Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)

Chapitre 7

Zig et zig et zag.

Emilia

Sa main dévorante prenant à peine possession de mon corps, les premières notes de la danse macabre de Camille Saint-Saëns résonnent à travers la mélodie sépulcrale de l’orgue. Doté d’un prodigieux talent de danseur, mon cavalier s’allie à la mort pour me faire tourbillonner sur un nuage mélancolique, déchaînant par instant la rage de ce sabbat envoûtant.

À mesure que nous enchaînons les pas de danse, le monde autour de moi devient brume, les invités cendres. Je flotte, perdue dans ses abysses cotonneux où tout me semble frivole si ce n’est cet homme qui ne cesse de me sourire d’un air méphistophélique.

Ma transe subitement déchue de mon paradis musical, je recherche avec affolement la présence rassurante de Dorian, mais notre lien semble être pris dans ce brouillard fantasmagorique. Je lève alors les yeux vers mon partenaire aux traits distincts, dont le regard sanglant fascine mes pensées impures.

— Le rouge, la plus séraphique des couleurs. Ton tantō n’est-il point d’accord, Emilia ? Oh, c’est vrai, tu le lui as laissé après avoir été rejeté. — Comment… comment savez-vous cela ?

Son rire s’éteint pour déformer le premier couplet du poème symphonique :

Zig et zig et zig, le papillon se noie,

Baignant dans le sang de son amour

Que le poison autour du serpent déploie.

Zig et zig et zag, ainsi meurt ton toujours.

Une inquiétude sournoise déferle dans mes veines. Je tente de le repousser d’une main ferme lorsque ses doigts sur mon dos s’enfoncent sans délicatesse dans les plis de mon corsage.

— Zig et zig et zag, Emilia. Que comptes-tu faire à cela ? — Laissez-moi partir, gémis-je, la panique piquant mon crâne de ses aiguilles assassines.

Ses lèvres esquissent un sourire féroce.

— « La peur mène à la tombe », l’aurais-tu déjà oublié ? Prend garde, mauvaise fille, cela te vaudra un mauvais point pour ta dernière leçon. — Comment savez-vous tout cela ? Répondez-moi ! le sommé-je. — Non, non, se moque le duc. Rien ne sert de hurler ainsi, voyons. Ils ne t’entendront point, pas plus qu’ils ne te verront t’agiter dans mes bras. Ferme les yeux, Emilia, et profite de cette valse. 

L’expression meurtrière de mon visage provoque son hilarité démente. Malgré ma traîne, je recule d’un pas et parviens avec peine à relever mon genou pour le propulser dans son ventre. Mais au moment où mon coup atteint sa cible, ma jambe se retrouve soudain ancrée dans le sol comme si elle ne l’avait jamais quitté.

— Un deuxième mauvais point pour toi, boude le duc. Au troisième, je me verrai contraint de te l’amputer, fillette. Peut-être en ferais-je un instrument moi aussi, qu’en penses-tu ? Ton jeune fémur sera-t-il aussi mélodieux que mon orgue ?

— Vos vieux hurlements seraient bien plus accordés à sa macabre sonorité, craché-je.

Il éclate d’un rire cauchemardesque.

— Le papillon mord, le serpent aboie et les anges pleurent des larmes de sang. Quel monde fascinant que celui de la Terre ! En parlant de frère énucléé, comment se portent tes songes ces derniers temps ? — Allez-vous enfin me dire…

— Empruntes-tu encore ce magnifique chemin de sang ? — Dites-le-moi !

— Tu le retrouveras bien assez tôt.

— DITES-LE-MOI !

Il grimace, songeur.

— Hum, puisque tu me l’as si gentiment demandé, je vais t’accorder une seule réponse.

Je le toise, bien décidée à l’extirper de sa bouche inhumaine. — Qu’êtes-vous ?

Il penche la tête et me contemple pensivement.

— Je suis ce que je suis, et tu es ce que tu dois être. Ou peut-être ne l’es-tu pas encore. Mais n’aie crainte, tu le sauras et le seras bientôt. — Vous n’avez guère répondu à ma question, sifflé-je. — Je t’avais précisé « une seule réponse », je n’ai jamais dit laquelle. Zig et zig et zag ainsi je te le rappelle.

