The Origin Of Violence (French Edition)

Marie HJ · Chapitre 36 sur 66

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The Origin Of Violence (French Edition)

28 Rafael

 

 

Le week-end est passé trop vite. Ou trop lentement, je ne sais pas comment analyser la situation.

Dans tous les cas, lundi a déjà commencé à présent et huit heures approchent à grands pas.

J’ai réussi à prendre ma douche avec l’aide de Gregory, car oui, la semaine dernière, j’ai fini par me résoudre à lui demander de l’aide. Le seul à qui je pouvais confier ma peine physique, finalement. À présent, j’attends devant mon ordinateur que la sonnerie retentisse sur l’interphone.

Je me déteste de réagir comme ça. Comme si nous avions rencard, alors que je sais pertinemment que tout ceci n’est qu’une comédie. Et même si j’avais osé l’oublier, Angel s’est chargé de me le rappeler dans tous les sens vendredi.

Je devrais annuler ce contrat stupide qui ne m’apporte que du négatif. Ce serait la meilleure solution. Parce qu’aujourd’hui, mon père ne m’a pas recontacté, signe qu’il fait la gueule, et se contente de prendre des nouvelles par l’intermédiaire de mon garde du corps.

Samedi, je suis sorti avec des potes de Protect’All et pareil, lorsque nous en avons parlé, ils m’ont tous considéré comme si j’avais totalement perdu l’esprit.

C’est peut-être le cas, clairement.

Hier, je me suis promis d’y mettre un terme, puis j’ai rebroussé chemin au cœur de mes certitudes, en remettant au lendemain ma décision.

Et ce matin, je sais que je suis incapable de rompre ce deal. Parce que, comme un roman que l’on ouvre et qui nous capture l’esprit, j’ai envie de connaître la fin. Envie de savoir ce qui se cache derrière ce masque glacial et impassible qu’il porte la plupart du temps.

Je l’ai effleuré, cet Archer plus doux et sensible. Un court instant. Le temps d’un baiser volé. De quelques étreintes au-dessus de mon lit. J’admets que c’est à cet instant précis qu’il m’a enchaîné totalement à lui.

Angel a tellement raison.

Je suis faible et sans doute bien trop utopiste.

Mais je refuse d’imaginer que je me trompe. Je refuse d’admettre que certaines personnes sont perdues à jamais. De toute manière, un frémissement constant s’est installé dans mon âme à son sujet et même si je le voulais, je ne pourrais pas revenir en arrière. Quelque chose s’est tissé, m’a emporté, et je me sais à présent accro et dépendant de cet homme que je n’aurais jamais dû rencontrer. Il m’a eu, en beauté, et m’a asservi aux désirs qu’il sait faire naître en moi constamment. En si peu de temps. Archer Connors a foudroyé littéralement mon équilibre et le pire de tout ça, c’est que je n’éprouve même plus l’énergie suffisante pour m’enfuir de cette geôle dans laquelle il m’a enfermé.

La sonnette de l’interphone me fait presque sursauter lorsqu’elle retentit enfin, deux minutes avant l’heure que j’ai imposée.

Un sourire amusé s’invite, sur mon visage et mon humeur, alors que j’appuie directement sur le déverrouillage de la porte de l’immeuble puis l’ouvre.

Comme tous les matins.

Puis je dévie vers la cuisine, tasse, machine et… cappuccino ce matin.

Mais c’est une voix féminine qui me surprend alors que j’observe rêveusement le café s’écouler dans ma tasse.

— Eh bien ! Vous ouvrez à n’importe qui ?

Je pivote brutalement vers la nouvelle entrante, une femme d’un mètre cinquante, rousse, au sourire jovial. Mon infirmière. Elle pose sa mallette sur la petite table de la cuisine, comme si elle se trouvait chez elle.

J’avais complètement oublié ce rendez-vous qu’elle m’a donné vendredi matin.

— Vous allez bien Monsieur Alvarro ? s’inquiète-t-elle devant mon air sans doute décontenancé.

