The Origin Of Violence (French Edition)
23 Rafael
L’unique et véritable question est : pourquoi laissé-je ce connard me parler comme si je représentais une merde collée sous sa semelle ?
Et j’ajoute : pourquoi arrive-t-il à me toucher avec les saloperies qui sortent de sa bouche ?
Pourquoi le laissé-je me toucher sans broncher, aussi ?
Bon finalement, il n’existe pas une question, mais une infinité d’interrogations qui planent entre nous. Je ne peux pas concevoir qu’il m’a démonté la tronche juste à cause de la couleur de ma peau.
J’entre dans le salon et il pose sur moi un regard dédaigneux qui provoque un frisson désagréable au creux de mes reins. Parce que d’une certaine manière, il m’a touché. Entre hier et ce matin, la marche est trop grande et je perds pied.
Petite pute latino.
Ses mots résonnent en moi et s’attaquent directement à ma fierté.
Je l’ai amené ici pour réparer mon ego et finalement il le brise encore un peu plus. Le réflexe, aussi vieux que moi, de désirer plus que tout au monde de trouver une planque pour aller m’y réfugier me tord les entrailles, mais…
Je ne peux pas. Je ne peux pas rejouer toute mon enfance encore une fois. J’ai changé. Je ne suis plus ce gosse qui pensait que s’excuser d’exister était la bonne solution.
Alors je combats. Je me force à faire face et à lutter pour me faire entendre et m’imposer. Même si j’en ai déjà marre de m’en prendre plein la tronche.
— T… tu…
Putain !
Il relève les yeux, sa clope encore éteinte accrochée au bord de ses lèvres, et plisse les yeux, en attente de la suite. Ce qui m’étonne encore une fois, parce que les autres, eux, n’attendaient pas. Ils se marraient comme des cons dès que je butais sur un mot.
— T…
J’inspire lourdement.
Expire.
Merde, Raf ! Sors-toi les doigts du cul !
Et il m’observe. Intensément. Puis il soupire, comme s’il expirait sa colère.
— Te casse pas, mec, j’en ai rien à foutre.
Il s’apprête à tourner les talons pour ressortir, mais cette fois, c’est la colère qui prend place en moi, parce que ce n’est pas à lui de décider si j’ai des choses à dire ou non.
Surtout que tout à coup, un souvenir apparaît comme un éclair dans mon cerveau et je crois comprendre.
— Tu m’as appelé Juan ! lâché-je en un souffle accusateur.
Il se fige devant la porte-fenêtre. Ses épaules se crispent et cette fois, je sais que j’ai gagné son attention. Le moment de balancer tout ce qui me dégomme l’intérieur.
— Tu m’as appelé Juan avant de me frapper. Je m’en souviens, maintenant. Alors quoi ? Je lui ressemble ? T’es venu chercher un connard qui t’a pris pour un abruti ? Ça fait mal, hein, d’être méprisé comme une pauvre merde ? Grande nouvelle, je ne suis pas ce Juan et je n’ai rien à voir dans vos histoires.
— Ferme-la ! crache-t-il sans bouger, le dos tourné vers moi.
Je me rends compte que parler sans supporter son regard sur moi me donne des ailes et me libère de mon stress, alors j’en profite. Calmement, parce que j’en ai marre de l’affrontement.
— Non, je ne la ferme pas ! Parce que tu m’as frappé, sans raison, et je considère que je ne le mérite pas. Si tu veux tout savoir, j’ai proposé ce deal parce que je veux comprendre. Je veux savoir ce que j’ai fait pour me récolter ta haine aussi violemment. Tout le monde m’a affirmé que c’est simplement parce que tu étais juste un petit con de facho, mais moi, ce n’est pas ce que j’ai vu. J’ose espérer autre chose.
— N’espère pas trop, le Portos. De mon côté, ça fait bien longtemps que j’ai arrêté.
Il sort sur le balcon, comme ça. Sans même me jeter un regard.
