Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)

Chapitre 11

L’horloger de mon âme.

Emilia

 

Corridor, Manoir Soulridge

Holland Park, Londres

28 septembre 1888

Gardiennes d’un temps désormais révolu, les aiguilles de l’horloge assassinent impitoyablement mes doutes. Figée devant cette porte, je ressasse mon discours ; patchwork de mensonges décousus enveloppant peu à peu mon enfance d’un suaire de regrets. Hier soir, après avoir lâchement fui mon bourreau, je suis remontée dans ma chambre et me suis effondrée dans mon lit, mon cœur aussi amputé que le bras de Farrell.

Sans la clé de ma moitié pour remonter mes humeurs, cet organe devient aussi inutile qu’une pendule incapable de donner l’heure. Neuf années passées auprès de lui auront fini par le consacrer horloger de mon âme. Seul le talent de Dorian en connaît ses mécanismes, ses rouages susceptibles de retarder ma haine ou de me hâter dans ses bras. Il est devenu le moteur de mon existence, me proclamant seulement cadrant de la sienne

quand je ne souhaite qu’être seconde de ses minutes passées loin de moi. Minutes de ses heures sacrifiées dans la soie.

Chaque jour on se percute, on se caresse et le mouvement de nos vies se bloque par notre maladresse. Au fond peut-être sommes-nous tout simplement de piètres artisans de sentiments. Peut-être sommes-nous uniquement ouvriers du mal, artistes de torture, inventeurs de notre propre souffrance. Accorder deux horloges similaires sur la même cadence meurtrière ne pouvait que faire enrayer l'engrenage de nos lames. Nos chairs brûlent de se séduire, autant que nos esprits de se détruire et cette spirale infernale ne se terminera que lorsque nos os se feront l’amour.

Lui conférer un tel pouvoir était une erreur, une absurdité commise par un destin trop pleutre pour nous éviter de nous entrechoquer, trop cruel pour nous séparer. Néanmoins, si je ne puis en modifier sa trajectoire dissipée, je peux en revanche égrener sa course sur le rythme apaisé de Tobias. Oublier l’harmonie de nos corps, transformer ces heures en années.

Oui, toute ma vie je traquerai cet homme de ma mémoire. Toute ma mort je le poursuivrai de mes souvenirs. Que je sois ou que je fus, je n’en désirerai aucun autre. Car je ne suis née que pour l’aimer, et je mourrai de l’anéantir.

Je dois le faire, Dorian. Je dois rentrer dans cette pièce et nous ensevelir, pourtant, je serais prête à réduire mon souffle au silence si cela pouvait t’épargner. Mais mon cœur bat trop fort pour nous deux, mon amour, et il est temps que le tien saigne en retour.

Calmant tant bien que mal mes émois douloureux, je lève alors ma main refermée sur mon congénère aux ailes d’or et frappe trois coups brefs à la porte de son bureau de curiosités. Geste inutile. Notre lien n’a guère encore besoin de se présenter pour se deviner de l’autre côté. — Entre, Emilia, me répond le serpent.

Tremblant, le papillon inspire, enclenche la poignée et vole une dernière fois dans les fragments de son rêve brisé.

 

Assis à son espace de travail, Dorian délaisse le cadavre de son insecte pour se concentrer sur le spécimen mort-vivant en face de lui. Sa chemise blanche retroussée laisse entrevoir une fine cicatrice rosée sur son avant-bras gauche. Un stigmate récent que je n’aurai jamais l’occasion de vénérer de mes caresses.

« Vous n’avez pas vu ce qu’il s’est fait ! »

Non, Lucius, je ne l’ai guère vu. Mais cela ne m’a pas empêché de

l’avoir senti au plus profond de ma chair endormie par les vapeurs d’alcool.

S’il se blesse, notre lien nous scarifie. Chaque humeur, chaque émotion se ressent et s’afflige désormais à deux. Semblable à celle discernée dans ses saphirs dépolis d’une sombre prémonition. Dorian se targue souvent de ne point ressentir d’affects, mais ce regard qui me contemple, fait de crainte et d’envie mêlées, est une poésie récitée par son âme à la mienne.

Le visage fermé, je rature mentalement ses sonnets érotiques tandis que ses iris reptiliens glissent sur mes courbes engoncées dans mon manteau de laine rouge. Des frissons traîtres me parcourent alors, de la pulpe de ces doigts rêvant de le toucher à cette échine dorsale soupirante de se cambrer sous ses baisers glacés.

