Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)

Chapitre 36

Figer l’horloge.

Emilia

Chambre de Dorian, Manoir Soulridge

Holland Park, Londres

24 Octobre 1888

Vêtue pour toute décence d’une chemise de Dorian, je brosse mes longs cheveux devant ma psyché, tentant en vain d’atténuer ce sourire niais qui refuse de quitter mon visage comblé.

Depuis trois jours, mon diabolique professeur n’a eu de cesse de m’enseigner l’art érotique, sans jamais me laisser quitter le lieu de notre leçon même lors de nos repas dont le dessert de mon goûteur termine bien souvent dégusté sur mon corps. Sa chambre, autrefois temple de mon chagrin, est ainsi devenue l’antre de tous nos plaisirs.

Y compris ceux les plus licencieux.

Mon reflet rougit en se remémorant toutes ces choses que la bienséance ne m’avait jamais laissé entrevoir. Jadis, mon éducation était bien loin de se douter que l’amour pouvait prendre autant de positions et d’ardeur. Ou que certaines choses n’étaient point uniquement réservées aux étreintes entre hommes…

Il m’aura finalement fallut un démon pour transformer mon innocence en débauche. Et me faire croyante d’une religion à laquelle je n’aspire plus qu’à demeurer fidèle.

Emportés par la vision lubrique de nos derniers ébats, mes doigts courent frénétiquement sur le bois de ma coiffeuse, déjà pressés de pouvoir se poser à nouveau sur l’objet de leur désir. Je souris au souvenir de ce lendemain de boucherie américaine où, à mon retour du cabinet de toilette, m’attendaient toutes mes affaires. Dorian avait pris soin de demander à Anthony et à Winston de tout déménager dans ses quartiers, alléguant une prise d’otage en bonne et due forme. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’en matière de tortures charnelles, mon geôlier est le plus inventif qui soit.

Je tends le cou pour examiner les multiples bleuets ainsi que l’empreinte des doigts de mon amant. Dans nos draps de soie, bête et homme se surpassent lorsqu’il s’agit de me mener au septième ciel. Que cela soit dans la douceur ou la violence, mais toujours après avoir obtenu mon consentement.

Malgré tout, chacune de ces merveilleuses journées à nous rassasier me fait un peu plus traverser les cercles de l’enfer. Celui qui m’attend au bout de ces trois semaines de sursis entre ses bras.

Dorian choisit le silence, moi le déni. Nous, la fatalité. Mes nuits à ses côtés sont peut-être dépourvues de cauchemars, de berger et d’agneau, toutefois, le jour demeure quant à lui un songe dont je prie de ne jamais me réveiller.

Je voudrais pouvoir trouver une solution, le garder toujours auprès de moi. Oublier jusqu’à l’existence du monde pour me faire son univers. Mais Dorian refuse de me divulguer l’étendue de sa mystérieuse maladie, ni même la date exacte où ce maudit destin l’arrachera à moi.

Tu as accepté, Emilia. Rappelle-toi : pour que chaque jour compte.

Je sais cela. Cependant, que ne donnerais-je pour cesser de les compter. Pour figer l’horloge et détruire ses fichues aiguilles de mon tantō.

L’humeur assombrie, j’effleure cette bouche que mon amour refuse toujours de goûter.

— Je voudrais embrasser tes lèvres, avais-je osé lui avouer un soir après avoir touché les étoiles.

Il a ri, son corps délicieusement nu blotti contre le mien. Sa peau a beau être sans cesse glacée, elle n’en demeure pas moins la chaleur de mon foyer.

— Je sais, min sommerfugl. Et si tu savais combien j’ai envie de dévorer les tiennes. Mais je ne suis encore prêt à te les céder.

Vexée, je l’ai repoussé avant qu’il ne me ramène de force dans ses bras, ajoutant un suçon de plus à ma peau meurtrie d’affection. Puis, à nouveau enfoui au plus profond de moi, il m’a chuchoté ces mots que je désespérais d’entendre :

— Du jour où je poserai mes lèvres sur les tiennes, je t’appartiendrai à tout jamais.

Un jour, milord. Il en reste hélas si peu. Pourquoi faut-il que la seule chose que nous ne puissions acquérir de nos lames soit celle qui nous manque le plus ?

Je voudrais payer le temps de mon sang. Purger la maladie de Dorian et me faire drogue dans ses veines. Prendre sa place. Oui, je serais prête à le faire. Ma vie n’est rien sans lui, mais la mienne pourrait être son tout. Si seulement il acceptait de me mettre dans la confidence, de me faire confiance.

Ce n’est pas une question de confiance, Emilia.

Non, tu as raison, c’est encore bien pire que cela. C’est une question de vouloir vivre, de vouloir se battre. Mais peut-être ne suis-je pas la raison qu’attendait son combat…

Un goût amer en bouche, mon attention papillonne jusqu’au sombre drap recouvrant cette toile ésotérique. Celle que je n’ai pu dévoiler durant tous ces jours, trop occupée à me livrer au plaisir.

Ma curiosité soudain ravivée, je guette d’une oreille la toilette de mon aimé derrière sa porte close. N’y décelant pas le moindre signe de sa finalité, je me lève à pas feutrés et me dirige avec nervosité vers le tableau. Je remettrai le voile après, il n’en saura rien, tenté-je de me rassurer. Certes nos jours comptés ne nous permettraient guère de subir la colère de Dorian, pourtant, je me sens attirée malgré moi par cette énigme.

Comme si ce qui se trouvait derrière m’appelait, m’adjurait de le démasquer.

Une main tremblante tendue devant moi, je tire sans hésiter une seconde de plus sur le linceul. Et ce que je vois m’arrache un cri de stupeur.