Dans mon grand délire, je pensais que le confronter me ferait du bien. Bêtement, j’imaginais que je me montrerais plus fort que lui. Mais je dois bien admettre que j’ai présumé de mes capacités. Ce type n’a rien à foutre là et n’a vraiment pas envie de se racheter.
C’est l’unique constat que je devrais établir. Je devrais surtout abandonner mon idée de le pousser à me reconnaitre comme quelqu’un de valeur et panser simplement mes plaies à l’âme dans mon coin pendant qu’il pourrirait en prison.
Mon père dirait qu’il avait raison, que mon habituelle tendance à imaginer le bien en toute personne est ridicule et que parfois, il n’y a juste rien à en tirer.
Il dirait aussi qu’une fois de plus, mon entêtement me blesse plutôt qu’il me sauve. Pour cette fois, je crois qu’il aurait raison.
Je voulais me réparer, je me déchire encore davantage. Parce que ce type, là, dehors, n’a rien d’un sauveur. C’est justement tout le contraire.
Et le pire dans tout ça ? C’est qu’en l’observant, appuyé de ses deux mains sur ma rambarde, son corps tendu et son profil se découpant devant l’horizon, je n’arrive même pas à détacher mon attention de lui.
Son charisme m’a happé. Chaque fois qu’il me bouscule, qu’il explose, d’une manière ou d’une autre, il m’attire encore plus vers lui.
Certainement qu’il a raison, finalement. Je ne suis qu’une petite pute latino en mal de sensations fortes. Je me pensais plus fort que ça, mais je n’ai pas changé. Toujours dans l’attente de l’approbation de ceux qui ne me l’accorderont jamais. J’ai sacrifié mon enfance à cette quête, perdu tant d’années à pleurer intérieurement de cette indifférence, de ces moqueries que mes problèmes d’élocution me causaient. J’ai maudit la terre entière un nombre incalculable de fois et défié cette même planète au moins aussi souvent.
Je pensais être guéri. Je pensais avoir vaincu ces vexations qui m’ont écorché vif si souvent.
Mais non. Les harceleurs, les malveillants, les gamins cons et sournois ont marqué mon âme à vie et finalement, ont sans doute gagné. Je reste ce petit homme qui bégaie, qui bafouille et qui se dissimule derrière sa honte en espérant qu’on lui pardonne d’être né comme ça.
Rien n’a changé, même si je tente de me persuader du contraire.
Le comprendre me colle un uppercut retentissant jusque dans mon âme. Douloureux et amer.
Je me laisse tomber sur mon canapé, dépité par ce constat.
Je l’accuse d’être bizarre, mais finalement c’est moi qui le suis. Moi qui ai besoin de me soigner.
La porte qui s’ouvre dans mon entrée me fait sursauter. Et alors que j’aspire plus que tout à un peu de calme, mon père apparaît sous mes yeux.
Il ne manquait plus que ça.
Aux traits tendus de son visage, je peux comprendre qu’il n’est pas dans sa meilleure humeur et que l’ambiance de la matinée, qui a commencé sur les chapeaux de roue, n’est pas près de s’arranger.
Pour autant, je n’ai pas répondu à ses messages hier, et je ne suis absolument pas surpris qu’il ne se contente pas de celui de Gregory comme unique nouvelle de son fils.
— Bonjour, Rafael.
Il balaie la pièce du regard en posant sa mallette contre un fauteuil puis focalise sur la silhouette sur mon balcon en pinçant fermement ses lèvres.
— Salut, papa. Alors ? Quel prétexte as-tu trouvé pour venir mettre le nez dans mes affaires ? Je te rappelle que je suis majeur et…
— Rafael, je pense qu’il est un peu tôt pour me lancer tes reproches à la figure. Si nous pouvions attendre au moins neuf heures avant de débuter les hostilités… Je suis venu prendre des nouvelles de l’épaule de mon fils et aussi discuter de ce mail que Pablo m’a envoyé ainsi que d’un sujet plus grave. Je croyais que tu étais passé à autre chose, comme nous en avions discuté le mois dernier.
Les Williams.
