Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)
Chapitre 28
Autodafé.
Emilia
Petit salon, Manoir Soulridge
Holland Park, Londres
20 Octobre 1888
Essuyant la moiteur de mes mains sur le taffetas bleu, je guette avec appréhension le moindre craquement de bois suspect.
Lorsque Tobias m’a fait parvenir ce matin un billet annonçant sa venue en ce jour brumeux, j’y ai vu l’opportunité de pouvoir dissiper ce brouillard de doute qui n’a eu de cesse d’obscurcir mes pensées.
Depuis cette révélation photographique, mon cœur se trouble en présence de ce mannequin de chair, menaçant à chaque repas de se répandre dans mon plat pour finir dévoré par ces yeux reptiliens.
Je veux savoir.
Je veux extirper la vérité de ces jolies lèvres avant qu’elles ne fassent vœu de silence éternel. Néanmoins, quoi que je fasse, mon courage se noie irrémédiablement dans ces abysses tumultueux. Alors je détourne la tête et fuis dans mon assiette, ma fourchette crissant sur la porcelaine quand je rêve de griffer la sienne.
Toutefois, cela ne peut plus durer. Je dois savoir, quitte à me condamner pour trahison. Un dernier mensonge et l’Amérique deviendra mon bagne. Une première vérité et Dorian deviendra ma liberté.
Au diable cette fichue émancipation, elle n’a jamais existé ! Qu’il meurt ou qu’il soit à des lieux de moi, mon allégeance ira toujours à notre amour. Cette histoire est peut-être malsaine, sanglante et maudite, mais elle est nôtre. Et pour rien au monde je ne souhaiterais en vivre une autre.
Pas même avec l’homme remarquable qui me fait à présent face.
— Emilia, vous m’avez manqué. Dieu que vous êtes radieuse ! L’air de l’Amérique se serait-il déjà faufilé par votre fenêtre de chambre ?
Je souris par politesse tandis qu’il s’incline pour me baiser la main. Son obséquiosité de séducteur confondrait-elle mes cernes à la couleur de ma robe ?
Outre mes cuisses, l’attaque de Jack a également scarifié mon sommeil, ne m’accordant plus que de brèves escapades en terre cauchemardesque. Combien de fois me suis-je retrouvée en nage, prête à dévaler les marches pour rejoindre mon pianiste et ses doigts consolateurs ? Mais j’ai résisté, peu encline à ce que nos retrouvailles s’enlisent dans le terreau de ma faiblesse.
Je nous veux à égalité, même si cela doit retarder notre confrontation.
— Peut-être est-ce seulement l’excitation d’un nouveau départ, gloussé-je.
Sa bouche esquisse un large sourire charmeur. — Alors il me tarde d’être à l’arrivée.
Je m’empourpre malgré moi, fascinée par ces émeraudes éclatantes de promesses charnelles. Mais très vite, le serment sur ma peau brûle à nouveau de retrouver son signataire aux yeux saphir.
Je dois le faire.
— Toby… Il faudrait que nous parlions tous les deux.
Se méprenant sur mes intentions, Tobias se penche vers moi décidé à me ravir un baiser que je ne désire plus céder. Étrangement révulsée par son contact, je lève ma main, prête à le repousser lorsque la porte du salon s’ouvre à toute volée.
— Myers, je vous prierai de vous conduire en gentleman sous mon toit, tonne le serpent. Si tant est que vous en connaissiez la signification. — Oh, bien mieux que vous je le crains, milord.
Profitant de ce moment de répit inespéré, je soupire et m’écarte de mon fiancé. La tête tournée vers mon infernal sauveur, mon soulagement rencontre aussitôt sa surprise courroucée.
— Est-ce qu’il t’a importunée ?
Je hoche discrètement la tête.
— Un serpent l’en a empêché.
Me rappelant son discours sur l’ouroboros, j’ajoute d’un faible sourire.
— Ma genèse sans doute.