— Euh, oui, plutôt bien, oui. Je… ne suis pas réveillé. Excusez-moi. Je vous offre un café ?

— C’est pas de refus. Alors, comment va notre blessure ce matin ?

— Bien… enfin, je crois.

Je dis adieu à mon cappuccino et le dépose devant son nez alors qu’elle sort ses compresses et ses pinces qu’elle étale avec précision sur la table.

— Merci. On va regarder ça. Ici, ça vous va ?

— Euh, oui.

En fait, on peut regarder ça où elle veut, c’est le dernier de mes soucis. Parce qu’il est déjà 8 h 07 et qu’il n’est toujours pas arrivé. Ce qui n’est pas vraiment dans son habitude.

Enfin, en sommes-nous déjà arrivés à « des habitudes » ?

Je réfléchis à ce problème pendant que mon infirmière, Josy, m’aide à retirer mon tee-shirt, à défaire mon attelle, retire avec précaution mes pansements et nettoie la blessure.

— Oh, mais vous cicatrisez très bien ! Je crois que je vais pouvoir enlever quelques fils. C’est parfait, vous suivez le repos qui vous a été imposé très scrupuleusement, manifestement.

— En effet.

Mon Dieu, si elle savait que je voltige dans tous les sens dès que j’en ai l’occasion, en oubliant ces foutus conseils qu’on m’a donnés à l’hôpital.

8 h 11.

Toujours personne.

— Pouvez-vous arrêter de bouger s’il vous plaît ? s’énerve l’infirmière alors que je commence à gesticuler pour vérifier l’heure sur mon téléphone, posé à côté de ma machine à café. Je vais finir par vous faire mal ! Ou pire, casser le fil !

— Désolé.

Je repose mon dos contre le dossier de ma chaise et la laisse s’agiter autour de moi, les yeux rivés à l’horloge de mon four. Cette horloge doit être en panne, elle avance trop vite.

Presque quinze, maintenant.

C’est quoi son problème ?

Je tapote nerveusement mes doigts sur ma cuisse alors que Josy lève mon bras malade avec précaution pour évaluer ma souplesse à cet endroit.

— Aïe ! grogné-je en grimaçant de douleur. Doucement !

— Oui, pardon. Il vous faudra de la rééducation, de toute manière. Bon, en tout cas, vous semblez vous porter comme un charme, donc…

Soudain la porte s’ouvre brutalement dans l’entrée, puis claque avec encore plus de véhémence.

Je me lève sans m’occuper de Josy et observe l’homme que j’attendais alors qu’il passe, la capuche de son sweat shirt remonté sur sa tête. Il ne s’arrête pas et s’engage dans le couloir sans nous jeter un regard ni même nous saluer.

Je perçois l’ambiance pourrie resurgir massivement et je me sens monter en pression moi aussi.

Soudain, je me rends compte que je suis en train de me faire avoir. Je me souviens des motivations qui me tenaient à cœur lorsque j’ai proposé ce deal. Alors, certes, je ne me trouvais pas tout à fait dans mon état normal lorsque j’ai imposé mon choix à mon père, mais peu importe. Finalement, je n’y trouve pas mon compte.

Ma première réaction serait de le laisser tranquille puisque tout son corps, alors que je l’observe remonter le couloir d’un air sombre, indique qu’il vaudrait mieux éviter de le chatouiller. Toutefois, est-ce une raison suffisante pour que j’obéisse aux humeurs de monsieur ?

Non.

Absolument pas.

Ici, c’est moi la victime et la douleur de mon épaule, émanant des quelques mouvements que vient de m’imposer Josy, me le rappelle amèrement.

Ce n’est pas à moi de m’excuser de vivre.

J’ai réussi à me planter ce mantra dans le cerveau il y a longtemps, à grand renfort de travail sur moi-même, et tout dangereux que soit l’homme des cavernes qui occupe mon appartement la majeure partie du temps en ce moment, il ne me ramènera pas en arrière.

