aimante. Comme ça, l’air de rien, il m’envoie toujours des signes de ses sentiments pour moi et je ne vois jamais rien.

Soudain, je me sens tellement minable.

Nous pouvons connaître pas mal de différends, mais ces derniers ne sont pas censés effacer tout le reste.

— Je t’aime, papa ! soufflé-je en me sentant rougir tout seul, dans mon salon.

— Oh, murmure-t-il après avoir laissé un silence planer quelques instants entre nous. Et je t’aime aussi, mon fils. Tellement… Tout va bien ? Pourquoi me dis-tu cela ? Il s’est passé quelque chose ?

— Oui, non… enfin, non. Enfin, voilà, je crois que ça fait trop longtemps que je ne te l’ai pas dit.

— Effectivement. Depuis que tu as déménagé, déjà, c’est certain.

— Exact. Je suis désolé.

— Non, ne le sois pas ! Je ne suis pas comme ta mère. Pas très démonstratif non plus. Désolé de t’annoncer que nous ne sommes pas de grands maîtres dans l’art de déclamer nos sentiments, ni toi ni moi. Tu as hérité des Alvarro pour ça. Une véritable calamité.

Il arrive à me faire sourire et j’avoue que cela me fait du bien. Après cette journée éprouvante, un peu de bons sentiments ne sont pas malvenus, loin de là.

— Sinon, Rafael, reprend-il d’un ton plus sérieux, il faut que je te parle. J’aurais préféré ne pas évoquer le sujet maintenant, pas après cette jolie déclaration que tu viens de me faire, mais je n’ai pas le choix. Et sache que c’est justement parce que je t’aime, que tu es mon fils unique, que je ne peux pas attendre.

Je laisse un soupir m’échapper car je comprends dans quelle direction il tente de prolonger notre discussion. Et… j’ai beau détester avoir tort, je ne peux pas nier que cette fois, je comprends qu’il puisse s’inquiéter. Enfin, je crois.

— Vas-y…

— Merci. Tu as vu les informations ce week-end ? Je ne voulais pas attirer ton attention sur ce fait avant d’en être totalement persuadé, mais j’ai reçu la confirmation cet après-midi. Je ne pouvais pas t’appeler, je me trouve en pleine conciliation avec les avocats de Augusto Reily, un des bras droits de Ricardo Carily. Ils me prennent tout mon temps. Mais puisque tu appelles… Rafael, le bracelet GPS de Connors indique qu’il se trouvait devant le Rainbow Paradise à l’heure des méfaits qui y ont été commis vendredi. Tu en as entendu parler, n’est-ce pas ?

Je reste muet pendant que ses mots rejoignent et complètent les idées que je refuse toujours d’admettre.

— Je sais… enfin, je m’en doutais.

Inutile de prétendre autre chose, ce serait ridicule.

— Et ce n’est pas tout, Rafael. Lewis Charles, le procureur que j’ai consulté dans l’Arkansas, m’a appris pas mal de choses. Comme le fait qu’il se passait une certaine quantité de dégradations, d’attaques et d’assassinats dans certains quartiers de Little Rock. D’après lui, il existe un clan appelé Origin’s, une sorte de Ku Klux Klan indépendant, qui commence à prendre beaucoup d’ampleur dans cette ville, mais aussi dans le comté, et ils ont également observé des ramifications prenant de l’ampleur en dehors de l’État. Ici, par exemple, mais pas uniquement. Pour le moment, la police de Little Rock semble ne pas aller dans le sens des enquêteurs qui travaillent avec Lewis. Mais, il pense que ces flics sont embrigadés dans ce mouvement extrémiste et qu’ils couvrent leurs actions. Bref, tout ça pour te dire, mon fils, qu’il faut que tu mettes un terme à ce contrat stupide. Je pensais qu’il appartenait à la mafia, mais c’est bien pire. Je ne vais pas te laisser le choix, cette fois, je te préviens.

J’ai envie de bondir, de me rebeller, mais… je sais qu’il a raison. Il s’est renseigné et j’ai confiance en lui. Il ne me raconterait pas n’importe quoi. Tout ce dont il m’informe, chaque fois, s’avère totalement exact. En ce qui concerne les dossiers de Protect’All y compris, alors que parfois, il serait plus simple pour lui de me raconter n'importe quoi.

Mais mon père n’est pas comme ça.

Pour autant, il ne m’apprend pas grand-chose. Il confirme mes soupçons, simplement. J’accuse le coup assez difficilement, je l’admets, mais pas réellement surpris non plus.

Depuis ce matin, j’ai malgré tout eu le temps de digérer l’info et même, de lui trouver des circonstances atténuantes.

Comme quoi je suis réellement irrécupérable.

— Je sais, papa, finis-je par admettre en me prenant la tête de ma seule main disponible. Je sais…

— Tu sais ! soupire-t-il de soulagement. Alors, je vais contacter le juge et Wayne, pour reprendre ce dossier depuis le début. Peut-être que nous pourrions négocier avec lui des informations sur Origin’s et appuyer ainsi le dossier de Lewis, ce serait…

— Non, non, papa, attends !

Tout à coup, je m’affole comme un crétin, peu désireux de voir Archer disparaître comme ça de mon univers. Pour plusieurs raisons. Certaines que je juge logiques et légitimes, et d’autres, beaucoup moins avouables.

— Quoi ? Ne me dis pas que…

— Et toi, papa, confirme-moi bien tes motivations pour ce plan ? Assure-moi que tu n’es animé que de l’envie de remplir ton devoir de procureur et que les élections qui approchent n’ont rien à voir dans tout ça.

Parce que je l’aime, certes, mais je connais aussi ses travers, et je refuse tout net de voir Archer payer le prix des ambitions de mon père.