Ses doigts quittent lentement sa poche, délaissant l’acier chirurgical afin de venir se perdre dans sa chevelure ébène. Derrière l’une de ses mèches impétueuses, un éclat amoral aspire mes démons sur ses iris manipulateurs.
— Godt. Dans ce cas, il est temps pour notre Adam d’Amérique de croquer notre pomme empoisonnée.
Je fronce les sourcils, mon esprit pour une fois étranger à ses complots diaboliques.
— Que voulez-vous dire, milord ?
D’une vitesse inhumaine, il m’octroie un clin d’œil malicieux et se tourne vers mon voisin ; toute trace d’amusement puéril désormais disparu de son beau visage.
— Myers, mon cher, que nous vaut l’honneur de votre détestable présence ?
Tobias presse doucement mon épaule.
— Je venais simplement m’enquérir des préparatifs de ma fiancée. Votre incroyable intelligence n’est pas sans savoir que nous partons demain. — Non, en effet, mon splendide cerveau ne saurait oublier un tel évènement. J’ose espérer que la bouillie logée dans votre boîte crânienne se souviendra de prendre soin de ma cousine.
— Votre paternalisme malsain aurait-il été jusqu’à établir une liste de ses besoins ? ricane l’Américain.
— Dans le doute, je me suis abstenu. Voyez-vous, je n’étais guère persuadé que vous sachiez lire.
La robuste carrure de mon fiancé se tend à mes côtés. — J’ai pourtant su déchiffrer les pièges de votre contrat, siffle-t-il entre ses dents.
Nullement intimidé, Dorian écarte les bras en signe de provocation. — Vraiment ? ronronne-t-il. En êtes-vous si sûr ?
Tobias cille un instant avant de se redresser fièrement. — Quoi qu’il en soit de nos affaires, je vous promets de prendre soin d’elle et de la défendre de ma vie.
— Emilia n’a guère besoin d’un aussi piètre sacrifice.
Furieuse de n’être qu’un fantôme dans cette pièce célébrant la vanité masculine, je tente d’attirer l’attention de mon tuteur, cependant, notre lien demeure désespérément unilatéral. Bon sang, à quoi joue-t-il à le défier ainsi ? Sa jalousie aurait-elle ravagé sa folie ? Non, Dorian n’est point animal à se laisser enchaîner par un tel sentiment. Il y a autre chose… mais quoi ?
— L’homme se doit de protéger sa femme, rétorque son adversaire. Vous le sauriez si vous fréquentiez plus souvent le sexe faible.
Un dangereux rictus sonne le glas des représailles. — Possible, étant donné que je ne côtoie qu’Emilia. Votre misogynie devrait savoir que la faiblesse n’a jamais été dans sa nature. — Ma galanterie sait se montrer protectrice si nécessaire.
La créature penche la tête de côté, une expression perfide déformant ses traits androgynes.
— Protection rime avec prison. Mais peut-être n’est-ce là que pur hasard du dictionnaire.
Un spasme nerveux apparaît sur la mâchoire de l’Américain. — Au moins ne finira-t-elle pas en pleurs sous la pluie, susurre-t-il.
Loin de se laisser vaincre par un tel procédé, Dorian éclate d’un rire narquois.
— En effet, puisque le soleil d’Alabama séchera ses larmes avant même qu’elles ne puissent couler.
— Ou peut-être n’en versera-t-elle plus jamais !
Agacée, je croise les bras et hausse ma voix en signe de protestation. — Elle se trouve juste ici, messieurs.
Aussitôt, le regard noir de Dorian s’arrime au mien, engloutissant mon entremise dans un bain glacé d’indifférence. — Oh, cela je ne le sais que trop bien, min sommerfugl . Toutefois, cette conversation n’engageant que les adultes, je te prierai de garder le silence. Ton immaturité n’a que trop hurlé de sottises.
Je tressaille, frappée par cette violence incongrue qui me proclame simple mortelle face au Diable.
— Auriez-vous peur que l’enfant révèle vos mensonges ? craché-je, outrée.