Certainement pas.

Je disais addict à lui tout à l’heure ? En réalité, il m’agace autant qu’il m’attire, ce qui m’agace davantage. Et agacer me semble bien en-dessous de la réalité.

Pour autant, la vérité c’est que je m’agace encore plus moi-même de me montrer aussi sensible à cet homme qui ne le mérite clairement pas.

Donc, j’abandonne Josy dans la cuisine et lui emboîte le pas, sans manquer d’ancrer mon regard à son cul magistral et insolemment sexy tandis qu’il retire son sweat pour le balancer sur un fauteuil en face des panneaux de la bibliothèque qu’il est censé remonter.

— Bonjour ! asséné-je en m’exhortant à bien prononcer chaque syllabe pour éviter ce bégaiement que je sens poindre dans mes mâchoires.

— Salut.

Il ne se retourne pas mais s’accroupit devant la tâche qui l’attend, prêt à continuer son travail.

— J’aurais besoin que tu ranges mon linge ! l’arrêté-je en prononçant toujours calmement mes mots. J’ai réussi à gérer les machines, mais plier, c’est trop compliqué.

Totalement faux, je n’ai juste pas pensé à le faire, trop occupé à cuver ma jolie cuite de samedi soir.

Il se redresse sans répondre et encore une fois, je focalise sur son corps qui se déploie devant moi et plus particulièrement sur ses bras que laisse à nu son marcel noir.

Mon regard se perd sur ses tatouages, sur sa taille en V, sur son jean moulant trop efficacement ses parties, sur ses cuisses et… ses mains.

Je crois que j’adore ses mains. Vraiment beaucoup. D’ailleurs, alors qu’il les referme l’une sur l’autre en serrant un poing dans sa paume, je remarque ses jointures abîmées. Salement amochées, même.

— Il s’est passé quoi ?

Cette fois je ne cherche pas à maîtriser mes mots, ils sortent tout seuls, ce qui me soulage. Avec lui, souvent, je suis obligé de rester en alerte dès que j’ouvre la bouche et c’est extrêmement épuisant.

— Si on te demande…

Il ne termine pas sa phrase, qui signifie clairement que je peux aller me faire foutre, puis se dirige vers moi, et cette proximité provoque un frémissement malencontreux le long de ma nuque.

Son parfum léger vient titiller mes narines et je me rends compte que je me suis habitué à cette odeur si particulière qui lui va si bien. Un peu ambrée, un peu légère, très naturelle. Je me suis demandé quelques fois cette semaine s’il usait réellement de parfum ou s’il ne s’agissait que d’un mélange entre sa lessive, son gel douche et l’odeur naturelle de sa peau.

J’en sais rien, mais ce problème, qui ne devrait pas en être un, est devenu un leitmotiv chez moi. Tous les matins, j’y consacre au moins un petit quart d’heure avant de me résoudre à passer à autre chose.

Angel a raison, et ça me casse les noix de l’admettre, mais oui, je suis un trop mordu du vilain méchant facho.

Merveilleux.

Il serait intéressant que je me méfie, afin d’éviter que cette histoire, mon attirance pour lui, ne vrille pas vers l’obsession.

Lorsque mon regard remonte enfin jusqu’à son visage, je comprends que je me suis fait griller en beauté, en plein matage intensif. Il hausse un sourcil, son regard sombre et glacial planté sur moi.

Puis il me contourne et longe le couloir à nouveau pour se rendre dans ma buanderie.

Donc, il a décidé de ne pas répondre à ma question. Encore une fois, il décide et je dois m’arranger avec ça.

Le problème, c’est que sur ce point, je n’ai rien à lui imposer. Il fait ce qu’il veut de sa personne en dehors d’ici et ce n’est pas censé être mon souci.

Aller chercher des réponses ne serait pas constructif et surtout, ne mènerait à rien sauf à une nouvelle prise de tête.

— Monsieur Alvarro ? me rappelle Josy depuis la cuisine, j’ai d’autres patients après vous !

