The Origin Of Violence (French Edition)
10 Archer
La porte de ma cellule dégueulasse s’ouvre sur un flic au bide proéminent qui ne manque pas de me scruter d’un regard belliqueux.
— Ton avocat t’attend pour la conciliation.
Il se contente de ça puis reste planté devant la cellule en attendant que je quitte la paillasse en ciment que je squatte depuis je ne sais combien de temps.
Je prends mon temps pour me relever en tentant de faire craquer ma nuque et de détendre mes muscles. Mes bras se sont ankylosés avec ces foutues menottes qu’ils n’ont même pas jugé utile de me retirer, alors qu’il me semble que c’est la procédure officielle.
J’aurais pu gueuler et réclamer qu’on me libère les mains mais j’ai fermé ma gueule, parce que ça leur aurait trop fait plaisir de jouer la sourde oreille devant ma demande.
Impossible de leur donner cette satisfaction.
Je saute donc sur mes pieds, m’étire autant que je peux puis sors de ma cellule le dos droit en carrant les épaules.
Nous échangeons un regard avant qu’il referme la porte blindée derrière moi puis qu’il me pousse dans le couloir menant vers les salles d’interrogatoire.
Depuis le temps que je croupis ici, je connais le coin par cœur. Ils se sont aussi amusés cette nuit à me ramener ici, pour mieux me faire ressortir une heure après, me réveillant intentionnellement, puis retour dans mon trou pour en ressortir etc.
Ce petit jeu semble beaucoup les amuser.
En ce qui me concerne, il m’en touche une sans bouger l’autre.
Ils se sont fatigués avant moi, finalement, et j’ai pu pioncer quelques heures peinard à l’aube.
À présent je traverse le couloir aux murs toujours aussi vert crade, passant devant d’autres types sans doute pas en meilleure position que moi assis sur des bancs, attendant que leur tour arrive.
Le flic m’ouvre une porte en bois, qui semble un peu moins pourrie que les autres, et me laisse pénétrer dans une pièce à la déco civilisée. Des rideaux blanc-jaune aux fenêtres, une vraie table de réunion, de vraies chaises semblant plus confortables que celles sur lesquelles j’ai posé mes fesses durant ces dernières heures. Et comble du luxe, un thermos de café et des tasses sont disposés sur un plateau trônant au milieu de ladite table.
Steeve, assis dans un coin, se lève à mon arrivée et le flic me surprend en décidant enfin de me démunir de ces foutues menottes.
Je retiens un soupir de soulagement lorsque les dents de métal se desserrent enfin de mes poignets et m’assieds rapidement en face de mon avocat qui s’empresse de me servir un café.
Je crois que j’en ai cruellement besoin. Et j’imagine que l’état de ma tronche doit le laisser présumer.
Steeve pose la tasse devant mon nez avant de se rassoir à son tour devant le dossier qu’il balade avec lui depuis le début de ma garde à vue.
— Bon, ton passage devant le juge doit avoir lieu dans moins d’une heure, on vient de me prévenir, déclare-t-il en grognant entre deux mots. Normalement, la mise en accusation est plus longue à se mettre en place, mais comme je te l’ai déjà expliqué, ta victime a le bras long. Son père, le procureur, nous a conviés à une conciliation. Nous avons à peine deux minutes pour nous mettre d’accord. Je déteste ces putains de portos qui se permettent de biaiser avec les procédures juste parce qu’ils en ont le pouvoir. Putain, en réalité, tu as bien fait de décalquer la gueule de son connard de petite fiotte de fils !
Il laisse entrevoir une grimace en se massant le cou.
Je ne réagis pas à son discours que je connais par cœur, grâce à Lee et les membres Origin’s, et cela m’arrange toujours autant qu’il pense que j’ai simplement agi pour casser du bronzé.
Même si j’adhère à leur haine, leur discours me passe un peu au-dessus de la tête, par moments. Comme maintenant où je commence à en avoir plein le cul de cette taule et que, quoi qu’il advienne par la suite, je suis content que les choses bougent.
Si c’est la taule qui m’attend, ce n’est pas la mort. Quelque chose en moi la guette depuis si longtemps que cette issue m’apparaît presque logique. Inéluctable. Comme si, dans tous les cas, il n’y avait pas d’autre destination possible pour moi.
Ce problème ne date pas de trois jours, mais de bien plus longtemps. Je suis prêt à me faire boucler, maintenant. Je préfèrerais rentrer chez moi et me remettre à tatouer, certes, mais s’il faut poser les armes et disparaître de la vraie vie pour aller pourrir dans un trou, je crois que je ne le vivrais pas si mal que ça.
À ce stade de ras-le-bol dans lequel je me trouve, je suis tout à fait conscient d’une chose : l’enfer n’existe pas autour de moi, mais en moi. L’endroit où je me trouve ne change pas grand-chose, ma peine restera la même, quoi que je fasse.
Donc, je me fous pas mal de finir enfermé ou non.