Leur cas m’était totalement sorti de la tête.
Je le laisse déposer un baiser sur ma joue et s’installer sur un fauteuil en face de moi, le regard oscillant entre moi et Archer, vers lequel je n’ose même pas tourner la tête.
— Tout va bien, sinon ? me demande mon père en récupérant son attaché-case sur ses genoux.
Cette fois, il évoque bien ma « cohabitation » avec Archer.
Je viens presque de me persuader qu’il avait raison et que je ferais mieux d’abandonner mon projet concernant ce type qui m’a frappé, et pourtant, face à mon père, je n’arrive pas à m’asseoir sur ma fierté et reconnaître que je me suis planté.
Au contraire, la manière dont il tente de savoir, de contrôler plus ou moins la situation, m’agace instantanément. Encore une fois, il ne me fait pas confiance et essaie de fourrer son nez dans mes affaires.
— Oui. Tout va très bien ! réponds-je plus fermement que précédemment. Alors ? Les Williams ? J’espère que tu es venu m’annoncer que tu as trouvé une solution pour elles.
— Rafael ! soupire-t-il en sortant un dossier qu’il pose sur la table. L’inspecteur Warren a surtout reçu une plainte de Henry Williams hier soir. Il déclare que tu accueilles sa fille Awa chez toi et que tu fourres des idées étranges dans le crâne de ses deux filles. J’ai réussi à étouffer cette affaire, mais j’aimerais que ça ne se reproduise pas.
Il me lance un regard noir en poussant le dossier vers moi, comme s’il croyait sérieusement les dires de ce connard.
— Est-ce que la petite était réellement ici hier ?
— Tu es sérieux, là, papa ? demandé-je, outré.
— On ne peut plus sérieux. Rafael, combien de fois t’ai-je prévenu de ne pas outrepasser tes droits et la loi ?
Ça, c’est la meilleure ! J’essaie d’aider et je me retrouve avec une plainte aux fesses ?
Et mon père ? MON père, celui qui me connait par cœur, laisse supposer que c’est moi le pervers ?
Il déconne, ce n’est pas possible autrement.
— Je n’ai rien outrepassé du tout ! Awa est venue frapper à ma porte, je l’ai raccompagnée chez elle ! D’ailleurs tu n’imagines pas l’effort que j’ai dû fournir pour m’y contraindre ! Elle et sa sœur n’ont rien à faire chez ce pédophile ! Violent en plus.
— Rafael, ce n’est pas toi qui décides de ce qui doit être ou non ! s’emporte-t-il vivement. La loi n’est pas modifiable selon tes désirs !
— La loi ? m’emporté-je en me levant, cette fois, totalement furieux. Mais quelle loi, monsieur le procureur ? C’est quoi ta putain de loi de merde, hein ? Des gamines se font violenter régulièrement et personne ne bouge ! Tout le monde sait ce qui se passe dans cet appartement, mais personne ne bouge ! Même pas toi, mon père ! Tu ne bouges pas plus. Personne. Ne. Bouge ! Tu comprends ce que ça veut dire, ça ? Votre loi de mes deux ne sert à rien ! Et toi ? Toi tu vas sans doute me demander de ne pas bouger non plus parce que les élections approchent et qu’un fils accusé de je ne sais quoi ferait tache dans ton dossier et surtout vis-à-vis de l’opinion. Je me trompe ?
Il soupire.
Voilà son unique réponse : il soupire.
— Génial ton réquisitoire, monsieur l’ex-avocat, reprends-je, hors de moi. C’est ça que tu comptes servir à ton éventuel poste de procureur général ? Des soupirs ? J’en viens à me demander si vraiment ce serait une bonne chose que tu sois élu ! Bordel, si maman te voyait !
— Rafael, je ne te permets pas ! Laisse ta mère où elle est et ne parle pas pour elle.
— Je fais ce que je veux ! Merde ! C’est quand même la meilleure de l’année, celle-là ! C’est moi le violeur, pendant qu’on y est !