— J’arrive !

Ce mec me fait chier.

J’abandonne alors qu’il disparaît dans ma lingerie, et rejoins la cuisine en admettant ma défaite matinale.

En réalité, je me fustige surtout, car je suis censé dédaigner cet homme et même si je m’impose de ne pas m’y intéresser autrement que « contractuellement », le simple fait de m’obliger à agir avec détachement est déjà une preuve que tout va de travers.

Je devrais réellement m’en foutre et ma condescendance envers lui devrait venir naturellement. Pas être feinte et forcée.

Raf, tu es un tel crétin que ça colle le vertige !

— Bon, je vais devoir tirer sur un fil, ça peut faire mal, il me semble un peu collé… marmonne l’infirmière une fois qu’elle m’a récupéré sous ses griffes. Occupez-vous l’esprit, ça passera mieux.

Elle attrape la télécommande posée au bout de la table et allume le petit écran installé au-dessus du micro-ondes avant de se remettre à sa tâche.

Je n’ai pas vraiment besoin de ça pour occuper mon esprit, comme elle le dit, mais je zappe quand même pour chercher un programme télé pendant qu’elle cherche une pince dans son fatras.

Et je tombe sur…

Encore un fait divers à Little Rock.

Little Rock. La ville de la bête planquée dans ma buanderie.

Le titre du reportage inscrit dans le bandeau en bas de l’écran me remplit d’effroi et me pousse à hausser le son.

 

Acte de vandalisme homophobe à Little Rock. Deux victimes gravement

blessées.

 

La voix du commentateur en explique un peu plus lorsqu’elle emplit le silence.

Le Rainbow Paradise, un établissement respecté du quartier, le plus vieux également, et le premier commerce revendiquant clairement son appartenance à la communauté LGBTQ+ de la ville, selon les dires des riverains, a été le théâtre d’un acte de violence inouï vendredi soir.

D’après les victimes elles-mêmes, nous pouvons affirmer que les contrevenants étaient masqués, au nombre de quatre et que leurs uniques motivations n’étaient pas pécuniaires. Les tags salissant les murs de la boutique totalement ravagée le confirment. Insultes homophobes et revendications d’un autre âge à foison. Les victimes ont été lourdement agressées, dont l’une, un client qui se trouvait ici par pure malchance, violée à l’aide d’objets provenant de la boutique.

Nous attendons plus de renseignements de la part des autorités, mais il semblerait que ces dernières n’aient pas vraiment de choses à ajouter. Un flou légèrement inhabituel règne autour de ces actes d’une violence atroce, survenus, je le rappelle, vendredi soir…

 

— Bon, eh bien, vous avez été sage, déclare Josy alors qu’une violente nausée me prend d’assaut. Je vous aide à enfiler votre attelle et on se revoit dans trois jours.

Sonné, je la laisse me manipuler dans tous les sens, mes pensées dirigées vers ma lingerie et plus particulièrement sur l’homme qui s’y trouve et qui doit certainement fouiner dans mes petites affaires, puisque je lui ai moi-même demandé.

J’ai du mal à croire qu’il s’agisse simplement d’une coïncidence. Mon instinct décide de faire directement le lien entre ce reportage et Archer. Ses mains abîmées, ce carnage dans cette boutique. Ces actes de pure méchanceté, et son attitude… Tout concorde un peu trop pour que je rejette totalement l’idée qu’il soit impliqué. Quelque chose au fond de moi s’en persuade trop facilement.

Alors que Josy lisse maternellement mon tee-shirt sur mon buste, je sens que je me déchire entre la fureur qui m’envahit peu à peu et la trouille. Car quelque chose en moi vient de comprendre, de se persuader que j’ai accueilli sous mon toit un homme vraiment dangereux.

