Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)
Chapitre 5
Ambrotos.
Emilia
Jardins du domaine de Lambai,
Belgravia, Londres
26 septembre 1888
Ma main droite posée sur l’avant-bras de Tobias, nous attendons d’être placés à notre table, immiscés dans l’essaim d’abeilles profiteuses venues butiner leur place dans la société londonienne. Autour de nous, les rayons de soleil épars illuminent la somptuosité du domaine de Lambai où des arbustes soigneusement taillés à la française viennent côtoyer des massifs imposants de roses rouges et blanches. En haut des marches menant à la fastueuse entrée, se dressent, de part et d’autre, d’immenses colonnes de gargouilles au sourire de pierre aussi repoussant que grotesque. Quel singulier et abominable mélange de goûts ! Pourtant, son propriétaire ne m’a point paru aussi excentrique lors de sa cérémonie de mariage.
Perplexe, je lève les yeux vers l’architecture prestigieuse du manoir quand un étrange malaise suspend brièvement mon souffle. Non, ce n’est pas celui de Develton, me rassuré-je.
Alors pourquoi ressens-tu cette même détresse, Emilia ? Cette bâtisse aussi accueillante qu’une pierre tombale ? Cette aura suintant la mort et la souffrance ?
Affairée à calmer mes nerfs mis à rude épreuve par mon passé, je tends l’oreille, mon instinct tourné vers son double salvateur.
Derrière nous, une Lucretia plus apprêtée que jamais dans sa robe aubergine narre les exploits de son couturier à un Dorian dont les doigts crispés se trouvent désormais à deux griffes de son bistouri. Ma gaieté retrouvée à ce spectacle, je me tourne vers eux, haussant un sourcil sardonique à l’attention de mon tuteur.
— Comment sont ses ailes, milord ? Leur battement est-il assez irritant pour vous ?
Ses saphirs se refondent en acier.
— Je ne le sais encore, min sommerfugl. Je te répondrai une fois les avoir déchiquetées entre mes crocs.
Le poignard de la jalousie s’enfonce brutalement dans ma poitrine, arraché presque aussitôt par son regard assassin envers mon amie. Mon trouble n’ayant cependant pas échappé à notre lien, le démon affiche un sourire scélérat.
— N’aie crainte, Emilia, ses morceaux ne m’intéressent guère. — Et les miens vous sont indifférents.
Sa verve silencieuse se glisse dans mon décolleté. — Dans ce cas, cesse de les agiter sous mon nez de prédateur si tu ne veux pas les égarer encore dans mon lit.
Sa lascivité se détache de ma poitrine pour toiser Tobias. — À ce propos, comment est donc ce nouveau meuble, min sommerfugl ? Ses draps américains sont-ils aussi irritants que ces cordes vocales que je me languis de trancher ?
Je caresse sciemment la manche de mon cavalier, provoquant un grognement sourd en face de moi.
— Je ne le sais pas encore, milord. Je vous répondrai une fois mes ailes étendues sur sa soie.
Lorsqu’hier matin j’ai supplié par écrit à Tobias de remplacer Dorian, j’avais en tête d’enseigner au serpent la notion de jalousie. Je croyais cette campagne épineuse impossible à la remporter sur ses écailles, mais le sifflement du reptile et son sang-froid ébouillantant mon voisin me déclarent victorieuse. Ses pupilles étrécies de colère me terrassent d’une émotion des plus satisfaisantes.
— La soie se dépèce si facilement, min sommerfugl. Demande à ta chemise de nuit.
Je redresse effrontément le menton.
— Vous n’en feriez rien, milord. Votre compagnie de thé a bien trop besoin de son partenariat.
— Ma compagnie se plie à mon besoin, Emilia.
Ma bouche ouverte exprime mon effarement.
— Que voulez-vous dire ?
Une lueur farouche se niche dans ses prunelles incandescentes. — Vole jusqu’à mes draps, min sommerfugl, et je le chuchoterai à ton corps.
— Qu’en pensez-vous, Emilia ? Cela vous dirait-il ?