— Bien entendu que ce n’est pas toi, mais à force de te mêler de tout…
— Il faut bien que quelqu’un le fasse, vu que ceux qui auraient normalement la charge de gérer le problème préfèrent remporter des élections ! Ça m’énerve, j’ai besoin d’un litre de café, au bas mot.
Quand je disais que ma matinée serait pourrie ? J’étais loin du compte.
Une plainte. Et tout le monde trouve ça normal !
J’ouvre le placard de ma cuisine pour récupérer une tasse, mais je suis tellement énervé que, je ne sais pas comment je me débrouille, j’en fais tomber quatre qui explosent au sol dans un vacarme assourdissant.
Et ça continue !
— Merde, putain ! Ça commence à me faire vraiment chier !
— Mais pourquoi c’est toi qui te prépares ton café ? s’en mêle mon père en arrivant dans la cuisine à son tour. Il me semblait que tu étais en convalescence ? Que justement Connors était censé être là pour gérer tes besoins !
— Occupe-toi de tes plaintes, papa ! craché-je en poussant les débris du bout du pied pour les regrouper en petit tas. Visiblement tu en as de tellement sérieuses à gérer pour ne pas perdre ton aura de mec génial aux yeux des médias.
— Ne change pas de sujet, je te prie ! s’emporte-t-il à son tour. Si ce type passe ses journées à fumer ses cigarettes sur ton balcon, alors je considère que le contrat n’est pas rempli. Et dans ce cas…
— C’est toi qui le changes, le sujet ! le coupé-je, totalement excédé. D’ailleurs, il fume sa clope avant de m’aider à me laver !
Je sors n’importe quoi, le pire possible, juste pour le faire chier, au moins autant qu’il me porte sur les nerfs. Et je fais mouche.
Il devient subitement livide.
— Comment ça, t’aider à te laver ?
Il m’examine des pieds à la tête et constate sans doute l’état pitoyable de mon tee-shirt, le même qu’hier, qui porte fièrement quelques taches de mon orgasme fulgurant de la veille, et mon odeur de fauve de la nuit, au passage.
Je ne mens que partiellement, puisque ma dernière douche date de celle qu’Angel m’a aidé à prendre il y a de ça deux jours. Depuis, je n’ose pas malmener mon épaule ni demander à Gregory, et encore moins à Archer. Je n’ai pas du tout envie de me mettre en position de faiblesse face à lui.
— Je vais m’en occuper ! déclare-t-il en s’apprêtant à retirer sa veste.
— Mais bien sûr ! Et comme ça tu prétexteras qu’Archer ne remplit pas sa tâche et qu’il peut donc passer devant le tribunal comme stipulé dans le contrat. Non, papa, ça ne va pas se passer comme ça ! Archer va m’aider à me laver. C’est tout.
— Tu n’as qu’à appeler une infirmière ! Elle n’est pas censée venir, de toute manière ?
— Demain. Pour vérifier mon bandage. Et, je t’en prie, laisse-moi gérer ma vie !
Il ne réprime pas une grimace de désaccord alors que je le frôle pour retourner dans le salon. Tant mieux si le fait qu’Archer me tripote lui pose un souci.
Comme ça, nous serons tous les deux face à un problème. Le sien étant bien moindre comparé au mien. Mon père me donne tort lorsqu’on m’accuse d’abuser d’une gamine, juste parce que c’est la loi ! Vraiment, celle-là elle est merveilleuse !
— Archer ! J’ai besoin de toi, je dois me laver ! déclaré-je en réapparaissant dans le salon.
Ce dernier hausse un sourcil depuis son balcon et jette sa clope par-dessus la rambarde, alors qu’il sait que j’ai des pots à clopes qui n’attendent que ses mégots, et entre dans le salon. Il se fige lorsqu’il aperçoit mon père, planté derrière moi.
Les deux échangent un long regard hostile, mais ce n’est pas mon problème.
— On y va !
J’ordonne et je m’en fous si ça pose un problème au facho de service.
Faut arrêter un tout petit peu de me faire chier !
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