Fiévreuse, je déglutis et serre le poing sur ce souvenir doré afin de ne point me laisser tenter par cet incube, affairé à m’étouffer de désir. — Milord.

— Emilia, répond-il d’une voix suave. Que me vaut donc l’honneur de ta délicieuse présence en ce lieu ? Viendrais-tu t’excuser de nous avoir tous deux privés de plaisir ?

Je m’empourpre pendant que sa bouche me taquine de perversion. — Vous m’en avez sevrée en même temps que l’absinthe, rétorqué-je d’un ton mordant.

Il penche la tête de côté, pianote sur ces lèvres dont j’ambitionnais de devenir un jour l’unique musicienne.

— Non, Emilia, je ne parlais guère de celui-ci. Tu sais, tout comme moi, combien il est impossible de se désintoxiquer de nos venins respectifs. — Je pourrais essayer votre mithridatisme, contré-je d’un rictus peu convaincant.

La bête me montre ses crocs voraces.

— Tu pourrais, concède-t-il. Mais cela impliquerait de venir t’empoisonner chaque jour dans mes bras. De toute façon, cela est perdu d’avance. Jamais tu ne resteras insensible à mon charme, pas plus que tu ne lui résisteras. N’est-ce pas, min sommerfugl ?

Je pousse un grognement agacé et lui retourne ses faveurs diaboliques.

— Pas plus que votre accoutumance à mon égard, milord.

Un éclat d’effroyable adoration se niche dans ses prunelles azurées. — Oui. De tous les poisons que j’ai pu avaler, le tien est le seul dont je ne serai jamais immunisé.

Décontenancée par cet aveu sibyllin, je m’apprête à lui exiger des explications lorsqu’il balaie d’un geste dédaigneux son propos. — Mais revenons à ton comportement outrageant, veux-tu ? À cause de toi, Farrell n’a pu nous procurer entière satisfaction hier soir. Ton caprice puéril ne lui a même pas laissé l’honneur de commettre son macabre office. — Je crois que son cadavre ne s’en offusquera guère, milord, me renfrogné-je.

Perplexe, je détaille d’un œil accusateur la beauté surnaturelle de mon tuteur dont la jeunesse éclose à nouveau se flétrie néanmoins d’un manque de sommeil dont je jubile d’en être la cause. — Par ailleurs, vous semblez malgré tout rassasié.

Son regard redevenu polaire s’égare dans mes braises de colère. — Au contraire de toi, Emilia. Tes frustrations sont miennes, ne l’oublie pas. Et elles me sont insupportables.

Je baisse un instant la tête, bien incapable de lui dissimuler ce trouble sanglant. Amputer cette proie m’a procuré un appétit si intenable que j’ai bien faillit faire demi-tour pour revenir le combler. Seuls ma fierté et mon mépris à l’égard de mon égal m’ont permis d’y résister, à défaut de pouvoir lutter dans mes songes vermeils.

Depuis mes souvenirs retrouvés, je deviens insatiable, gourmande d’éther et de viscères, comme si ma nature boulimique reprenait peu à peu ses droits meurtriers.

J’ai peur, je me terrifie, pourtant, la seule chose me retenant de ne pas sombrer dans la folie est cette ombre aliénée assise en face de moi. Ces ténèbres démentes qui m’offrent asile de leurs bras rassurants et me guident chaque soir jusqu’au matin. L’étreinte virile de Tobias parviendra-t-elle seulement à m’empêcher de tomber dans mes abysses quand elle n’est que banale sanité ?

Outrée par cette pensée abjecte, je hoche la tête afin de chasser mes doutes. Non, elle y arrivera et me conduira même au paradis puisqu’il ne fait pas partie de notre enfer.

Un ange contre un démon. Suis-je aussi impie de ne désirer que le deuxième ?

— Les vôtres aussi, milord, ricané-je finalement.

Il croise ses longs doigts derrière sa nuque, un sourire goguenard creusant cette séduisante fossette sur sa joue imberbe. — Oh, mais moi elle n’est qu’une à régenter. Qui plus est…

Ses yeux obscènes serpentent avec sensualité de ma poitrine à son espace de travail.