L’enthousiasme de Tobias m’arrache au flegme subitement affecté de Dorian. Malgré tout, blottie dans les cendres de son regard froid, je peux encore apercevoir les braises de sa proposition osée. — Navré, Toby, je n’ai point entendu. De quoi parliez-vous ?
L’Américain éclate d’un rire enjoué et nous fait pivoter pour me montrer l’estrade où des couples d’invités à l’air sévère se font photographier. Puis il se penche et me murmure d’un ton grisant : — La plus expressive de toutes.
Je souris à ce discours répété qui vantait les mérites d’un tel portrait lors de notre première rencontre.
— Je n’en suis guère persuadée, Toby, pouffé-je.
Ses émeraudes scintillent de bienveillance tandis qu’il s’incline pour m’offrir un chaste baisemain.
— Alors, laissez l’expert en art de la persuasion agir pour vous.
Dorian ricane vicieusement derrière nous.
— Le savoir de ma cousine à ce sujet ne nécessite guère votre ignorance, Myers.
— Vraiment ? lui répond la taquinerie de mon cavalier. Par conséquent, il me tarde d’en être son serviteur.
— Un ancien sergent accepterait-il encore de recevoir des ordres ? badine Lucretia.
— Tout dépend qui les donne, lady Standford. Toutefois, sous le commandement d’Emilia, être rétrogradé au rang de simple soldat serait le plus grand honneur pour ma carrière d’homme.
Mon amie d’enfance pose une main attendrie sur son corset violine pendant que la mâchoire de mon tuteur se raidit d’animosité. Ensorcelée malgré moi par l’incantation de Tobias, j’échange un regard enflammé avec mon apprenti sorcier lorsque l’alacrité de Lucretia s’agite au bras de Dorian.
— Oh, oui, venez, milord ! Allons nous faire prendre en photos tous les deux ! Ainsi, je pourrai contempler votre visage au lieu de me languir de votre souvenir.
Je me retiens de grimacer et lance un bref coup d’œil ironique à son voisin.
— Parfois, certains souvenirs valent mieux que la réalité, Lucretia.
Les prunelles fiévreuses de Dorian me répondent sans ambages. — Tout comme certaines réalités ne sauraient être assez élogieuses pour leur rendre hommage, cousine.
— La nôtre est-elle de ce décevant acabit, milord ? — Non. Puisque la nôtre louange le souvenir de notre étreinte, Emilia.
Je cille, décontenancée par sa riposte tapageuse. La main de Tobias frôle la mienne, se chargeant de me rapatrier dans le présent. — S’il vous plaît, milord, gémit Lucretia. Rien qu’une et après cela, je voudrai un cliché de vous et d’Emilia. Je n’en ai aucun de vous deux, c’est un crime de lèse-amitié !
Je toussote dans ma main la candeur touchante de mon amie. Le regard du serpent ondule sur le photographe, singulièrement intéressé par sa proposition.
— C’est vrai, plussoie Tobias. Je n’ai vu aucune photographie de vous et de votre cousine au manoir. Seriez-vous à ce point opposé à la modernité, milord ?
Mon tuteur arque un sourcil narquois.
— Nullement, mon cher Américain arriéré, je déplore seulement leur charme éphémère. En outre, la peinture transcende bien plus la beauté que
le collodion [16] .
— Cela dépend uniquement du modèle, cingle sèchement mon partenaire. Mais peut-être avez-vous peur de vous confronter à votre réalité, milord ?
Les traits androgynes de Dorian tranchent en songe la virilité de Tobias.
— Bien au contraire, Myers, puisqu’aucune plaque de verre ne saurait la capturer. Voyez-vous, les délices de mon existence sont bien plus chatoyants qu’une simple nuance de gris.
— Au contraire de votre orgueil monochrome, je présume.
Lucretia et moi échangeons un éclat de rire féminin avant de diriger nos mâles alphas respectifs vers la petite estrade. Affublé d’une moustache à faire saliver les rasoirs de feu Sweeney Todd, le daguerréotypeur nous explique brièvement le procédé puis s’enquiert de l’ordre des couples. — Nous allons commencer ! déclame Lucretia. Milord, êtes-vous prêt ?
