The Origin Of Violence (French Edition)
41 Rafael
Mon prof, un ténor du barreau, a pris l’affaire en charge avec une aisance qui me rassure.
Appuyé contre un mur dans la salle d’interrogatoire, j’observe et j’écoute les conseils qu’il prodigue à Archer en sentant mon cœur sombrer petit à petit dans un abîme qui me submerge totalement. Je ne devrais même pas assister à cet entretien. Je suis témoin du meurtre de ce monstre et normalement, je ne peux pas porter plusieurs casquettes. Mais encore une fois, mon père a abdiqué. Je n'ai pas besoin de témoigner pour cet acte d’Archer envers son oncle, de toute manière. Les faits parlent d’eux-mêmes. En revanche, je ressens comme une nécessité absolue de me trouver là, auprès de lui, à cet instant précis.
Mes yeux fixent les menottes qui l’ancrent à la table en métal le séparant d’Ulenzki. Tout seul dans mon coin, j’ai envie de hurler, de frapper des trucs et d’aller cracher ma colère à la tronche de mon père qui attend quelque part que l’avocat principal déclare que nous sommes prêts à passer un accord.
Archer, lui, semble… neutre. Détendu. Comme s’il acceptait tout ça, presque de bonne grâce.
Bordel de merde, mais il a perdu ses neurones ou quoi ?
Je ne supporte plus de les entendre discuter du nombre d’années, des modalités d’enfermement, comme s’ils organisaient un séjour en camping au bord de la mer. Je m’attends presque à ce que l’un d’eux déclare qu’il a hâte de commencer ce merveilleux périple ensoleillé.
Je n’aurais jamais dû appeler mon père, bordel de merde !
— Donc, pour résumer, quelles sont vos demandes ? Que pouvons-nous leur donner, que voulez-vous recevoir ? demande l’avocat en pianotant sur son PC portable.
— Je peux leur donner tous les noms des membres Origin’s. L’endroit où ils pourront trouver les documents en rapport avec le trafic d’armes et les appuis bien placés qui permettent de passer les frontières et couvrent nos actions au niveau légal. Les flics, les magistrats. Et il y a mon père aussi. Il est en taule, mais il reste très actif de son côté. L’administration pénitentiaire ferme les yeux sur pas mal de choses. En réalité, mon père gère les membres Origin’s qui n’ont pas pu être innocentés pour leurs crimes, et en recrute d’autres qui viennent rejoindre les rangs du clan une fois sortis. Tout ça, c’est… un véritable réseau sous-marin que personne ne tente de résorber.
— Votre père ? tique Ulenzki. Vous voulez dénoncer votre père également ?
— Surtout lui ! grogne Archer en le fixant durement. Quand les racines sont pourries, faut les virer. Ensuite, on voit si la plante résiste ou non.
Une nouvelle pointe chauffée à blanc se plante dans mon âme face à cette détermination froide et flippante qui anime Archer.
J’essaie de me persuader qu’il sait ce qu’il fait, et quelque part, il faudrait être fou pour croire qu’il balance tout sans avoir réfléchi auparavant. Ce qui me fout les boules, réellement, c’est que s’il semble savoir ce qu’il veut absolument détruire, il ne maîtrise pas les conséquences de tout ça. Personne, d’ailleurs, ne le pourrait. Cela peut bien se passer, ou finir en drame.
Machinalement, je me ronge le pouce en tentant de ne pas intervenir. Je sais que je vois d’abord mon avis, mes sentiments, avant de penser large. Je me montre sans doute très égoïste et totalement illogique, car j’ai toujours œuvré pour la justice, même contre la Justice elle-même, d’ailleurs, pour défendre les faibles et les laissés-pour-compte.
Cette fois, je n’arrive pas à prendre du recul. Je veux juste que lui, cet homme assis calmement à une table, qui déballe peu à peu des atrocités à mon prof, sorte d’ici sur le champ pour que je puisse l’enfermer chez moi et interdire à quiconque de venir le chercher.
