The Origin Of Violence (French Edition)
37 Rafael
— Vous ne me connaissez pas.
— Effectivement, non.
Madame Connors me dévisage d’un air méfiant, une main agrippée fermement à sa poignée de porte.
— Qu’est-ce que vous voulez savoir sur mon fils, exactement ? reprend-elle en jetant un œil méfiant à Angel resté quelques pas derrière moi.
— J’imagine que ma visite peut sembler étrange, mais…
Je marque une pause pour me rendre compte que je n’ai absolument pas préparé mon speech. Dois-je rester prudent ou carrément me jeter dans le bain et jouer d’honnêteté envers elle ?
Machinalement, je balaie les alentours du coin de l’œil. Un quartier tranquille, sans doute pas le plus riche de Jonesboro, loin de là, même, mais propre et vraisemblablement paisible à vivre. Au loin, une tondeuse martèle le silence d’un bruit de moteur un peu inégal et de l’autre côté de la rue, des enfants s’amusent avec un jet d’eau.
Le jardin de madame Connors est petit, mais la pelouse y est tondue et sous le porche sur lequel je me trouve, une balancelle un peu défraichie attend sagement qu’on s’y installe, oscillant sous la légère brise qui sinue dans la rue. De l’autre côté, une petite table en fer forgé blanche, piquée de rouille, semble dressée pour accueillir une collation.
J’imagine Archer ici, évoluer dans cette tranquillité ambiante, et la seule chose qui me vient à l’esprit, c’est qu’il dénoterait énormément dans ce paysage, et que c’est atrocement dommage. Il mérite ce genre d’univers familial léger et bienveillant.
Sa mère, elle-même, semble être une femme simple mais gentille. Je le devine à l’éclat de ses yeux bleu ciel. Les mêmes que ceux de son fils, la sagesse en plus.
Voyant que je m’évade dans mes pensées, Angel se racle la gorge derrière moi pour me rappeler à l’ordre. Je reporte mon attention sur la femme qui semble attendre patiemment que je me décide, perplexe.
Je crois que je suis un peu chamboulé de me retrouver là, face à elle. C’est d’ailleurs un miracle que je ne bute pas sur mes mots, mais je crois pour ce point que je suis motivé par quelque chose qui me tient plus qu’à cœur.
Cela dit, je ne sais même pas ce qu’en penserait Archer. Je crois… non, je suis persuadé, qu’il va détester cette petite visite que j’effectue dans son dos, outrepassant largement la place qu’il m’accorde dans sa vie.
Soudain, je me rends compte que je viole son intimité. Même si j’ai compris qu’il n’entretenait pas des rapports étroits avec sa mère.
— Nous dérangeons, peut-être ?
La femme aux traits légèrement usés par la vie, on en comprend aisément la raison quand on côtoie son fils, prend son temps pour réfléchir puis laisse filer un léger soupir en relâchant sa porte.
— Non. Je m’apprêtais à prendre mon thé. Je peux vous en proposer un, je suppose. Dehors ?
Elle désigne la table à ma gauche d’un mouvement de menton, ce qui me soulage instantanément.
— Oui, ce serait bien aimable de votre part.
— Alors installez-vous, je reviens.
Elle claque sa porte. Je questionne Angel du regard qui me répond par un haussement d’épaules et se dirige vers les sièges un peu bancals installés autour de la table pour s’y installer. Je fais de même et me dandine de nervosité en attendant que notre hôte nous rejoigne.
Je sais que je ne devrais pas me trouver ici. Je commets une erreur monumentale. Je le sais. Et pourtant je fonce.
Je comprends un peu mieux ce que mon père me reproche sans cesse. Je n’arrive jamais à réfréner mes pulsions. Jamais. Il m’a un jour prédit que cela finirait mal.
Je ne nourris aucun doute à ce sujet. Oui, je vais finir par payer cher mon manque de recul régulier. Si ce n’est pas déjà le cas.
— Eh ! Elle ne va pas te bouffer, Raf ! souligne Angel en attrapant ma main. Déstresse ! Tu voulais savoir, alors c’est le moment.
Je hoche la tête en tentant de me persuader qu’il a raison et dénoue mes muscles un à un en grattant nerveusement mon coude planqué sous mon attelle.