Mais je ne lui montre pas.
Depuis qu’il m’a divulgué son tatouage au cou, à mes yeux Steeve porte cette mention invisible gravée sur son front : pote de Lee, membre Origin’s. Il n’est pas mon ami, même si je sais qu’il mettra tout en œuvre pour me sortir de là. Il est simplement comme tous les autres. À fond dans l’idéologie du clan, prêt à vendre sa chemise pour défendre ses idéaux. Il ne me défend pas moi personnellement, mais protège la cause. Une petite nuance importante à bien garder en tête.
Son principal souci à l’heure actuelle, c’est de s’assurer que personne du coin ne décide d’aller fouiner chez nous. À Little Rock, beaucoup de nos méfaits sont couverts par les flics du coin, eux aussi membres Origin’s. Ici ? Dans un autre État, loin de nos bases, nous ne sommes que des merdes de délinquants sans passe-droits. Les projets d’expansion sont en cours, mais encore à l’état embryonnaire.
En réalité, j’en sais rien, Lee ne dévoile pas grand-chose sur l’avancée de ses plans, et franchement je me branle pas mal. Tout ce que je sais, c’est qu’ici, comme ailleurs, au demeurant, je ne peux compter sur personne.
Comme d’hab, quoi !
— Donc, reprend-il en sortant un stylo à dix mille balles de son attaché-case, comme je ne sais absolument pas à quoi nous attendre avec Alvarro, on va la faire simple. Tu fermes ta gueule. Je parle et je négocie. Si j’ai besoin de ton avis, je demanderai une pause durant la réunion. D’accord ?
Je hoche la tête pour en finir avec ses recommandations, mais s’il croit que je vais me contenter de fermer ma gueule, uniquement parce qu’il m’en a donné l’ordre, il se plante royalement. J’ouvre ma tronche quand je le décide, point barre.
La porte que je viens de passer s’ouvre au même moment sur deux mecs en costards et je reconnais l’un d’entre eux instantanément.
Ce regard vert ourlé de cils longs et abusivement recourbés.
Alvarro.
Le père de l’autre tafiole. Il bouge de la même manière que son fils et possède la même carrure haute et un tantinet snob.
Je n’arrive pas à détacher mon regard de lui pendant qu’il traverse la pièce et que Steeve se lance dans les salutations d’usage.
Son fils lui ressemble, certes, mais en réalité, il existe une vraie différence entre eux. Ce type semble vide et ne dégage rien, comparativement à son morveux qui porte en lui ce je ne sais quoi de … Juan.
Je ferme un instant les yeux pour me fustiger intérieurement.
Pourquoi faut-il qu’il revienne sur le tapis en ce moment ? Je pensais avoir avancé, mais finalement je comprends à cet instant que tout est resté intact au fond de moi.
— Putain de merde !
J’entends mon murmure s’échapper de mes lèvres et me rends compte soudain de l’endroit où je me trouve. Mon cerveau se remet en bon ordre de marche subitement. J’ouvre à nouveau les yeux et me redresse en constatant que personne ne me porte attention autour de moi.
Le père de ma victime est arrivé jusqu’à la table. Il nous salue d’un signe de tête, l’expression de son visage froide et fermée, et s’installe comme s’il se trouvait chez lui en face de nous, par mimétisme avec son acolyte, un homme trapu également bronzé d’au moins une taille de moins que lui.
Inutile d’avoir fait des études de psychologie pour comprendre que ce type ne l’a accompagné que pour la déco. Le procureur ne lui jette même pas un regard, vraisemblablement déterminé à gérer mon cas lui-même. D’ailleurs, il reporte son attention sur moi, se retenant très difficilement d’afficher la haine et le dégoût que je lui inspire.
Je lui réponds par un sourire en coin en maintenant notre échange silencieux sans ciller.
Je suppose que je n’arrive qu’à aggraver mon cas, et, comme de tout le reste, je m’en branle joyeusement.
Steeve, en revanche, fait claquer son dossier bruyamment à côté de moi pour me rappeler à l’ordre. Je me redresse une nouvelle fois en attrapant mon café, essayant de mettre toute la meilleure volonté du monde pour me tenir à carreau.
On va tenter de suivre les directives un minimum, n’est-ce pas ?
C’est Alvarro qui démarre les hostilités.
— Bon, donc, je vais vous proposer une seule et unique possibilité d’éviter l’emprisonnement, marmonne-t-il d’un ton presque furieux en se grattant le crâne du bout de son stylo. Avec les chefs d’accusation avérés que nous retenons contre le dénommé Archer Connors, je vous conseille fortement de réfléchir avant de la refuser. Comme je viens de prévenir, dites-moi non une fois et c’est le tribunal. Et comprenez bien que je ne compte pas minimiser les faits, loin de là.
Il s’interrompt pour nous observer un moment, attendant sans doute que nous confirmions que nous avons bien compris sa menace.