J’en ai besoin. De passer du temps avec lui, maintenant qu’il s’est ouvert à moi. De le découvrir sous un autre angle. Je sais que tout ce que j’apprendrais me fascinerais, et j’attends ce moment depuis notre rencontre. Je l’ai espéré en retournant tous les soirs dans ce club craignos, puis, à présent je le sais, en imposant ce deal hallucinant de l’avoir chez moi pendant ma convalescence.
J’ai besoin de plonger dans l’univers d’Archer, parce que dès qu’il m’a touché, la toute première fois, il m’a rendu dépendant et avide. De tout ce qui le concerne. Les jours passés ensemble n’ont rien arrangé, bien au contraire. Aujourd’hui, il a posé ses propres marques sur ma peau et m’a tatoué à vie. J’ai besoin de me souder à lui par tous les moyens possibles.
Cette nécessité vibre en moi si fort qu’elle me dévaste l’intérieur. Je ne peux pas envisager une autre issue. Je n’y arrive pas.
— Je pense qu’effectivement, ils seront plus qu’intéressés, finit par déclarer l’avocat principal. En ce qui concerne vos propres méfaits, crimes, enfin, peu importe le degré de gravité, je veux tout savoir. Rappelez-vous, je suis votre avocat et tout ce que vous m’avouerez restera dans cette pièce. Simplement, je dois connaître tous les faits pour les défendre et ne pas avoir de surprise lors de l’étude de votre cas par les autorités.
Archer, qui a agi comme si je ne me trouvais pas dans cette pièce depuis le début de son entretien, me lance soudain un regard désolé. Un regard pétillant d’une autre souffrance, et je n’arrive pas à l’affronter.
Je sais qu’il faut que j’entende, que je mesure exactement l’ampleur de cet homme qui m’a totalement envoûté. C’est d’ailleurs ce que je cherche à savoir depuis le début. Mais maintenant que j’y suis ?
Je voudrais me boucher les oreilles. Partir, fuir, en l’emmenant avec moi et en lui clouant les lèvres pour toujours.
Bien entendu, rien ne se passera comme ça.
J’ouvre à nouveau les paupières pour plonger au fond de son regard empli de ténèbres et il le détourne rapidement pour se concentrer sur Ulenzki.
— J’ai tué deux fois de mes mains, directement. La première c’était Juan Fernandès à Jonesboro, j’avais seize ans. Il était… mon mec, on va dire. Son père le frappait et le violait. J’ai voulu le sortir de là et finalement, je l’ai tué, lui. La seconde fois c’était Lee, il y a quelques heures. J’ai bouclé la boucle, comme on dit. Enfin, je crois.
L’avocat note sur son PC puis se gratte la tête d’un air songeur.
— En ce qui concerne ce Juan, demande-t-il sans aucune émotion alors qu’Archer, en face de lui, semble dans le même état d’esprit, froid et impassible, comment vous en êtes-vous sorti ? Il y a eu jugement ?
— Non. Lee connaissait les flics, ils ont classé le dossier sans suite. Après cela, je suis parti vivre à Little Rock et suivre mon oncle, et mon père, dans leurs plans. Il m’a payé la formation de tatoueur et ma boutique, il l’a obtenue pour une bouchée de pain. À l’époque, le quartier était occupé par une faune un peu hétéroclite. Le proprio de mon local était un épicier chinois. Origin’s a fait le ménage et la famille Yang a étrangement plié bagage très vite en nous cédant le local pour presque rien. Je n’ai pas cherché à comprendre, à ce moment-là j’étais occupé à autre chose. Je m’en foutais pas mal. Ensuite, il y a des actions coups de poing. Beaucoup.
— Et votre implication dans tout ça ?