— Alors, messieurs ? Que puis-je pour vous ? demande de but en blanc madame Connors en nous rejoignant, deux tasses et une théière fumante entre les mains.
— Eh bien, je suis Raf…
— Je sais qui vous êtes, ne vous fatiguez pas, me coupe-t-elle en me servant de l’eau dans la tasse qu’elle a posée devant moi. Votre plaque d’immatriculation indique Memphis et la qualité de votre voiture m’indique assez de choses pour que j’en déduise que vous êtes celui qui ne l’a pas envoyé en prison. Sans parler de votre attelle, qui confirme le reste. La véritable question et la seule qui m’intéresse c’est : lui voulez-vous du bien ou du mal ?
Son regard bleu ciel sonde le mien avec insistance et l’espace d’un instant, j’ai l’impression de me retrouver en terrain connu. Comme si mes liens avec son fils m’en ouvraient instantanément d’autres vers elle.
J’éprouve soudain une infinie sympathie pour cette femme, et même si elle ne m’a encore rien dit, et que peut-être elle refusera de me dévoiler quoi que ce soit, je sais déjà que je la plains et qu’elle souffre elle aussi des choix de son fils.
Bien plus que moi, d’ailleurs, à une échelle qui dépasse allégrement mes petits soucis sentimentaux.
— Si vous me demandez à moi, je vous répondrai sans hésiter que ma démarche n’est destinée qu’à son bien, réponds-je sans briser le contact visuel avec elle. Mais aux yeux de votre fils, je suppose que ma venue ici est un mal. Un énorme mal.
Elle esquisse un sourire en pivotant légèrement pour servir Angel.
— Votre réponse prouve que vous le connaissez bien. Toujours à refuser qu’on lui porte la moindre affection.
Un frémissement au fond de sa voix me blesse lourdement le cœur. J’imagine tellement ce qu’elle doit ressentir face au rejet de son fils.
Elle se sert une tasse et repose la théière entre nous.
— Que voulez-vous savoir, exactement ?
— J’aimerais que vous me parliez de Juan.
Elle marque une pause. Son teint semble blanchir légèrement. Elle frotte ses mains nerveusement entre ses cuisses en ramenant ses bras devant sa poitrine. Signe qu’elle entre sur un terrain accidenté.
— Juan, répète-t-elle les yeux perdus dans le vague, au loin. C’est forcément le sujet qui doit être abordé. Je pense qu’il est à l’origine de tout le reste. Ou presque.
Elle inspire lourdement pendant qu’Angel se sert un morceau de sucre et que je la contemple avidement. Tellement impatient de découvrir ce qu’elle a à raconter. Pendu à ses lèvres, secoué d’un frémissement désagréable.
— C’est… commence-t-elle en saisissant sa cuillère pour la plonger dans son thé, machinalement. Archer aimait Juan plus que tout. Depuis tout petit, dès qu’il a emménagé en face, plus précisément, Archer a voué pour ce gamin une passion qui dépassait largement la compréhension. Tous les deux ils étaient presque… je ne sais pas. Fusionnels.
Elle marque une pause, un léger sourire nostalgique barrant son visage. Et moi, je lutte contre une jalousie étouffante et ridicule qui me prend de court. Totalement illogique et surtout illégitime, je m’en rends parfaitement compte. Mais mon attirance pour lui n’a jamais revêtu le masque de la raison et lorsqu’il s’agit d’Archer, je ne cherche même plus à comprendre ma manière de fonctionner.
Il aimait éperdument Juan, au point de fusionner avec lui. Juan est mort. Je ne ferai jamais le poids face à un fantôme. Elle confirme ce qu’il m’a jeté en pleine tronche lors de notre dernière journée ensemble.
J’étouffe ma fureur contre cet inconnu dans l’œuf en tentant d’entendre un minimum la logique qui gronde en moi, mais je n’arrive qu’à ressentir une amertume malvenue et mal placée.
Archer appartient à Juan, je le sais et il n’a jamais prétendu autre chose.