— Je peux facilement la tyranniser sur ce bureau.

J’occulte à grande peine les images lubriques dont notre lien m’abreuve à profusion pour le contredire avec sévérité. — Sauf si je décide de nous en émanciper.

Ses paupières se plissent de contrariété.

— Aussi longtemps que je vivrais, tu ne pourras t’en affranchir, min sommerfugl .

Je torture mes lèvres, inspire à faire exploser mes poumons et nous assène le coup fatal.

— C’est pourquoi je m’en vais, milord. Ainsi nous en serons tous deux délivrés.

Incompréhension. Fureur. Détresse.

Son teint nacré se pare d’une infinité d’émois dont les reflets douloureux viennent fendiller cette perle de froideur.

Il ne s’y attendait pas, comprends-je, horrifiée. Lui qui se plaît à anticiper les intentions d’autrui n’a pourtant su prévenir celles de sa lamentable âme sœur. Il devait croire mon envie de respirer à ses côtés plus forte que celle de suffoquer dans nos querelles. Toutefois, je préfère m’asphyxier de son absence plutôt que de subir à nouveau son rejet ou de le surprendre un jour à retourner au bordel.

Interdit, il me fixe d’un regard empli de désespoir avant de l’éclipser derrière un masque de tragédien stoïque.

— Que veux-tu dire, min sommerfugl  ? s’enquiert-il d’une voix éraillée.

À l’instar de mon travail au purgatoire, je m’applique à ne pas détourner mon attention de ma victime tandis que mes explications endeuillent un peu plus son aura sépulcrale.

— Je quitte le manoir, milord. Tobias… Toby m’a proposé de partir avec lui en Alabama. Le bateau quitte le quai dans vingt-trois jours…

Ma trachée au supplice, je retiens à temps un lâche sanglot et clos un instant les paupières afin de me reprendre.

— Pourquoi partir maintenant dans ce cas ? s’étonne Dorian. Tu pourrais attendre ici ton départ pour l’Amérique.

Ses yeux bleus ancrés au fond des miens me supplient de rester, mais ma décision persiste à nous malmener.

Je m’éterniserai pour une parole, mon amour, non pour un regard éploré, aussi déchirant puisse-t-il être. Seulement, tu n’en feras rien, je le sais. Ta vanité vaut bien plus que de me perdre à jamais. — Toby ne trouve point convenable que sa fiancée demeure sous le toit d’un autre homme, milord. Je vais donc aller habiter quelque temps chez Lucretia avant de partir aux États-Unis.

L’évocation de mon futur déforme le visage de mon passé d’une rage à peine contenue.

— Fiancée ? susurre-t-il. Je ne vois pourtant guère de bague à ton doigt, à part la mienne.

— Il souhaite me donner celle de sa mère à notre arrivée en ses terres.

Il observe d’un œil torve mon annulaire gauche, envisageant sûrement son amputation.

— Tes études ? rugit-il.

— J’ai écrit à la faculté de médecine, ils ont accepté de m’accueillir dès janvier. Mon dossier est actuellement en cours de transfert.

Une violente aigreur maculant ses iris, le Diable passe sa langue indignée sur ses lèvres, comme s’il goûtait le baiser de son Judas aux cheveux blonds. 

— Quand ? demande-t-il sèchement.

— Maintenant.

Il écarquille les yeux, une panique dévorante s’immisce dans ces failles incisées par ce mot tranchant. Son torse se soulève d’une respiration chaotique, ses doigts creusent le bois ébène. Malgré tout, il persiste à nous enterrer par son orgueil fossoyeur. 

Affectant un altruisme désintéressé, il passe une main dans ses cheveux indomptés, masse sa tempe droite et m’afflige un sourire morbide. — Est-ce là ce que tu désires vraiment ?

Je détourne la tête et murmure ma réponse.

— Oui.

— Regarde-moi dans les yeux quand tu me mens, Emilia !

Happée par sa férocité, je m’exécute d’une intonation amère.

— Oui, je le désire.

Une singulière tristesse paralyse ses traits de prédateurs. Encouragée par son silence, je poursuis alors mon simulacre, lui empruntant sa désinvolture alors que mes cordes vocales vibrent d’un amour pitoyable. — Vous avez noyé mon envie de voler, milord. Je me contente de l’engloutir dans l’Atlantique.