— Je n’ai pas tué, mais c’est le seul point en ma faveur. J’ai blessé, j’ai allumé des feux, j’ai harcelé et j’ai fermé les yeux sur ce que je soupçonnais. Des mecs violer des nanas, cela n’a jamais constitué un secret vraiment bien gardé, mais je me persuadais que je n’étais pas concerné. Tout passait sur moi sans s’y arrêter. Je m’en foutais. De tout.
Le visage de mon prof affiche furtivement un malaise, mais il se reprend très vite en pianotant sur son clavier, puis il soupire, manifestement dépité par ce qu’il entend.
Archer dissimule ses émotions, de son côté, mais j’arrive à décrypter en lui un tourment compliqué à maîtriser. Il ne relève même pas son regard vers moi et préfère se concentrer sur une rayure sur la surface presque lisse de la table, parti loin dans ses souvenirs.
Moi ? Je me sens pris de nausée. Je ne sais plus quoi penser. Je ne veux pas croire à tout ça, parce que cela provoque un déchirement terrible dans ma raison. Je devrais le détester, tellement fort…
Et pourtant, lorsque j’examine ses traits, lorsque mes yeux naviguent sur son corps, sur ses doigts qu’il triture méthodiquement, je n’arrive qu’à ressentir une fascination infinie pour cet homme. Mon envie de le sauver persiste alors que je devrais le condamner. Je brûle de me faufiler dans son cerveau pour le comprendre, peut-être pour déceler cette peine qu’il a dû s’infliger par choix. Pas par désir mais bien pour se punir encore plus. J’aimerais voyager entre ses souvenirs, en effacer certains, en consoler d’autres. Peu importe le rôle que je pourrais jouer, du moment que j’y trouve ma place.
— Parfait… et en ce qui concerne les actes de vandalisme homophobes dans cette boutique, Rainbow Paradise ? Le procureur, Lewis Charles, tient particulièrement à cette affaire, d’après ce que j’ai compris.
Je me fige d’appréhension contre mon mur, suppliant Archer de prononcer les bons mots. Je prie intérieurement pour qu’il ne soit pas coupable dans cette affaire, spécifiquement. C’est uniquement symbolique, j’en suis conscient, parce qu’il a déjà avoué trop de méfaits, mais si, alors qu’il m’avait déjà embrassé, que moi je brûlais déjà pour lui, il a volontairement et consciemment « cassé du PD », alors… Je crois qu’il m’achèverait définitivement s’il avouait ça.
En même temps, je sais que prier ne sert à rien. Quoi qu’ils soient, les faits sont réels et passés, rien ne pourra les modifier et Archer ne va pas minimiser son implication, je le sais. Il n’est pas parti pour cacher quoi que ce soit, aucune raison qu’il fasse une exception pour ce cas en particulier.
S’il s’avoue coupable, je ne sais même pas si je pourrai le supporter.
— C’est, je crois, ce qui a tout changé, déclare-t-il en s’appuyant au dossier de sa chaise. Lee a voulu que j’y participe, parce qu’il se doutait que quelque chose clochait avec moi. Je pense que déjà, à l’époque de Juan, il a compris pas mal de choses et que c’est l’une des raisons qui l’a décidé à m’amener avec lui à Little Rock. Un homo chez les Connors ? L’enfer, pour lui. J’ai joué le jeu pendant des années, parce que de toute manière, je n’avais aucune autre chose à faire et mon esprit s’était mis en pause. Mon agression envers Rafael dans le club l’Enfer des Atlantes, qui n’était pas prévue, lui a définitivement mis la puce à l’oreille, je suppose. Mais Lee n’affectionnait pas les manières simples d’agir et de régler les problèmes. Il aimait harceler, tourmenter, titiller sournoisement ses victimes pour leur faire péter les plombs. Ce soir-là, il m’a littéralement foutu un flingue entre les mains pour me lancer un défi. Peut-être une chance de me désavouer, je ne sais pas, finalement. Mais je n’ai jamais voulu utiliser ce genre d’armes, et je n’ai jamais plus assassiné qui que ce soit, même s’il a toujours insisté pour que je m’y mette. Dès le départ, d’ailleurs. Malheureusement pour lui, la seule fois où j’ai obéi, c’était pour retourner son ordre contre lui. Tout à l’heure.