Ses lèvres cruelles s’incurvent de mystère.
— Plutôt que la femme chuchote mes vérités.
Un petit rire sur ma droite, le souffle de Tobias à mon oreille. — Moi je n’aurai pas peur de vous murmurer les miennes. « Chuuuuuut, Emilia. Ça ne sert à rien de l’appeler. Il ne t’entendra pas, sais-tu pourquoi, petit papillon ? »
Soudain, une terreur glacée fige la lave colérique de mes veines alors que déferle l’écho du passé. Cette voix, mon Dieu, cette voix ! Ce n’est pas possible ! Je dois… je dois rêver.
Épuisée de respirer, je m’effondre sans grâce sur le canapé, une main posée sur mon cœur affolé.
Alarmé par mon mutisme, Tobias s’assoit à mes côtés, son timbre redevenu celui de cet inconnu que je m’apprêtais à épouser. — Vous allez bien ? Emilia ? Vous êtes si pâle ! Avez-vous besoin de vos sels ?
Ses suppliques deviennent mes limbes. Sa présence ma torture.
Terrifiée, je lève la tête vers ma moitié dont le regard neutre m’est plus douloureux qu’un millier d’écorchures.
— C’est lui, Dorian. C’est Jack.
— Je sais.
— Nous devons…
Le bleu de ses iris se fait métal ensanglanté.
— Non. Reste calme et flatte-le de minauderies. Il ne doit en aucun cas se douter que nous connaissons son identité.
— Emilia ? Dites-moi quelque chose, je vous en prie.
Les doigts de Tobias s’attardent odieusement sur ma cuisse, flattant son travail d’artiste meurtrier. Sous ma robe, je pourrais presque sentir mes plaies se rouvrir derrière les bandages de lin.
Tétanisée, mes muscles tremblent d’une rage impuissante alors que mes sanglots résonnent piteusement à travers notre lien. — Je ne peux pas. Dorian, ses doigts, ce sont les mêmes qui m’ont souillée. Enlève-les, je t’en supplie. Enlève-les.
Ma douleur se transfère un fugace instant sur son visage défiguré d’une frénésie rancunière.
— Nous les trancherons un à un, je te le promets. — Je ne peux pas. Je ne peux pas.
Je détourne la tête, ma raison à des kilomètres de lui. — Emilia. Emilia, regarde-moi.
Ramenée de force sur ce chemin emprunté depuis neuf années, je me laisse guider par ce regard empli d’une confiance que je peine à éprouver.
— Je suis là. Inspire-moi, expire-nous. Tu n’es pas seule, je ne partirai pas. Pas cette fois.
— Jure-le-moi ! JURE-LE !
Sa bouche esquisse l’un de ces tendres sourires pour lesquels je me damnerai.
— De toute cette âme qui brûle en enfer pour toi.
Apaisée par sa présence rassurante, mes tremblements s’estompent à mesure que mon esprit reprend le contrôle de mes émotions. — Je vais bien, Toby, m’étranglé-je. Je… j’ai seulement omis de manger convenablement ce midi. Ce n’était guère qu’un simple étourdissement, rien de plus.
Ma collaboration le réintégrant maître du jeu, la voix suave de mon partenaire proclame les nouvelles règles de notre binôme prédateur. — Ma cousine est bien trop polie pour vous exprimer son ennui de vous avoir à ses côtés.
Je feins l’irritation d’un grognement sonore et fustige Dorian d’une œillade exaspérée.
— Toutefois, je suis bien assez impertinente pour vous ordonner de vous taire, cousin.
M’obligeant à faire fi de mon effroi, je pose une main désolée sur les doigts de mon violeur.
— Je suis navrée, Toby, pour son comportement… et le mien, bien sûr.
Sa virilité triomphale salue d’une caresse détestable ma soumission féminine.
— Vous n’avez guère à vous excuser, Emilia, vous ne pouvez contrôler ni l’un ni l’autre.
Je ravale d’un soupir mes envies de l’éventrer. — Viendrez-vous me chercher demain soir ? minaudé-je.