Un silence pesant s’installe entre nous, profané uniquement par nos souffles erratiques. 

— Seras-tu heureuse ainsi ? s’adoucit-il abruptement. Loin de moi ?

Non, j’en mourrai et tu le sais.

— Je peux essayer de l’être, soufflé-je. Si votre créature m’y autorise seulement.

Il me couve d’un regard accablé de stupeur.

— Peu importe ce que tu crois, Emilia, ton bonheur a toujours été ma priorité de tuteur et mon souhait d’homme. Mais je ne serai jamais fait selon tes désirs, pas plus que je ne pourrai t’apporter ce que tu mérites. Alors, même si je préfèrerais t’enchaîner à cette table pour que tu m’appartiennes, je ne veux plus être la clé de ta cage. Je ne serai jamais notre bourreau, et tu ne seras jamais mon agneau.

Le cœur lourd, je m’approche de lui et dépose sur le bureau le collier de sa sœur. Pour la première fois depuis neuf années, ma gorge allégée du papillon doré s’étrangle sous l’étoffe écarlate.

Un spasme parcourt la mâchoire androgyne du comte alors qu’il emprisonne l’insecte entre ses doigts défaillants. — Et je ne serai jamais plus votre papillon, suffoqué-je.

Mue par sa volonté propre, ma main droite effleure sa joue afin de venir une dernière fois chérir le givre de sa peau. Tressaillant de plaisir, ma moitié soupire d’aise tandis que ses lèvres se posent avec dévotion sur ma paume pour la parsemer de baisers. — Merci, lui chuchoté-je. Merci de m’avoir sauvée de lui, de m’avoir donné les armes pour le défaire de moi. D’avoir toujours été à mes côtés dans la cruauté et la tendresse, dans la violence et la bienveillance. Vous avez été le tuteur que cette petite fille attendait, à défaut d’être l’homme que la femme espérait.

Ses doigts se referment sur mon poignet afin d’accentuer ma caresse.

— Je ne vous oublierai jamais, lord Jacobson.

Arraché à sa torpeur lascive par ce titre tant détesté, il me relâche dans un murmure bouleversant.

— Moi non plus, Emilia. Tu feras partie de moi, pour toujours et à jamais.

Je souris à travers mes larmes et désigne du menton le mur aux nombreuses espèces empaillées. Souvenir d’une menace d’autrefois, présage d’une réalité d’aujourd’hui. 

— Vous aurez finalement réussi à y épingler mes ailes, plaisanté-je en essuyant ma joue.

Soudain, j’aperçois son beau visage hésiter à évincer mon tourment partagé. Ses yeux s’assombrissent de possessivité, ses ongles griffent le bois à défaut de mon corps, ses lèvres dégustent le sel de mon chagrin. Il ne supporte pas de me voir ainsi, tout comme je souffre dans mes entrailles de le blesser. Des vêtements éparpillés, un lit ou un bureau, voilà ce qu’il nous faudrait pour nous guérir.

Oui, Dorian, je voudrais que nos corps se heurtent, s’écorchent de s’aimer ou de se détester. Je voudrais que tu m’attaches à cette table et me fasses avaler cette maudite clé de tes baisers. Je ne veux pas partir, je veux rester auprès de toi, mais ton regard dément nous crucifie. Ce n’est pas celui d’un homme amoureux de sa femme, c’est celui d’une bête effrayée par la solitude. D’un prédateur refusant de laisser partir sa partenaire de chasse.

Comprenant alors qu’il ne m’octroiera jamais un autre rôle, je m’éloigne vers la sortie au moment où il se lève d’un bond pour me retenir à l’aide de moyens charnels. Sans me retourner, je m’arrête sur le seuil et m’adresse une dernière fois à ma raison de vivre, figée à quelques pas derrière moi.

— Je vous souhaite sincèrement de trouver ce que vous cherchez, milord. Que cela soit dans cette vie ou dans l’autre.

Puis j’ouvre la porte et m’engouffre dans le corridor, mon corps secoué de sanglots alors que son agonie me parvient dans un râle de condamné. 

— Je t’ai déjà trouvé, Emilia.

Mes valises à présent déposées dans le fiacre affrété par Tobias, je pivote vers les domestiques venus me faire leurs adieux. La mine sombre des hommes et les sanglots étouffés des femmes donnent à l’enfant l’envie irrépressible de se réfugier dans leurs bras, mais la maîtresse de maison la somme de les quitter dignement.