— Vous êtes complètement fou !

Ses iris redeviennent deux gouffres résonnants de cris d’agonie. — En effet, c’est là mon talent le plus éloquent.

Il se penche et me chuchote sur un ton complice. — Toute danse mise à part, bien sûr.

— Un talent est fait pour être partagé, le provoqué-je. Or, je ne vois qu’un seul fou parmi nous.

Des flammes bleutées embrasent son maelström. — Oh, mais je peux nous faire deux si tu le souhaites, susurre-t-il. Oui, je peux faire cela, Emilia. Je peux te rendre esclave de tes rêves…

La voix de Dorian me déclarant son amour retentit dans ma tête. Ces mots fantasmés depuis si longtemps dans mes songes bercent mon esprit d’une douce romance. Aussi réels que cette pression sur mes lèvres. Aussi paradisiaques que la saveur sucrée de son baiser. Je ferme les yeux et gémis mon plaisir au moment où son corps s’empare du mien dans un abandon absolu. Dans une confiance infinie.

— Ou prisonnière de tes cauchemars.

Brusquement, la tonalité sensuelle de mon aimée se transforme pour devenir celle de Develton. Je frémis de dégoût quand ses mains se posent sur mon corps d’enfant, me traînant par les cheveux dans cette cage où le baiser de Dorian se fait rouille. Je hurle, sanglote tandis qu’un sang épais ronge ma gorge. Je suffoque, m’étouffe dans mes propres poumons devenus écume écarlate alors que nous continuons à valser sans fin sur un rythme effréné.

— Que souhaites-tu, Emilia ?

— Je… je veux la réalité, supplié-je en pleurs. Je vous en prie. — Même si elle n’est que souffrance ?

— Oui !

— En es-tu sûre ?

— OUI !

Son sourire écorche son visage déformé par la démence.

— Zig et zig et zag. Ainsi est mon indulgence.

Un silence salvateur me ramène à la raison. Je cligne des yeux, observant cette brume toujours aussi dense autour de nous. — Je voulais juste me présenter, se justifie le duc d’une moue enfantine. Après tout, nous avons un ange en commun désormais. — Ne faites pas de mal à Katherine, l’imploré-je.

Il fronce les sourcils et s’esclaffe comme si je venais de lui conter une plaisanterie.

— Comment le pourrais-je alors qu’elle m’appartient corps et âme. Du moins, cela sera le cas après notre nuit de noces, clame-t-il d’une tonalité lascive. Mais revenons à toi, veux-tu, mon agneau ? Ou dois-je t’appeler mon papillon ? Votre bestiaire insensé me donne des migraines aussi carabinées que celles de ta tartelette.

— Vous ne méritez guère de m’appeler par l’un ou l’autre, m’offusqué-je.

Il plisse ses paupières calculatrices.

— Ah, la vanité, mon péché préféré. Tout comme celui de ton amour.

Ses yeux roulent de manière abominable dans leurs orbites avant de glisser sur sa gauche. Les silhouettes de Dorian, de Tobias et du fiancé de Lénore se détachent alors du nuage pour se faire de plus en plus précises. Le duc m’afflige un abject clin d’œil.

— Comme tu t’apprêtes à le découvrir. Mais chuuut, écoute ! Le spectacle va commencer.

Malgré la danse qui continue de me faire tournoyer, leur image suit mon regard comme si nous restions figés dans une pose éternelle. Le dos de Dorian demeure désespérément tourné, m’empêchant de capturer ses expressions. Leur conversation me parvient à l’oreille, aussi nettement que si je me trouvais à leurs côtés.

— Beau mariage, n’est-ce pas ? demande Thomas Neill Cream. — En effet, approuve Tobias. Quoiqu’un peu trop pompeux pour moi. — « Raffiné » serait un terme plus exact, Myers, raille Dorian. — Le mien sera à mon image, milord. Simple et convivial.

Son regard séducteur dérive un instant sur moi. — Mais peut-être devrais-je ajouter charmant. Ces trois termes nous conviendraient à tous deux, ne trouvez-vous donc pas ? — Oh ! Comptez-vous donc demander sa cousine en mariage ? exulte le futur mari de Lénore. Enfin, cela ne sera pas trop tôt ! Ma fiancée ne cesse de déplorer l’absence de bague au doigt de son amie.