Il a ses défauts et certainement beaucoup de torts, mais les affaires de mon père ne le concernent pas, et je refuse de laisser les deux se mélanger. Sans doute, plutôt, que ce que je refuse, c’est surtout l’idée de ne plus le voir. La mauvaise foi fait aussi partie de mes défauts, parfois.

Enfin, en l’occurrence, en tout cas, c’est clairement le cas.

— Enfin, Rafael ! s’indigne mon père. Tu n’as toujours pas compris que tout a un rapport avec tout ? Oui, les élections comptent pour moi, parce que me faire élire permettrait de faire avancer beaucoup de choses. Mais le cas de Connors doit aussi être jugé, dans tous les cas. Ne me dis pas que tu ne comprends pas mon point de vue, qui est, il me semble, tout à fait légitime et qui va dans le bon sens de la justice.

Il marque un autre point.

Je n’aurais jamais dû appeler. Je ne me reconnais même plus, je ne trouve rien à lui opposer. Chaque fois que nous nous trouvons en conflit, je balance une ribambelle d’arguments qu’il a souvent du mal à contrer. Mais pas cette fois. Cette fois, les seuls arguments qui me viennent à l’esprit sont… personnels et très flous. Totalement illogiques.

Même moi je ne les valide pas, donc, inutile d’espérer qu’ils paraissent plus percutants face à mon père.

— Je comprends.

C’est tout ce que je trouve à répondre.

Machinalement, je me triture la lèvre en fixant mon plafond. Dépité. Désarmé face à la situation.

— Tu comprends, répète-t-il en employant un ton sceptique. Mon fils, Rafael Alvarro, comprend mes décisions. Je visais juste. Quelque chose d’étrange s’est passé. Peut-être même grave.

— Non, rien de grave.

Il laisse planer un silence avant de répondre.

— Rien de grave… donc, c’est grave justement. Et si, pour une fois, tu me parlais vraiment, Rafael ? Si, pour une fois, tu m’accordais ta confiance ? Si, pour une fois, nous discutions clairement sans non-dits ?

Je me souviens d’Archer et du mur qu’il a opposé à sa mère tout à l’heure et je refuse de me prêter, ne serait-ce qu’un minimum, à ce genre de jeu atroce. J’ai soudain besoin de me prouver que dans ma famille, tout va bien.

Un peu pour me rassurer, sans doute, car ce que j’ai entendu sur le balcon m’a vraiment choqué. Attristé.

— Je crois qu’il y a quelque chose à sauver chez lui, papa. Avant de le juger sur les apparences, sur ce que nous croyons, pourquoi ne pas essayer de le comprendre ?

— La loi, fils, ne cherche pas à comprendre, elle juge les faits. Ton idée est louable et très humaine, mais elle l’est sans doute de trop. Si nous devions envisager chaque cas en allant chercher les causes réelles, les origines de la violence, par exemple, de cet homme, ou d’autres hommes qui peuplent les prisons, nous n’enfermerions plus personne et les psys auraient du boulot à n’en plus finir.

— Tu es en train de me dire que tu enfermes des innocents, là, papa !

— Absolument pas ! Un coupable est une personne ayant commis un crime. Notre but reste de protéger la population et de faire respecter la loi. Pas de soigner et de nous montrer compréhensifs. Va expliquer à ces deux hommes qui ont été violentés vendredi qu’en réalité, nous tenons les coupables mais qu’ils ont tous des circonstances atténuantes et que, donc, nous ne les arrêtons pas. Tu crois qu’ils seraient compréhensifs, eux ?

Décidément, ce soir je n’ai pas l’esprit assez affuté pour le contrer. Ou peut-être a-t-il tout simplement raison.

Dans tous les cas, je ne trouve rien de pertinent à répondre. Donc, je soupire. Encore.

— Rafael, si tu me disais ce que tu veux exactement ? On gagnerait du temps.

— Je ne veux pas que tu l’enfermes, papa. Je ne veux pas croire qu’il est perdu. Je ne veux pas abandonner Archer face à lui-même…

— Tu… es tombé amoureux de cet homme ? s’exclame-t-il, manifestement choqué.

Il me connait trop bien. Malheureusement, je crois qu’il a raison, et cette fatalité me tue.

Devant mon silence, il soupire à son tour.

— Je m’en doutais ! Rafael…

Je laisse tomber ma tête en arrière. Dépité.

— Je sais. J’ai juste envie de lui donner une dernière chance. Parce que… même si le GPS affirme qu’il y était, personne ne confirme ce qu’il y a fait. Si ça se trouve, il a…

— Rafael…

— Je sais, c’est peu probable, je sais ! me défends-je malgré moi. Mais je l’ai vu dans cette boîte et il est gay ! Papa, il l’est, je le sais. Vraiment. Il y a forcément quelque chose qui se cache derrière tout ça. En tout cas, moi, j’y crois. Parce que ton explication n’est pas crédible. On ne peut pas prendre une supposition, la considérer comme véridique, effacer les faits déjà connus et avérés, et en tirer des conclusions.

Il marque un temps de pause. Long. Très long.

— Je crois que tu feras un très bon avocat, mon fils. Aussi sensible que ta mère, aussi convainquant que ton père, et aussi pugnace que nous deux réunis.

Je laisse échapper un petit rire devant ce grand compliment. Parce que oui, si je ressemble aux deux personnes que j’aime le plus, alors, forcément…

— Donc, on continue ce deal…

— Rafael…

Oui ? C’est moi…

— C’est vous qui m’avez fait comme ça, papa. Il faut assumer, maintenant.

Je souris de mon petit coup bas, et je crois que lui aussi s’avoue vaincu avec classe. Enfin, je crois.

 

OceanofPDF.com