Je me redresse alors et les saluent les uns après les autres, tout en les remerciant de leur amitié précieuse et de leur fidélité indéfectible. Arrivée enfin devant Johanna et Sarah, mes deux amies fondent en larmes à l’unisson.

— Prends soin de toi et écris-moi, couine la fille de Sweeney Todd.

Je dépose un baiser sur la joue rebondie d’Esther. — Je te le promets, Johanna. Et toi, envoie-moi des photos d’elle, d’accord ? Je tiens à la voir grandir à travers tes yeux.

Elle opine du chef, ses boucles d’or masquant les rivières devenues océans sur sa joue. Mon cœur piégé dans un étau de remords se tourne ensuite vers sa femme de chambre.

— Merci, Sarah.

Elle secoue vivement la tête.

— Je n’ai fait que mon travail, mademoiselle.

— Alors, merci de l’avoir fait avec amour. Tu as été la grande sœur que je n’ai jamais eue, la mère que j’ai perdue et l’amie que je n’ai jamais connue. — Oh, mademoiselle…

Elle renifle et me concède un faible sourire.

— Prenez-soin de vous, je vous en prie.

J’acquiesce d’une voix déjà nostalgique, lui demande de prendre soin de ma serre et me dirige ensuite vers le dernier des domestiques. Le plus grand et le plus doux qui soit.

— Winston, je voulais…

— Mademoiselle !

Le géant éclate soudain en sanglots tonitruants et m’emprisonne contre lui.

— Winston, haleté-je contre sa chemise. Tu m’étouffes un peu quand même. Je ne suis guère persuadée que Tobias souhaiterait se marier à un cadavre.

Derrière moi, le reste de la maisonnée s’ébranle en chœur et vient s’ajouter à notre étreinte constrictive. Le rire cristallin de Johanna résonne dans mon oreille alors que l’ensemble des âmes de Soulridge s’agglutinent autour de moi dans une embrassade collective, affranchies des conventions. Touchée par cette marque d’affection, je me laisse bercer par cet élan d’amour auquel je me serais damnée volontiers pour le recevoir d’un seul être.

Après quelques minutes gênantes, notre groupe se disperse lentement afin d’assister à mon départ. Je monte ainsi les deux marches, m’assois dans le fiacre et adresse une dernière prière satanique à un Lucius devenu portier :

— Prends soin de lui, s’il te plaît. Ne le laisse pas se faire du mal.

L’homme de main se penche pour me faire un baisemain et me console d’un sourire désolé.

— Je crois qu’il est déjà trop tard pour cela, Ma mie. Néanmoins, je vous promets de garder un œil sur votre tartelette, même si je ne peux vous garantir que sa raison ne s’effritera pas en votre absence.

Je baisse les yeux, soudainement honteuse. Comment puis-je faire subir cela à mon tout, moi qui ne serais rien sans lui ? Je suis prête à sombrer dans le néant d’une vie insipide, mais la sienne… La sienne, je la veux aux mille saveurs, même si je ne dois plus jamais en faire partie. — Il ira mieux, tenté-je de me rassurer. Ce n’est qu’une question de jours avant qu’il ne m’oublie pour une autre pâtisserie de bordel. 

Ses yeux rusés se voilent d’une crainte touchante. — Une éternité, mademoiselle, rectifie-t-il, peiné. Ce n’est qu’une question d’éternité.

Puis il referme doucement la porte sur mon visage dévasté et s’écarte afin de laisser le véhicule avancer vers le portail.

Peu à peu à travers la vitre, le manoir et ses habitants deviennent silhouettes dans mon brouillard de larmes. Pourtant, une seule d’entre elles persiste à graver de son bistouri ses contours sur mon cœur meurtri.

Celle d’un homme debout derrière le rideau de la deuxième fenêtre du rez-de-chaussée, ne cessant de me dévorer du regard. 

Ma haine devenue mon amour.

Mon venin devenu remède.

Mon éternité.

— Adieu, Dorian.

— Au revoir, Emilia.

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Deuxième partie

 

« La seule chose dont je sois coupable, c’est d’avoir possédé un

cimetière sans autorisation. »

John Wayne Gacy

Surnommé « le clown tueur »

 

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