L’américain bombe le torse.

— Eh bien, vous pouvez la rassurer, monsieur. — Ou l’inquiéter, siffle le serpent.

Tobias pouffe de rire.

— Non, milord. Là, vous vous confondez en fiancé potentiel. Ce qui est impossible, comme nous le savons tous trois.

Les deux hommes se jaugent en silence. Thomas se racle la gorge, visiblement désireux de mettre un terme à leur duel ridicule. — Et vous, vous vous trompez de gentleman, Tobias. Lord Jacobson n’est guère homme à épouser une femme.

— Vraiment ? s’étonne le jeune homme. J’aurais pourtant pensé le contraire.

— Laissez donc cette compétence aux Anglais, mon cher, ricane Dorian. Et gardez votre ignorance.

— Vous devriez faire un tour au bordel, Myers. Il n’y a pas une seule catin qui ne vante pas les mérites de notre ami ici présent, déplore Thomas. Cela en devient parfois terriblement agaçant.

— Je ne suis guère persuadé que Myers soit homme à aller au bordel. Trop « pompeux » pour un ancien troufion habitué à la poussière des saloons, persifle mon tuteur.

— Non, en effet, concède l’Américain avec calme. Je suis homme à n’appartenir qu’à une seule femme. En revanche, j’admire votre libertinage. Se sentir libre d’aimer à plusieurs doit apporter une certaine satisfaction pour son égo démesuré. Oseriez-vous me contredire, milord ?

Dorian boit une gorgée de son champagne avant de déclarer d’une voix rauque.

— La jouissance demeure la même, Myers, qu’elle soit une ou plusieurs. Seule l’identité de la partenaire peut apporter satisfaction. Et la mienne n’est désormais qu’une.

— Ne me dites pas que vous vous laisseriez tenter par la monogamie ? s’insurge Thomas. Vous ? Le célèbre Lord Dorian Jacobson, amant aux prouesses qui font rêver les misérables futurs hommes mariés que nous sommes ? Non, je ne puis accepter cela !

— Cela ne m’étonne pas, au contraire, monsieur, sourit Tobias. Combien d’amis n’ai-je vus ainsi préférer les chaînes matrimoniales à la liberté. 

— Vous nous auriez donc menti, milord ? Moi qui vous tenais pourtant en très haute estime ! Dans ce cas, je suis navré de vous annoncer que votre réputation de séducteur risque de s’entacher autour d’un brandy demain soir. 

Mon cavalier esquisse un sourire complaisant. — Allons, monsieur, voyez cela comme un moyen de surpasser ses prouesses. S’il n’est plus dans la course au bordel, rien ne vous retient alors de le supplanter. Après tout, le loup qui hurle à la lune n’est pas forcément le plus doué de la meute.

Le visage du fiancé de Lénore s’éclaire d’une vive satisfaction. — Mais oui, en effet, mon cher. Milord, préparez-vous à voir votre réputation se faire détruire à coup de reins ! Bientôt, je remplacerai votre souvenir dans la bouche de ces dames.

— Je crains que votre virilité ne soit point assez imposante pour cela, Thomas, feule Dorian. Figurez-vous que vos prouesses aussi ont leur réputation.

Nullement décontenancés par son insulte, les deux hommes en face de lui éclatent d’un rire complice. Bien que je ne puisse discerner son visage, j’aperçois les épaules de Dorian se raidir d’une rage dévastatrice. Ses doigts nerveux frôlent les formes de son bistouri dans sa poche, prêts à enfoncer ce blasphème dans leurs gorges païennes. — Alors, mon cher, quel est donc le nom de votre geôlière ? s’égosille Thomas. Que je puisse la remercier de m’offrir le trône.

À ma grande frustration, la réponse de Dorian se perd dans le nimbus porteur d’un futur torrent de larmes amères. Peu à peu, le flou grisé autour de nous s’estompe pour reprendre formes humaines. Le bruit assourdissant des conversations assaille mes oreilles, les bougies du lustre brûlent mes yeux sensibles. Au loin, la voix du duc me fait l’effet d’une griffe sur un tableau d’écolier. La musique enfin terminée, le majordome invite sur la piste de bal les nouveaux couples de danseurs.