Dorian pousse un soupir et se laisse conduire de mauvaise grâce sur l’estrade, non sans me jeter un regard excédé auquel je réponds d’une moue moqueuse. Son sourire glacial, figé par la main de Tobias posée sur ma taille, se liquéfie devant l’objectif pour se faire raz-de-marée haineux. Le pauvre photographe bredouille ses indications derrière son appareil, visiblement apeuré par les vagues dévastatrices de son modèle satanique.
Après quelques secondes, le bourreau descend enfin de l’échafaud afin de quérir son semblable lorsque la stature robuste de Tobias s’interpose à l’exécution de sa volonté.
— Non, milord. Votre existence devra attendre que la mienne fasse chatoyer celle d’Emilia avant de l’obscurcir de votre orgueil. — D’autant plus que je n’ai guère accepté de m’en assombrir, cousin, plussoyé-je, amusée.
Un éclair de luxure traverse le visage séducteur de mon adoration. — Ta lumière a pourtant accueilli mes ténèbres jadis, cousine, ronronne-t-il.
Je grimace à cette infâme insinuation de nos ébats tandis que mon âme sœur ricane silencieusement la fatalité de notre destin. — Et elle continuera de le faire jusqu’à ce que notre nuit se fasse éternelle. — Tobias est peut-être mon aube, milord.
— Moi, je suis ton crépuscule, Emilia. Le seul à faire disparaître tes cauchemars. Le seul capable de faire renaître tes rêves au matin. — Et moi, que suis-je alors ?
Ses iris azurés se fendillent d’une douce possessivité. — Toi, tu es mon aurore.
Nos yeux demeurent ancrés l’un dans l’autre alors que le bras de Tobias me guide déjà vers l’estrade. Sous les directives de l’opérateur, je dirige mon attention vers l’objectif, mon esprit capturé par le photographe en redingote verte qui n’a de cesse de fixer mon image rouge de désir. M’obligeant à faire fi de sa présence hypnotique, je me laisse prendre en photo puis la rejoins avec trop de précipitation pour ne pas provoquer les soupçons accrus de Lucretia. Mon amie m’observe à la dérobée, une étonnante tristesse nichée au fond de son regard mordoré.
Finalement, elle soupire, range dans son réticule le ticket correspondant à leur cliché et nous désigne Dorian et moi d’une mine obligée.
— Eh bien, à vous deux à présent.
Je me tourne vers mon tuteur dont l’aura magnétique attire mes caresses impatientes.
— Cela dépendra de mon cousin, Lucretia, minaudé-je. Mon charme éphémère conviendra-t-il aux délices de Son Altesse?
Le sourire fauve de ma tentation croque ma réponse.
— Il ne peut en être autrement avec l’ambrotype [17] , intervient soudain le bagout de Tobias. Connaissez-vous d’ailleurs son étymologie ? — Du latin ? devine mon amie.
— Du grec, la corrigé-je.
Mon cavalier siffle son admiration. Toutefois, la fierté dans le regard de mon enseignant en langues anciennes est bien plus précieuse à mon égo. — En effet, Emilia. Ambrotos qui signifie « immortel ». Ainsi…
Il tapote avec déférence la poche de sa poitrine où repose notre ticket.
— Votre charme sera à jamais auprès de moi.
Je m’apprête à remercier l’ancien soldat lorsque la silhouette majestueuse de Dorian hisse le drapeau écarlate de ma véritable attirance. Son avidité dissimulée dans sa galanterie, il s’incline et s’empare de ma main afin de la porter à sa bouche affamée.
— Que dirais-tu de cela, min sommerfugl ? souffle-t-il sur ma paume. Accepterais-tu de goûter notre immortalité ?
Soudain, le monde entier s’éclipse dans l’astre de son sourire. — Je ne savourerai que son crépuscule, milord, suffoqué-je.
Ses lèvres froides se posent avec dévotion sur ma peau amoureuse. — Alors, je dévorerai son aurore. Emilia.
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