Steeve hoche la tête en posant un coude sur la table, attendant la suite.
Moi ?
Je repose ma tasse en le scrutant, en silence.
Nos regards s’accrochent à nouveau, le temps pour lui de me lancer tout son dépit à la tronche et de me menacer en silence.
Je ne sais pas ce qu’il s’apprête à proposer, mais visiblement il ne semble pas ravi de le faire.
Intéressant.
Ou flippant, c’est à voir.
— Donc. Dans un souci d’adapter au mieux la peine aux dommages causés, je propose de s’entendre sur une sorte de mission de Travaux d’Intérêts Généraux d’une durée indéterminée. Mon fils, enfin, la victime, propose d’employer, bien entendu à titre gracieux, le prévenu, durant toute la durée de sa convalescence et jusqu’à rééducation complète, à son service. La mission exacte est définie dans ce document, mais pour résumer, le prévenu devra prendre en charge tout ce que mon fils ne peut plus gérer à cause de ses blessures et fractures. Cela va des soins corporels aux tâches domestiques, en passant par ses occupations quotidiennes usuelles.
Le type à côté de lui nous fait passer deux documents identiques, mais je n’y jette pas un regard, outré par ce que j’entends. Cette fois loin de m’en foutre, je lance un coup d’œil à Steeve qui semble prendre au sérieux cette proposition.
L’autre continue son petit discours, pensant manifestement que nous allons accepter une connerie pareille.
— Bien entendu, Monsieur Connors portera un bracelet GPS. Il sera autorisé à se déplacer dans un périmètre délimité par les besoins exclusifs de mon fils, Rafael Alvarro, ainsi que jusqu’à Little Rock, exclusivement par le bus. Pas de véhicule privé pour le trajet, pas d’écart avec les directives, de près ou de loin, ne seront autorisés. À la moindre incartade, je serai prévenu, tout comme l’inspecteur Warren qui se chargera de s’assurer du bon respect de ces règles. Tout cet arrangement sera considéré comme non avenu dans un tel cas, et nous reprendrons l’affaire devant le juge, comme prévu initialement. Je vous laisse cinq minutes pour vous décider.
Sans attendre de réponse, il se lève, toujours suivi par son sous-fifre, et quitte la pièce.
Cette fois, je ne me prive pas pour faire entendre à Steeve ce que je pense de cette connerie.
— C’est hors de question ! Je ne m’abaisserai jamais à devenir la soubrette de ce putain de caramel de mes deux !
Une rage nouvelle brûle en moi. Une qui fait mal à mon ego et qui réveille une sorte de panique que je ne ressentais plus depuis si longtemps que je ne sais absolument pas comment la gérer.
Je comprends sans problème que si j’accepte cette mascarade débile, je vais en chier. Ce Rafael, je lui ai clairement défoncé la tronche sans raison. Je ne nourris aucun doute sur la hargne qu’il me porte. De plus, c’est un fils à papa, c’est affiché sur sa tronche. Il va donc se montrer insupportable et exiger des trucs qui me donneront envie de lui en coller une autre.
Je vais le détester à un point inimaginable, car en plus je devrai supporter ce regard qui me tord le bide et m’a déjà fait vriller une fois.
Je m’agrippe machinalement à ma tasse vide en attendant la réponse de Steeve qui semble prendre au sérieux la proposition.
— Tu m’entends ? m’agacé-je en attrapant le putain de document qu’il était en train de lire attentivement.
— Attends, je dois prendre connaissance des détails.
— Mais que dalle ! Putain, Steeve, t’es une tapette ou quoi ? hurlé-je presque en me levant de ma chaise pour arpenter la pièce. On va au tribunal, et s’ils veulent me coller en taule, alors j’irai et basta ! Mais je suppose que tu seras de taille à affronter ce connard ! Fais ton boulot, putain ! On ne baisse pas son froc chez Origin’s ! Jamais !
Cette fois j’ai posé ma main sur la table et je le menace carrément de mon index dirigé vers lui.
Il m’observe un instant en silence, puis reprend le document que j’ai balancé par terre au passage.
— Ce n’est pas si simple, Archer, répond-il calmement. Lee s’est montré très clair. Pas de prison pour toi. Et on protège Origin’s. Si nous acceptons cet accord, alors aucune enquête ne sera menée, le dossier sera clos. Donc, bien entendu, tu devras aussi te tenir à carreau et suivre scrupuleusement les directives qui te sont imposées. Tu n’es pas seul, Archer. Tu bénéficies de l’appui du clan, mais cela implique également que tu joues dans notre camp, et pas personnellement. Il faut penser « intérêt du groupe ». Je comprends que cette proposition te semble… avilissante et ridicule. D’ailleurs je ne la comprends pas réellement. Cependant, elle est inespérée. Nous allons l’accepter.
— T’es sérieux, là ? C’est ça ta manière de défendre le clan ? Elles sont où tes couilles, putain de merde ?
Je crois que je vais tuer cet abruti !
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