La créature s’incline alors respectueusement, me faisant mauvaise grâce d’un baisemain corrosif.

— Je vous remercie pour cette danse, mademoiselle Emilia.

Il se redresse, un sourire machiavélique sur ses lèvres fines et me désigne d’une main gracieuse le trio d’hommes.

— Vole jusqu’à lui, mon papillon, déchire tes ailes, mais ne t’inquiète surtout pas. Nous nous reverrons bien plus vite que tu ne le penses. Sache que je protège toujours mes investissements, aussi charmants soient-ils. Godt , il est temps que je m’adonne à mon autre délicieuse tâche de la soirée.

Son regard serpente jusqu’à Katherine.

— Tu as ton démon à torturer, et moi j’ai un ange à satisfaire. 

Ses iris noirs se plissent d’un désir obscène avant de revenir vers moi.

— Bonne soirée, mademoiselle.

Une dernière salutation, puis il s’éloigne dans la foule, me laissant ainsi seule en proie aux affres d’une sourde terreur. Ma poitrine au supplice s’embrase en enfer, mon esprit s’effondre du Paradis, mais mon corps lui, trouve le chemin de son Purgatoire.

Sur des jambes tremblantes prêtes à s’écrouler, je vacille jusqu’à la silhouette de Dorian, pressée de pouvoir enfin respirer à ses côtés. Mais à quelques pas de ma future délivrance, la voix du fiancé de Lénore me propulse à nouveau dans les serres du duc.

— Alors, mon cher, quel est donc le nom de votre geôlière ? Que je puisse la remercier de m’offrir le trône.

— Navré de vous décevoir, messieurs, rétorque sèchement Dorian. Mais ma réputation ne souffrira d’aucune chaîne, pas plus qu’elle ne se noiera dans un infect brandy.

Il lève sa coupe en direction de Tobias.

— Le loup continuera de hurler à la lune et de diriger avec talent sa meute. — Précisez vos sombres pensées, milord, l’encourage Tobias. Vos métaphores sont aussi vantardes que vos prouesses au lit. — Comptez-vous vous marier et me céder votre réputation, milord ? renchérit avec espoir Thomas.

Les yeux rieurs de Tobias contemplent d’un air amusé mon tuteur. — Il le fera, monsieur. Et elle sera bientôt vôtre. N’est-ce pas, milord ?

Dorian soupire d’un air exaspéré, la bête rugit sa réponse mordante. — Non, messieurs, je ne cèderais rien du tout. Pas plus que je ne m’enchaînerai à une femme. Je peux peut-être m’amuser, coucher avec elle, en faire mon amante si son talent satisfait ma prodigieuse expérience, mais je ne l’épouse pas. Jamais. Je vous laisse la primeur de cette servitude, mes chers misérables prisonniers.

— Je croyais que votre partenaire n’était désormais qu’une à vous satisfaire, s’interloque Tobias.

— En effet, opine Dorian. Je parlais ainsi de ma maîtresse.

Tandis qu’ils éclatent tous de rire, je sombre dans l’asphyxie, ma bouche tétanisée sur un cri impossible à émettre. Je m’étrangle, comme si les mots de Dorian venaient comprimer ma trachée, paralyser mes poumons, immobiliser mon cœur, geler mon sang. Je tente de reprendre haleine, toutefois, chaque bouffée d’air est aussi acérée que cette haine au vœu renouvelé.

Sa maîtresse. Voilà ce qu’il comptait faire de moi. Il n’a jamais eu l’intention de m’épouser, pas plus que de m’aimer ! Sa réputation et son orgueil, voilà donc les amants que je ne parviendrai jamais à remplacer dans cet organe vide, battant inutilement dans sa poitrine. Ô combien j’aimerais le lui arracher de son cadavre ! Combien j’aimerais pouvoir écorcher le mien, le noyer dans l’alcool pour oublier mon addiction à cet homme !

Nevermore, Emilia .