Il hoche la tête, conquis.
— À vingt heures trente. Vos bagages sont-ils prêts ?
Je bats outrageusement des cils.
— Autant que puisse l’être mon enthousiasme.
Son sourire éclatant efface l’ombre du mien.
— Alors, je vous dis tous deux à demain.
Sa bouche sur ma joue, un fer rouge sur mon cœur.
Ravi de cette démonstration de possessivité, son orgueil se lève et se dirige vers la sortie. Mais au moment où sa silhouette se confond à celle de Dorian, ce dernier le bouscule sans ménagement, provoquant un léger froncement de sourcil chez notre ennemi.
— Navré, Myers, plaisante le comte. Mon enthousiasme à vous voir partir n’a guère encore fait ses valises.
Le teint rosé, l’Américain époussette d’un geste furieux sa veste. — Il le faudra pourtant…
Ses émeraudes rieuses se tournent vers moi et pour la première fois depuis notre rencontre, je parviens à déchirer le voile de ce sourire funeste. — Tout comme votre affection pour votre cousine.
Je lui retourne d’une moue forcée son grimage de foire. Nerveuse, ma respiration demeure en apnée jusqu’à ce que son spectre s’évapore dans le corridor. Puis la porte d’entrée enfin claquée, j’enfouis mon visage entre mes mains, le corps secoué de spasmes douloureux. — Emilia, regarde-moi !
Sa froideur, pour une fois assortie à la mienne, se fond sur ma peau afin de m’orienter vers elle.
Agenouillée face à moi, la haute stature de mon amour s’éprend d’une inquiétude singulière.
— Je devais le conduire à te murmurer à l’oreille, se justifie-t-il d’un timbre rauque. Même si Chas Ferguson m’a révélé son commanditaire, il n’y avait que toi en mesure de le confondre.
— Son épaule gauche, bredouillé-je. Il a grimacé lorsque vous l’avez bousculé.
Il hausse la sienne, un sourire polisson dévoilant ses viles fossettes. — Une sécurité supplémentaire. Une satisfaction de plus.
Ses doigts suspendus dans ce vide insupportable hésitent avant de finalement se poser sur cette joue souillée par l’empreinte de Jack. Je ferme alors les yeux, bercée par le plaisir d’en être exorcisée. — Tout ce temps à me séduire. Toutes ces belles paroles, comme s’il savait exactement quoi m’offrir et où me trouver. Mon Dieu, Dorian, il a tué Lucretia ! Il est même venu à ces funérailles pour me consoler. Et moi je… je m’apprêtais à fuir avec son meurtrier. Je suis un monstre, je ne vaux pas mieux que lui !
Sa main se fige près de ma bouche.
— Non, Emilia. Les monstres sont ceux qui portent un masque depuis si longtemps qu’ils ont oublié leur vrai visage.
Le cœur battant, j’ouvre les paupières et plonge dans mon Atlantique. La noyade ne serait rien à côté de le perdre à tout jamais. — Tu en portes pourtant un toi-même.
Son sourire peint par des années de faux-semblants s’efface pour devenir photographie.
— Cela était avant qu’un certain papillon ne vienne me l’arracher.
Son pouce frôle mes lèvres, souvenir d’un baiser emprisonné dans la cage du passé.
— Je croyais qu’elles ne me parleraient plus jamais, murmure-t-il.
Contrairement au chuchotement de Jack, celui de Dorian enflamme tous mes sens appelant nos corps à s’affranchir un bref instant des caprices du temps.
— Elles ont beaucoup à pardonner, hoqueté-je.
Son doigt immobile sur ma bouche, la sienne qui se rapproche. Ses yeux enfiévrés, les miens hypnotisés.
— Alors, conclut-il avant d’embrasser cette barrière de chair, laisse-les m’accorder leur absolution.
Ainsi s’embrasèrent nos étoiles.
Ainsi s’alluma notre autodafé.
Ainsi brûla la flamme de notre vengeance.
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