Un sourire mauvais se dessine sur les traits d’Archer tandis qu’il fixe Ulenzki avec insistance. Visiblement, il jubile d’avoir mis fin aux jours de son oncle.
Sur ce point, je crois que moi aussi, je pourrais plaider coupable. Largement, même. Je souris à mon tour, me laissant envahir par une haine noire et absolue. Après tout ce que j’ai entendu sur ce type ces derniers jours, je ne peux pas penser autrement.
— Et donc, avez-vous pris cette arme qu’il vous tendait ? reprend mon prof en restant concentré sur son sujet. J’ai besoin de l’entendre clairement.
Archer me jette un nouveau coup d’œil, serein, qui me réconforte. Je devine sa réponse avant qu’il la prononce.
Non, il ne l’a pas fait. Il n’a pas franchi cette barrière, qui pour moi représente une limite.
Je soupire de soulagement avant même qu’il ouvre la bouche.
— Non. Non, j’ai refusé. Je les ai laissés à leurs plans en prétextant que jamais je n’utiliserai de flingue et je suis rentré chez moi pour me défouler contre mes murs, tout seul, parce que pour moi, Lee venait de passer un cap. Ce coup, cette boutique ? Il s’en foutait. Cette petite expédition n’était qu’un test tordu pour me jauger. Je savais que mon refus entraînerait de grosses conséquences concernant ma place au sein d’Origin’s, et c’est exactement comme ça que ça s’est passé. Mes « amis » m’ont tourné le dos, sauf ma… nana. Virginia.
Mon cœur se serre de pure jalousie lorsqu’il prononce ce mot. Je ne me souvenais même pas qu’il avait une « nana », même s’il me l’a affirmé au moins une fois, de mémoire. Une nouvelle nausée, encore plus violente que les précédentes, me cloue contre mon mur et sur le lino crade de la pièce.
Une « nana ».
Comme quoi ma mémoire est particulièrement sélective car je me souviens très bien le moment où il me l’a appris. J’ai simplement préféré effacer ce détail de ma mémoire.
Je me sens tout à coup tellement… dégueulasse. Souillé. Il a une « nana »…
— Putain ! soufflé-je en me battant contre une envie venimeuse de traverser la pièce pour lui balancer mon poing en pleine tronche.
— Je note, continue Ulenzki en ignorant les remous qui me parcourent durement.
Je fixe Archer. Il ne cille pas en maintenant mon regard.
Décidément, il ne m’épargne rien. Espèce de connard !
— Donc, vous confirmez que vous n’avez pas participé à cette… expédition punitive ?
— Je le confirme, oui. Je ne pouvais pas.
— Et pour quelles raisons ?
— Parce que… j’étais amoureux d’un homme moi-même, même si je ne le soupçonnais pas.
Un blanc tombe entre nous. Mes jambes fléchissent. Des larmes acides viennent perturber mes paupières et un sourire venant de mon propre cœur s’impose sur mes lèvres. Cette fois, le regard que nous échangeons fait crépiter le bas de mes reins et me colle une fièvre presque incendiaire.
J’aimerais tellement me précipiter sur lui pour le prendre dans mes bras, lui promettre que moi aussi, je partage ce genre de sentiments, et m’enrouler à lui pour le protéger de tout ce qui le menace. Tout à coup, je le trouve si seul sur cette chaise, abandonné de lui-même, démuni, à terre. Littéralement.
— C’est une bonne chose, déclare mon prof, toujours aussi détaché et pro. Nous allons nous servir de tout cela. Les juges et les jurés sont habituellement sensibles aux actes volontaires de rédemption. Au vu de la situation, nous comprenons également que cette révolte que vous avez initiée est également un acte de courage qui pourra parler en votre faveur. Continuons, si vous le voulez bien. Que pensez-vous de cette idéologie ? Quelle est-elle, d’ailleurs, exactement ?