Oui, plus jamais cela ! Plus de redingotes et de fée vertes ! Plus de mie et de tartelette ! Sa vanité vient peut-être de nous enterrer, je ne partagerai pourtant jamais sa tombe. Je mérite de ressusciter. Je mérite de me relever d’entre notre amour mort. Quant à lui, il peut bien pourrir six pieds sous terre ou se décomposer dans la vermine de Whitechapel , je n’en ai cure !

J’ai cru à notre deuxième chance. Que le diable m’emporte, j’y ai cru !

« Penser ses erreurs, croire ses vérités. » J’aurais dû la penser, puisque Dorian est ma plus belle erreur.

Un gémissement s’échappe de ma gorge serrée d’amertume, attirant tout de suite l’attention bienveillante de Tobias.

Il faut que je lui réponde. Il faut que je parle ce soir à Lucretia. Il faut que tout cela cesse avant que je me tue à l’aimer. — Oh, Emilia, vous tombez bien ! Nous avions justement terminé notre conversation entre loups.

La haute stature du comte se tourne alors vers moi. Son regard aliéné recouvre subitement ses esprits à la vue de mon visage ravagé d’une douleur haineuse. Ses yeux s’écarquillent de stupeur lorsqu’il comprend avec horreur que ses insultes ont été entendues par sa triste moitié. Peu à peu, un singulier affolement se terre dans ses prunelles reptiliennes alors qu’il contemple avec impuissance mes traits défigurés par la morsure de la bête. Ses lèvres menteuses se pincent, avides de verser à nouveau son baume hypocrite sur mes plaies à vif. 

— Emilia…

— Je vous remercie, Toby, l’interrompe-je en me plaçant sur son flanc gauche. Et quel est donc le chef de cette meute ? Oh, non, laissez-moi donc deviner cela.

Je me tourne et couve le mâle alpha d’un regard fielleux. — Mon cher cousin, je présume ?

Tobias, à mes côtés, éclate d’un rire franc.

— En effet, comment l’avez-vous deviné ?

Dorian m’examine avec intensité, amorçant son plaidoyer mutique que je révoque sans délai d’un cynisme blessant : — Celui qui hurle le plus à la lune est toujours le plus imposteur de tous. N’est-ce pas, milord ?

Mon âme ennemie hausse un sourcil confus, son râle animal succombe à mon attaque.

— Emilia, danse avec moi.

— Non merci, milord, fulminé-je. Je n’ai aucune envie de m’amuser avec vous. D’ailleurs, la prochaine danse sera pour mon futur époux.

La folie reprend possession de son pantin de chair. — Laisse-moi t’expliquer, min sommerfugl. Danse avec moi.

Je pousse un rictus mauvais.

— Allez au diable, maudit serpent ! Je ne vous appartiens pas !

Ses traits d’éphèbes se corrompent afin de faire renaître le Dorian de ma nuit de débauche. Sa foudre s’abat silencieusement sur moi. Trop loin pour vraiment me faire mal, trop près pour me laisser indemne. — Dans ce monde ou dans l’autre Emilia, tu es à moi. À MOI ! Danse avec moi ou c’est avec son cadavre que tu valseras ! Danse avec moi ! MAINTENANT !

Comme pour prouver sa possession démoniaque, ses doigts cherchent avec avidité les miens, parvenant un instant à capturer mon index lorsque je me dégage abruptement pour rejoindre Tobias.

— Toby, me feriez-vous le plaisir de vous joindre à moi pour cette valse ? batifolé-je.

L’Américain me gratifie d’un sourire comblé et s’empare avec délicatesse de ma main pour la baiser chastement. — Une telle proposition ne se refuse pas, Emilia.

Je réponds à son charme d’un gloussement forcé et le laisse me conduire jusqu’à la piste de bal, mutilée par le regard destructeur de Dorian.

Alors que la musique emporte peu à peu les fausses notes de mon amour anéanti dans les bras de Tobias, mes yeux dérivent près du buffet où le duc murmure des mots sataniques à l’oreille apeurée de son épouse. Croisant mon regard meurtri, il penche la tête de côté et me porte au loin un toast, ses pupilles redevenues aussi rouges que mon sang luisant sur les crocs de la bête.

Soudain, sa voix sournoise me parvient, sa bouche acérée couvre la marche funèbre de l’orgue d’un sourire démoniaque. — La vanité, Emilia. Mon péché préféré.

 

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