Assise sur un fauteuil ouvragé dans la robe de mon premier bal, je tiens dans ma main gauche, posée sur ma cuisse, un papillon que je reconnaîtrais entre tous : le Vila Emilia. Fascinée, je contemple les détails de mon visage, de mon maquillage discret à la fleur de Datura logée dans ma coiffure. Même mon collier papillon a été soigneusement représenté. Mais ce qui attire le plus mon attention est l’ombre majestueuse peinte à mes côtés.

Dans toute sa splendeur orgueilleuse, Dorian se tient sur ma droite, une main possessive posée sur mon épaule alors qu’un cobra royal enroulé autour de son bras s’approche de la fleur pour me murmurer ses viles tentations.

Semblable au mien, son regard observe avec insistance le spectateur. Toutefois, la malice que j’y décèle n’a pour but que de mettre mal à l’aise celui qui oserait seulement le toiser.

À l’instar du cliché laissé par Lucretia, l’artiste lui a peint ce sourire qu’il ne semble confier qu’à moi. Myers avait tort, songé-je. Certains portraits peuvent être bien plus expressifs qu’une photographie. Mais peut-être était-ce là le souhait de son commanditaire.

Répondant à mon appel, des bras fermes encerclent ma taille, me plaquant contre un torse puissant et familier dépourvu d’habits. Le cœur affolé, j’inspire à plein poumon le parfum du savon mélangé à celui de mon amour.

— Dorian, commencé-je. Je suis navrée, je ne voulais pas…

Son baiser sur ma nuque assassine mes pitoyables excuses. — Ne t’avais-je dit qu’il ne serait plus horrible une fois terminé ?

Je fronce les sourcils alors que me revient le souvenir de notre échange devant les portraits familiaux.

« — Je me demandais juste par quel fâcheux hasard le vôtre ne se trouvait pas à sa place.

— Bien que cela ne te regarde en rien, sache que je l’ai mis dans un autre endroit. »

Ainsi donc se trouvait-il là dès le début.

— Est-ce là le tableau que tu as commandé à Richard Dadd ?

Richard Dadd, l’artiste-peintre aliéné que Dorian avait séquestré contre sa volonté avant de le tuer une fois son œuvre terminée. — Commandé ? s’amuse le démon.

— Ordonné, rectifié-je d’un sourire.

Sa langue approuve sur ma peau ce changement de verbe. — En effet, il s’agit bien de celui-là. Autrefois, un peintre m’avait dessiné à côté d’un siège vide. Vide comme mon cœur avait-il pris soin de préciser. — Qu’est-il devenu ? m’enquiers-je tout en connaissant déjà la réponse. — Mort, bien sûr.

— Bien entendu, gloussé-je. Et le cœur ?

Son menton se niche sur mon épaule alors qui m’enlace plus étroitement contre lui.

— Ainsi que tu peux le constater, Emilia. Il n’est plus vide.

Ma poitrine rate un battement, ensorcelée par cette macabre déclaration. En me faisant peindre sur ce siège, c’est son cœur et non un papillon que Dorian a confié entre mes mains amoureuses. Toutefois… — Pourquoi alors le conserver dans les ténèbres ?

Il inspire mon odeur et me murmure avec tendresse : — Pour qu’il puisse un jour retrouver sa lumière.

Moi, précise ma joie puérile. C’est moi qu’il attendait pendant tout ce temps. Captivée par ce présent singulier, je m’arrache à sa contemplation et me tourne vers la plus belle des créations.

Ses mains toujours posées sur ma taille, Dorian incline la tête de côté, une lueur friponne sur ses saphirs translucides. — Je voulais te le montrer, mais aucun moment dans cette chambre ne semblait propice à une telle révélation. Qu’il soit colérique ou passionné, semble-t-il. Que penses-tu de ce portrait, min sommerfugl  ? Sa vue depuis notre lit comblera-t-elle ta chair insatiable ?

Je m’empourpre et hausse les épaules d’une manière facétieuse. — Il est… acceptable.

Offensée, la bête dévoile ses crocs prêts à mordre ma sensualité. — Acceptable ?

— Disons que je préfère le modèle original. Son reflet pour être plus exact.

Cette référence au miroir de notre plafond déclenche l’un de ses rictus ravageurs.

— Néanmoins, ajouté-je d’une voix à présent rauque de désir, je ne peux nier que le peintre a fait un travail remarquable sur les traits de mon visage. — Crois-tu ? demande-t-il en me poussant soudain sans douceur près du tableau.

Désormais piégée à côté de notre portrait, je me laisse volontairement malmener par ses gestes fiévreux, prémices d’une lutte passionnée.

Sans cesser de me dévorer du regard, les bras vigoureux de Dorian me soulèvent pour me plaquer avec plus de dureté contre le mur. Mes jambes enserrant sa taille, je gémis de plaisir alors qu’il s’introduit brutalement en moi.

Pourtant loin d’amorcer notre délivrance, notre bourreau se penche à mon oreille, son sourire redevenu alter ego de peinture. — Laisse-moi vérifier cela, min sommerfugl . D’autant plus que je t’avais promis une démonstration jadis.

— Une démonstration de quoi, milord ? frissonné-je contre sa glorieuse nudité.

Encouragée par mes sanglots frustrés, sa virilité endiablée commence alors cette expérience sensorielle digne de Whitechapel . — Du quatre penny genoux tremblant, précise-t-il avant de m’assassiner à coup de reins.

Oui, que nos cris de plaisir figent toutes les horloges de cette Terre.

Et détruisent celles des enfers. 

OceanofPDF.com