Je le savais, je ne peux pas prétendre le contraire, mais étrangement je ne voulais pas m’en convaincre. Maintenant, objectivement, nier l’évidence serait totalement stupide. Et pourtant, je n’ai pas envie d’y croire. Une bataille se met subitement à rugir en moi. Ma raison, partisane du choix de l’évidence, martèle douloureusement mon crâne pour que j’accepte le fait qu’Archer est un monstre. Et ma folie, mon désir, mon instinct, mon addiction nauséabonde, peu importe l’appellation que revêt cette partie de mon crâne, tente de trouver tous les prétextes possibles pour nier et refuser en bloc le fait pourtant flagrant que l’homme que j’accueille chez moi est une saloperie de vandale dégueulasse et écœurant.

Ce n’est pas possible. Après ce moment dans ma salle de bains la semaine dernière, après les multiples doutes que j’ai lus au fond de ses rétines, après ce qui s’est passé dans ma chambre…

Non. Je ne peux pas y croire.

Cependant, tous ces faits, ces atrocités, résonnent trop clairement dans ma logique.

Totalement empêtré dans mes combats internes, je marque une pause en tentant d’y voir clair, mais c’est peine perdue. Je doute, je lutte contre moi-même pour réussir à statuer. Coupable, excusable, condamnable, innocent ?

Putain, je devrais l’accuser, et m’arrêter là. Ma fureur se déploie en moi et me pousse à croire une évidence de plus en plus indiscutable, tout en me rappelant que je me suis vraiment mépris à son sujet.

Je ne peux pas me convaincre que c’est le cas.

Il doit forcément y avoir une explication.

Ce doute. Le putain de doute qui ne me lâche pas, me complique vraiment l’existence. Parce que j’aurais dû m’attendre à de tels actes venant de sa part. Et je devrais me suffire de ça pour le virer et ne plus jamais vouloir me retrouver face à lui. Je lui en veux aussi pour ça. Tellement. Autant que je m’en veux de rester pétri par le doute, et de chercher une ou des excuses pour me permettre de tergiverser sans trouver de solution.

Pourquoi est-il aussi noir qu’il semble l’être ? Pourquoi ne peut-il pas rester dans le pardonnable ? Pourquoi suis-je incapable de voir la réalité telle qu’elle est ? Mais la réalité est-elle réellement ce qu’elle suppose être ?

Alors, lorsque je referme la porte, tremblant et pétri d’une colère noire, dirigée contre lui mais aussi contre moi pour me montrer aussi con, je me laisse diriger par mes nerfs et rejoins la buanderie dont je pousse fermement la porte en la faisant claquer contre le mur.

— T’as cassé du gay, c’est ça ? l’attaqué-je en le surprenant alors qu’il balance un tee-shirt sur une étagère.

Il faut que je le sache. Qu’il m’avoue l’horreur. Que je prenne en pleine tête son abomination. Au fond de moi, je sais que je dois l’entendre de sa bouche pour vraiment y croire et me libérer de cette incertitude qui me déstabilise bien trop. J’ai besoin de guérir de lui, d’urgence.

Alors je le pousse, au plus loin que je le peux, pour qu’il crache son venin une bonne fois pour toutes.

— Tes mains, c’est ça ? Le nez de l’une de tes victimes était sans doute trop dur et ça t’a blessé ? Pauvre petite chose ! Comment…

Les mots butent sur ma langue, mais pas à cause de mon bégaiement. Juste parce que je n’arrive plus à contenir ma colère.

— Tu es un pédé, mec ! me reprends-je en le pointant du doigt. Tu aimes baiser les mecs ! Une grosse tafiolle, une pédale, une pauvre tantouse à la con !

Il se précipite sur moi en émettant un grognement bestial et je n’ai pas le temps de réagir que je me retrouve propulsé contre la porte, son poing serrant fermement le col de mon tee-shirt, m’étouffant partiellement.

Son regard totalement dément scrute le mien et ses lèvres pincées, ses mâchoires tendues, me prouvent que je viens de lui faire mal. Très mal.

Est-ce que ça prouve quelque chose ?

Non.