Des questions. Encore des questions. J’ai l’impression qu’elles s’amoncellent et nous harcèlent sans pitié. Je me sens las, épuisé. Je me demande comment lui, le coupable acculé, continue de répondre sans afficher aucune trace de ras-le-bol.
— Elle est ultra simple, en réalité. Elle consiste en une haine farouche contre tout ce qui n’est pas blanc, catho et hétéro. On peut aussi y associer un comportement passéiste à propos des femmes. En gros, reprenez les revendications sudistes de la guerre de Sécession, et vous y êtes. Les nègres sont des esclaves, les Portoricains des mendiants inutiles et les Chinois des parasites. Les juifs aussi sont une vermine à abattre. Les femmes des trous à sperme uniquement bons à se faire fourrer et à engendrer de bons gosses bien blancs, futurs partisans du clan. Et les PD ? Des erreurs de la nature.
Il me jette un regard sombre qui me fait frémir. J’ai l’impression, l’espace d’un instant, d’être la cible de cette haine et je me sens vulnérable et fragile.
Machinalement, je gesticule contre mon mur en ne sachant plus où me cacher.
— Et vous ? Partagez-vous ces opinions ? continue Ulenzki d’un ton calme et toujours neutre.
— Franchement ? Oui, je l’ai pensé. J’ai cru que Lee pouvait être ma solution. J’ai fermement imaginé que si je n’étais pas tombé amoureux de Juan, un Mexicain immigré, je n’aurais pas eu à le tuer, et surtout, je n’aurais pas autant souffert des conséquences de mon geste. J’ai même longuement pensé que les agissements de son père prouvaient bien que ces gens étaient pervertis. J’ai aussi cru que Juan, sous ses airs de mec fragile et sensible, avait aimé que son père lui défonce le cul. Puisqu’il ne m’avait jamais parlé de tout ça. Je crois que Lee a compris que je trouverais plus facile de le croire.
« Enfin, je ne reporte pas la responsabilité de mes actes sur lui. J’assume chacun de mes gestes. J’ai choisi de croire, ou tout du moins, de me persuader que c’était vrai. Je les ai tous haïs, aussi bien les colorés que les membres du clan. Parce que… sans doute que ça me permettait de ne pas me détester moi-même. Enfin pas trop. Je crois que tous les membres Origin’s font comme moi, en réalité. Beaucoup cachent leur peur des autres en frappant et en se persuadant que s’ils ont peur, ce n’est pas leur faute, mais celle des sous-races qui leur pourrissent la vie. Enfin, ce n’est que mon analyse, s’il faut que j’en établisse une. En réalité, je me tape les couilles royalement de leurs motivations. Chacun sa merde.
— Je vois ! répond Ulenzki. Je crois que j’ai récolté pas mal de choses, je vous remercie de votre honnêteté. Maintenant…
Il repousse son écran sur le côté pour s’adresser directement à Archer.
— Qu’attendez-vous exactement de moi. Que je mente à la cour ? Que je négocie votre liberté ? Que je laisse les procureurs vous malmener ? Parce que je suppose que vous savez déjà où vous voulez aller, et je pense déceler dans vos propos que vous ne désirez pas forcément être lavé de tout ça.
— Bien sûr que si ! ne puis-je m’empêcher de répondre. S’il donne toutes les infos, il n’a pas à aller moisir une seule journée en prison !
— Si ! me coupe-t-il sèchement. Je veux purger ma peine. Je veux aussi la négocier car j’ai de quoi le faire. Mais oui, je veux qu’on m’enferme et que l’on me juge pour chaque acte que j’ai commis. J’en ai marre de décider moi-même de ce que je mérite ou non. Je crois que je suis nul à ça, et que ça a été ma première erreur. Des tribunaux existent pour ça, donc, c’est mon droit de les utiliser pour effectuer un job dont je ne suis pas formé pour accomplir moi-même.