Et bordel, le comprendre réellement, sans me cacher derrière des illusions, me fait un mal de chien. Je me sens disparaître dans un abyme se créant sous mes pieds, perdre la partie, m’éparpiller en lambeaux souffreteux et inutiles, frissonnant de froid et d’un malaise grandissant. Mais le soleil brille derrière les arbres qui nous entourent. Quelques oiseaux chatonnent joyeusement et des fillettes continuent de jouer en riant à gorge déployée de l’autre côté de la rue.
La vie continue pendant que mon existence semble tomber en panne.
— Ils ont appris le vélo ensemble, continue-t-elle sans se douter de ce qui se trame en moi, attirant mon attention sur autre chose que mes petits soucis personnels. Ils ont appris à lire, ensemble. Le matin, l’un ou l’autre traversait la route pour aller dire bonjour à l’autre, avant tout autre chose. Le soir, pareil. Impossible de les coucher sans qu’ils ne se soient dit bonsoir. J’aurais sans doute dû calmer cette relation, fixer des barrières, d’autant plus que Pedro, le père de Juan, de son côté, se fichait pas mal de ce que pouvait bien fabriquer son fils dans la journée. C’était un homme effroyable que je n’ai jamais réussi à apprécier. Il dégageait…
Nouvelle pause durant laquelle ses doigts se crispent sur la hanse de sa tasse.
— Quelque chose de mauvais. Sans que je n’arrive à déceler ce que c’était, exactement. Bref, je devais gérer tout ça toute seule, c’était évident. Et j’étais prête à m’y atteler, vraiment, mais lorsque le père d’Archer a été arrêté, puis jugé coupable d’assassinats, j’ai pensé qu’il trouvait un certain réconfort avec Juan. Je ne me voyais pas le priver aussi de ça. Archer n’a jamais rien dit sur son père. Sur ce qu’il ressentait. Je pense qu’il en parlait à Juan et quelque part, je suppose que c’était plus simple, comme ça. Vous savez, la culpabilité est quelque chose de compliqué à endiguer. Les agissements de Davis étaient depuis longtemps très louches et ses entrevues régulières avec Lee, son frère, n’auguraient rien de bon. J’aurais dû partir depuis longtemps, mais pour me montrer tout à fait franche, j’avais peur. Tellement peur de ces deux hommes qui semblaient au-dessus de toute loi. De toute règle. De toute moralité. Je craignais qu’ils me retrouvent, qu’ils me volent mon fils. Finalement, c’est exactement ce qu’il s’est passé.
Je baisse la tête en attendant la suite pendant qu’elle sirote son thé, rêveuse, partie loin dans son passé. Dans leur passé. J’ai l’impression de m’immiscer dans quelque chose où je n’ai rien à faire. Ou personne ne me donnera ma place.
Mon esprit titube dans de multiples directions. Enivré de trop d’informations, d’un surplus d’émotions qu’il trime à gérer, il n’arrive plus à ressentir. Il sature. Mais l’histoire continue, ne m’attendant pas sur sa route, me laissant choisir si oui ou non j’attrape le train au passage. Alors je me reconnecte à elle et me concentre pour boire ses paroles. Même si je les trouve bien trop acides à mon goût.
— Ils sont tombés officiellement amoureux, reprend-elle en reposant sa tasse. Je m’y attendais et Archer ne m’en a absolument pas parlé. Je l’ai senti, c’est tout. Et puis, un jour… Il a surpris Pedro, le père de Juan, en train de… Mon Dieu, le pauvre enfant. Son père abusait de lui depuis des années d’après les légistes. Comme ça, juste derrière sa porte, presque sous notre nez, finalement. Et nous n’avons rien remarqué.
Elle lève vers moi un regard embué de larmes de douleur pure que je n’arrive pas à confronter. Entre mon esprit troublé et sa propre souffrance, je jette l’éponge, incapable d’aider qui que ce soit.
Dans mon petit cerveau, les pièces du puzzle Archer commencent à se mettre en place, comblant les trous, et annonçant le pire. Je comprends néanmoins sa réaction face au problème Williams. On va dire que c’est déjà beaucoup.