— Ferme ta gueule, caramel ! déclare-t-il d’un ton si froid qu’il me pétrifie sur place. Combien de fois vais-je devoir te le dire ? Je n’ai aucune limite. Alors, juste, si tu tiens à ta vie de petit bourge bien sage, ferme ta putain de gueule !

Il croit sans doute me faire peur, mais il a tout faux. Ce mec est aussi homo que moi, et il ne peut pas prétendre le contraire. Peut-être ailleurs, à d’autres, mais pas à moi qui me suis pris son homosexualité en plein fondement à plusieurs reprises. Je peux me poser des questions sur beaucoup de choses le concernant, mais pas là-dessus. Et mon instinct de révolte perpétuelle, celui qui me guide constamment, prend le dessus sur le reste. Je ne supporte pas que des innocents payent pour l’étroitesse d’esprit des autres.

— Et ta conscience, tu lui ordonnes aussi de fermer sa gueule ? continué-je en maintenant son regard. Qu’est-ce qu’elle raconte ta saloperie de conscience quand tu fracasses des mecs pour les punir de ce que tu es toi-même ? Ne me dis pas que t’es assez con pour prétendre croire qu’ils ont choisi d’être homos et qu’ils méritent de payer ce choix alors que toi-même tu ne peux pas diriger tes propres préférences ? T’as de la merde dans le cerveau ou quoi ? Tu leur fais payer le fait que toi, tu n’as pas assez de couilles pour t’assumer toi-même alors qu’eux ont ce courage. Le courage d’affronter des abrutis dans ton style, justement. Des frustrés pathétiques et couards qui se planquent derrière leurs poings plutôt que d’oser se révéler eux-mêmes. T’as pété des mecs pour ce que leur cœur leur commande, espèce de pauvre merde ! Cela dit, encore faudrait-il que tu comprennes ce qu’avoir un cœur signifie ! Et ça, je te l’accorde, te concernant c’est pas gagné.

Il pousse un cri guttural qui me fait sursauter et avant que je puisse réagir, il lève le poing et… le balance contre la porte qui me soutient.

Cette dernière vibre violemment et craque sous la brutalité de son geste.

Mon cœur menace de s’arrêter lorsque sa main disparaît à travers le bois. Nous restons là un instant, l’un face à l’autre. Je ne sais même pas comment j’arrive à rester debout. Peut-être parce qu’il me retient par le col. Peut-être que ma fureur est devenue tellement rigide et palpable qu’elle me porte littéralement, en se moquant pas mal des conséquences. Conséquences des mots que je viens de lui balancer sans en mesurer aucun. Conséquences qui pourraient me couter la vie, à présent j’en prends conscience.

Une sueur désagréable, trahissant ma terreur face à lui, dégouline subitement sur ma peau.

Je crois que je me suis vu plus fort que je ne le suis.

J’ai besoin d’une pause, là. Les réponses que j’attends, à l’instant, me paraissent secondaires. Même si sa réaction en constitue une parfaite en soi, mais encore une fois, je refuse de la considérer comme telle.

J’ai besoin qu’il prononce exactement la phrase : « je l’ai fait ». Des déductions un peu barbares ne satisferont clairement pas la partie stupide de mon esprit qui ne demande qu’à le croire innocent, enfin, pas trop coupable serait l’expression exacte.

Je ferme les yeux un instant, appuyant mon crâne contre la porte en tentant d’apaiser le rythme de mon souffle et celui de mon cœur.

— J’ai une copine. C’est elle qui compte, déclare-t-il en me relâchant. Ton cul, c’est juste un passe-temps.

Il s’écarte et repart vers le fond du couloir. Je m’affale contre la porte, me sentant tellement vide et terrassé. Aussi bien par ses gestes que par ses mots. Et par cette réalité qui insiste pour s’incruster en moi avec brutalité. Archer Connors est réellement mauvais. Rien à sauver.

Et c’est lui que j’ai choisi pour bousiller mon cœur.

Crétin, Raf ! Putain de crétin !

 

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