— Putain, Archer ! m’emporté-je en intervenant cette fois sans me priver. Tu n’as pas eu le choix, ton oncle a…
— Monsieur Ulenzki, m’interrompt-il une nouvelle fois, puis-je parler quelques minutes à Rafael en tête à tête ?
Je me fige, le cœur battant à tout rompre, subissant les effets bruts de ma colère. Mon prof hoche la tête et se lève tranquillement, imperturbable.
— Il est effectivement l’heure que je réclame un de ces jus de chaussette qu’ils appellent café dans ce poste. Je vous laisse dix minutes.
— Merci.
J’attends très difficilement de me retrouver seul face à lui pour entrer littéralement en éruption.
— Non, mais t’as perdu la tête ? hurlé-je presque en me rapprochant de lui.
— Rafael, écoute-moi, me demande-t-il calmement. J’en ai besoin, d’accord ? C’est toi qui m’as demandé de trouver les solutions. C’est exactement ce que je fais.
— Eh bien tu t’y prends mal !
Il baisse les yeux en observant ses doigts, posés sur la table entre nous.
— Il faut que tu saches que ma véritable solution, je ne l’ai pas choisie… pour toi. Parce que j’ai décidé d’essayer de voir les choses autrement. D’accord ?
— Quelle « véritable solution » ? demandé-je tout à coup complètement calmé par le ton de sa voix.
— Oh, Rafael, reprend-il en soupirant. Tu n’as vraiment pas idée du monde dans lequel j’ai vécu pendant cinq ans. Aucune règle que tu connais, et que tu suis, n’a lieu au sein d’Origin’s. La violence, Rafael. La haine et la violence, c’est tout ce que je connais et j’ai suivi la règle. Je ne l’ai pas subie. Je l’ai vraiment adoptée et j’y ai ajouté mes propres contributions. Je ne suis pas un ange brisé ou quelque chose de romantique auquel tu sembles croire fermement. Je suis un connard. Un enfoiré. Une saloperie de mec qui s’est servi de tas d’innocents pour soulager ses propres problèmes. Comment crois-tu que je mérite réellement de finir ? Il n’y a qu’une issue logique, à mes yeux. Je ne sais même pas qui je pourrais être en dehors du clan. Je ne suis même pas certain de vouloir le savoir, tu comprends ? La dernière fois que j’ai rencontré le véritable Archer, il avait seize ans. Depuis, il n’existe vraiment plus et peut-être qu’il ne ressuscitera jamais.
Je crois que cette journée aura ma peau. Si je m’attendais à ça en décidant ce matin de prendre un bus sans prévenir personne pour me rendre à Little Rock, je crois que je serais resté couché. C’est même certain.
Ses paroles m’assassinent, littéralement.
— Qu’es-tu en train de laisser entendre ? demandé-je en craignant sa réponse comme jamais.
— Rafael… Laisse-moi. J’ai détruit assez de vies comme ça, et la dernière chose que je souhaite, c’est de pourrir la tienne. Je ne veux pas que tu croies en moi plus que je ne le ferai jamais moi-même. Et encore moins que tu m’idéalises. Je suis violent et ça ne m’a pas dérangé d’être méchant et injuste. N’oublie jamais ça.
— Comment ça « laisse-moi » ? m’emporté-je en me levant de ma chaise. Tu vas faire avec moi la même chose que ce que tu infliges à ta propre mère ? Archer, je n’ai pas la chance que tu as, moi. Ma mère à moi, elle est morte, d’accord ? Sur ce point, tu es un connard, effectivement, parce que tu la traites mal, et maintenant, tu veux m’infliger la même chose, c’est ça ? Mais quelle espèce d’enfoiré es-tu, finalement ?
Je m’interromps alors qu’il esquisse un sourire désabusé et presque amusé.