— Archer a perdu la tête. Comme son père, il a toujours porté en lui une impulsivité dangereuse. Quelque chose de terrible lorsque cela se réveille. Comme une sorte de démon qui prend les rênes et dirige tout. Il a voulu secourir Juan et punir Pedro. Finalement, un mauvais geste, l’intervention de Lee qui se trouvait malheureusement ici pour quelques jours, et… Il n'a secouru personne et s’est puni lui-même. Juan est tombé en voulant le calmer et son crâne a heurté l’angle d’un meuble. Il est mort quasiment sur le coup. C’est exactement à cet instant précis que j’ai perdu mon fils.
Un soupir trahissant sa souffrance passe ses lèvres. Elle se laisse choir contre le dossier de sa chaise, tremblante et livide. Machinalement, je récupère sa main dans la mienne, parce qu'elle me brise littéralement le cœur. De tant de façons que j’ai du mal à supporter ce marteau qui me plante une poignée de clous au fond de l’âme. Qui me dévaste lentement, au fil de ses mots.
— Je n’ai pas eu le temps de comprendre, réellement. Lee a pris les choses en mains, j’étais trop dévastée pour réagir, je crois. Et je voyais mon fils sombrer devant mes yeux, de seconde en seconde, s’éloigner de moi, de nous, de notre monde. Cette nuit a été de loin le pire moment de mon existence. Lee, son oncle, savait au contraire exactement ce qu’il faisait. Je crois même, avec le temps, qu’il attendait un clash comme celui-ci pour récupérer mon fils. Il m’a fait comprendre que c’était la seule issue, qu’Archer ne pouvait pas finir sa jeunesse en centre de correction, ce qui équivalait à finir comme son père. Il a choisi ses mots et parce que j’avais déjà cru ceux de Davis si souvent avant lui, il savait exactement comment amener les choses.
Ses doigts se resserrent sur les miens.
— Archer détestait Lee. Tellement fort. Mais il a choisi cette option. Suivre son oncle sur les pas de son père. Son père qu’il haïssait tout autant. Il m’a repoussée depuis lors, chaque fois que j’ai tenté de le joindre et de le faire changer d’avis. Il a décidé pour nous et à présent, même si je suis sa mère, il est trop tard. Je sais qu’il ne me déteste pas. Je sais aussi qu’il pense qu’il me protège de lui. Je le sais, et c’est pour cette raison que je n’arrive pas à le bousculer assez fort pour qu’il retrouve son chemin vers moi. Vers les autres. Vers une vie normale. Il a opté pour cette voie, sans doute parce qu’il a cru qu’il la méritait, et je commence à croire que même s’il s’y sent mal, maintenant il est trop tard. Qu’il n’en reviendra jamais.
Quoi de pire que de lire l’amour désespéré d’une mère au fond de son regard ? J’imagine ma mère à sa place, le mal qu’elle ressentirait au plus profond de son être si elle s’était trouvée à sa place.
Je repense à son sourire, et un nouveau frisson me secoue brutalement à l’idée que j’aurais pu lui occasionner autant de souffrance.
Comment Archer peut-il supporter ça ?
— Ce n’est pas votre faute, murmure Angel manifestement troublé lui aussi par ce récit.
— Il n’est plus question de découvrir le véritable coupable, lui répond-elle en retirant sa main de la mienne. Il est à présent question de savoir s’il est toujours possible de le sauver du piège dans lequel il semble se complaire. Et j’avoue que même si j’y ai cru pendant longtemps, aujourd’hui je n’y crois plus vraiment. Je sens dans mon âme de mère qu’il a suivi Lee jusqu’à des extrêmes dont on ne peut jamais revenir totalement. Parfois, des barrières, une fois franchies, savent vous barrer définitivement le chemin inverse. Quand je vous dis qu’il s’est perdu lui-même, je mesure mes mots.
Nous échangeons un regard.
Je n’essaie même pas de répondre.
Parce qu’elle vient de me servir sur un plateau ce que je ne trouvais pas : la solution à cette question qu’il m’a posée avant de partir de chez moi. Sans même parler de son faux pas concernant Juan, qui pour moi n’est pas un acte délibéré et donc incriminant, est-ce que je peux encore imaginer sans douter une seconde qu’il est innocent ?
La réponse, l’unique possible, est bien trop évidente.
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