— Je suis simplement Archer Connors. Un mec capable de tout ça. Et tu as tout à fait raison, je te vire de ma vie comme je l’ai fait avec ma mère. Tu n’as pas le choix. Tu n’y es plus le bienvenu. Et s’il te reste ne serait-ce qu’un neurone un tant soit peu opérationnel, alors tu devrais vraiment m’écouter et comprendre qu’il ne faut rien attendre de moi.
Je hais tellement ce mec ! Et moi ? Je me conchie ! Il vient d’avouer des crimes de toute sorte, et je me sens mourir quand il m’annonce qu’il ne veut plus de moi ? C’est n’importe quoi ! Mais je l’assume, bordel de merde ! Je l’assume et n’arrive même pas à me raisonner. J’ai pardonné. Tout. Alors qu’il ne me le demande même pas.
— Je ne penserai jamais ça.
— Si tu tiens tant que ça à te torturer volontairement, alors libre à toi. Mais moi, je te placerai en blacklist pour les visites et je ne répondrai ni à des lettres, des mails ou des coups de fil. Parce que le Archer que tu vois là, il n’existe déjà plus. Et je ne sais même pas moi-même si le gosse de Jonesboro réussira à revenir ou non. Ne l’attends pas, en tout cas, tu perdrais clairement ton temps.
Une vague d’effroi me transperce de toute part et je me sens chuter brutalement en affrontant sa détermination froide et clairement définitive.
— T… T…J…
Plus aucun mot n’arrive à franchir ma bouche. Ma gorge se noie sous des larmes qui refusent de se répandre sur mes joues mais qui irritent ma trachée et mon âme.
— T… Co…
— Inspire, Rafael, murmure-t-il doucement. Tout va bien. Tu es plus fort que tes mots, tu les vaincras.
Cette voix ne m’a jamais semblé aussi tendre et caressante. Elle me brise encore davantage alors qu’il me soutient dans mon bégaiement comme si ce n’était rien pour lui.
Il fait pleurer mon âme en méprisant mon pire ennemi personnel comme s’il n’existait même pas.
Je me laisse tomber sur la chaise et pose mes mains sur les siennes, totalement dévasté. Et j’arrive à parler, parce que si moi je doute de mon système vocal, lui s’en fout, et ça me rassure.
— T’es… en train… de me quitter, là ?
La question, une fois énoncée, sonne tellement faux à mes oreilles. Je n’ai jamais autant détesté réussir à parler, en fait.
Le bout de ses doigts se met à dessiner le contour des miens, sereinement.
— Je n’ai pas à te quitter, Rafael. Nous n’avons jamais été ensemble. Tu as simplement cru que j’en étais un autre. Et si tu t’y accroches, alors je ne pourrais pas, moi, le quitter. Cet homme affreux et abominable. Je ne veux plus qu’il existe, tu comprends ? Alors, oublie-le pour moi. Que je puisse m’en débarrasser.
Je déglutis difficilement pendant que nos doigts jouent ensemble, sans doute pour la dernière fois.
— Je… je te pardonne. T…tout ce q…que tu as fait.
— Tu ne devrais pas, rétorque-t-il sèchement. Ne sois pas tendre avec moi, parce que je ne suis pas fragile. Ça, ça ne changera jamais. Je porte en moi les gènes d’un meurtrier totalement fou. N’attends pas à ce que ce point disparaisse. Et surtout, ne pardonne pas l’impardonnable. Ce n’est pas ta nature. Continue ta route, c’est tout.
— Et en… ensui… te ?
Il hausse les épaules sans répondre. Parce qu’il n’en sait rien, tout comme moi.
Mon prof décide de réintégrer la pièce à ce moment précis, nous coupant dans nos explications. Je lâche difficilement les mains d’Archer pour libérer la chaise et reprendre ma place dans l’ombre d’un coin de la pièce.
Mon cœur ne saigne même plus. Il gît entre mes côtes, inerte. Desséché. Et moi ?
Pas mieux.
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